La faillite et le déshonneur


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21. Ange-Jacques Gabriel (1698-1782)
Pavillon de chasse de La Muette
édifié pour Louis XV et Louis XVI
entre 1766 et 1776,
Vendu par France Domaine
Photo : Henry Salomé (CC BY-SA 3.0)

Que le président de la République soit François Hollande ou Nicolas Sarkozy, une chose ne change pas : la volonté de brader son patrimoine sans aucune considération pour l’histoire de notre pays et l’intérêt de nos descendants. Une vision à court terme aussi écœurante qu’inefficace sur son objectif avoué : réduire les déficits que les mêmes ont d’ailleurs contribué à creuser.

Le bras armé de cette politique s’appelle France Domaine, qui est chargé par le ministère des Finances de vendre les biens de l’État. C’est cette institution qui voulait louer en bail emphytéotique l’hôtel de la Marine pour en faire un hôtel et des commerces de luxe, un projet fort heureusement avorté à la suite d’un fort mouvement d’opinion auquel nous avons fortement contribué.
Hélas, ce type de bonne nouvelle est rare et nous venons d’apprendre que le pavillon de La Muette, dont il avait été largement question dans cet article, venait d’être vendu par France Domaine à un particulier.

Rappelons en deux mots pourquoi cette vente constitue un scandale d’État :

- ce pavillon a été construit par Ange-Jacques Gabriel (comme l’hôtel de la Marine), premier architecte de Louis XV, conçu pour ce roi (comme l’hôtel de la Marine) mais inachevé à sa mort, puis poursuivi par Louis XVI ;

- il se trouve au cœur de la forêt domaniale de Saint-Germain-en-Laye (il s’agit donc d’un domaine national), à l’emplacement de l’ancien château de La Muette de François Ier ;

- il n’avait jamais quitté le giron de l’État depuis sa création (à l’exception d’un court moment pendant la Révolution).

Vendre un bien du domaine royal est une honte. Et aucun ministre impliqué dans cette affaire ne peut prétendre l’ignorer. Alexandre Gady, président de la Société pour la protection des paysages et de l’esthétique de la France, avait envoyé au ministre des finances et des comptes publics, le 28 mai 2014, une lettre où il s’inquiétait de l’aliénation de biens historiques de l’État par France Domaine et où il lui demandait de surseoir à la vente de plusieurs d’entre eux, dont le pavillon de La Muette (voir le communiqué).
Quant au ministère de la Culture, il est bien entendu parfaitement au courant de cette vente prévue depuis 2010 et contre laquelle, à notre connaissance, il n’a rien tenté. La nouvelle ministre Fleur Pellerin est, avec les jours qui passent, de moins en moins « nouvelle » et il va bien falloir à un moment ou à un autre qu’elle se préoccupe réellement des graves dangers que courent aujourd’hui le patrimoine de notre pays. Cette absence de réaction est d’autant plus incompréhensible et insupportable que la future loi patrimoine, qu’on nous promet maintenant depuis deux ans, prévoit de rendre inaliénables et imprescriptibles les parties des domaines nationaux qui appartiennent à l’État. Qu’attend donc le gouvernement pour mettre ses actes en phase avec ses intentions ? Rien ne l’empêche de le faire ponctuellement, en attendant les lendemains qui chantent.
Car pour ne prendre que la question des biens nationaux proposés à la vente, trois le sont encore aujourd’hui - outre le pavillon de La Muette - comme le rappelait Alexandre Gady dans son courrier :

- la Surintendance des Bâtiments à Versailles, construite par Jules Hardouin-Mansart, premier architecte du roi, qui accueillait l’essentiel de l’administration des Arts sous l’Ancien Régime (il s’agit donc de l’ancêtre du ministère de la Culture), ainsi que le Cabinet des tableaux du roi où étaient conservés les plus belles œuvres aujourd’hui exposées au musée du Louvre,

- La Porte du Cerf-Volant à Buc, pavillon de Suisse du milieu du XVIIIe siècle, attaché au mur de l’ancien Petit Parc du château de Versailles, lui aussi sur un domaine national,

- la caserne des gardes du corps du roi Charles X à Saint-Cloud, édifiée entre 1825 et 1827 par Eugène Dubreuil (1782-1862), architecte des Bâtiments du roi, situé sur le domaine national et qui a échappé à l’incendie du château en 1870.

Pour ce dernier bâtiment, dont nous avons déjà parlé sur La Tribune de l’Art, le scandale de la vente se double de celui de sa non protection au titre des monuments historiques. Il appartient (encore) à l’État, on ne comprend pas ce qui empêche son classement.

Qui peut penser une seconde que ces ventes vont permettre de diminuer de manière significative la dette de l’État ? Pour paraphraser Churchill : ces ministres veulent éviter la faillite au prix du déshonneur, il auront la faillite et le déshonneur.


Didier Rykner, lundi 10 novembre 2014





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