La Fabrique du romantisme. Charles Nodier et les Voyages pittoresques


Paris, Musée de la Vie romantique, du 11 octobre 2014 au 18 janvier 2015

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1. Eugène Emmanuel Amaury-Duval (1808-1885)
Portrait de Marie Nodier
Huile sur toile - 110 x 80 cm
Cour-Cheverny, collection Mennessier-Nodier
Photo : D. R.

« Cette rage de destruction est une vieille maladie chez nous, et une vaste instruction répandue dans toutes les classes de la nation pourra seule en triompher »1. Cette remarque du Baron Taylor est toujours d’actualité 200 ans après et devrait s’appliquer en premier lieu aux classes politiques.

En partenariat avec la Fondation Taylor2 le Musée de la Vie romantique consacre une exposition à Charles Nodier (1780-1844). Cet essayiste et romancier, qui fut nommé bibliothécaire du comte d’Artois à l’Arsenal en 1824, reçut dans son salon le premier cénacle romantique : Hugo, Dumas, Balzac, Gautier, Nerval, Musset, Vigny… Seuls manquaient Chateaubriand et Stendhal. Comme le suggère une lithographie de Tony Johannot intitulée Soirée d’artiste, la littérature y côtoyait la peinture et la sculpture, incarnées par Delacroix, Devéria, David d’Angers, Boulanger…
Le parcours de l’exposition s’ouvre sur les mondanités artistiques du salon de Nodier évoquées par une galerie de portraits : celui inédit de sa fille Marie par Amaury-Duval notamment (ill. 1) et puis les frères Devéria, auteurs et modèles de plusieurs effigies peintes et lithographiées, Victor Hugo enfin en jeune blondinet dessiné par Ziegler3.

Charles Nodier fut aussi réputé pour sa plume et c’est en tant qu’écrivain qu’il participa aux Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France, ouvrage édité par souscription, dirigé par le baron Taylor, avec la participation d’Alphonse de Cailleux. C’est le projet d’une vie, une aventure littéraire et iconographique qui dura de 1820 à 1878, et connut un succès immédiat. Il se compose d"une vingtaine de volumes qui décrivent - en mots et en images - neuf régions de France, plus particulièrement les paysages, les monuments et les sites remarquables que l’on peut y admirer.
Une partie du texte est entouré d’encadrements et de vignettes, mais les illustrations sont essentiellement les planches, quelque 3000 lithographies en tout, qui forment un formidable répertoire. De grands noms participèrent à l’entreprise : Bonington, Alexandre-Évariste Fragonard, Isabey… Dauzats fut l’un de ceux qui fournit le plus de modèles. Près de soixante ans séparent le premier volume du dernier, et si la lithographie fut au début une révolution technique qui facilita l’entreprise, elle était obsolète en 1878, dépassée par la photographie.

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2. Théodore Géricault (1791-1824)
Charles-Louis Lesaint (1795-1843)
Église de Saint-Nicolas, 1823
Lithographie - 34,4 x 23,6 cm
Normandie, 1825, vol.2, pl.150
Paris, Fondation Taylor

L’objectif des Voyages est à la fois scientifique, historique, littéraire. Il s’agit de montrer la richesse de la France, d’alimenter une mémoire collective, mais aussi de révéler l’état de délabrement de certains monuments et faire naître ainsi une conscience patrimoniale. L’idée est dans l’air du temps et fait écho à un engouement plus général pour l’Histoire de France, de Fleury Richard à Michelet, de la peinture troubadour à la philosophie de l’histoire (voir l’article sur l’exposition « L’Invention du passé ».)
Une illustration de Géricault et de Lesaint, qui montre une vue de l’église Saint-Nicolas (ill. 2), témoigne du double discours de l’ouvrage : la lumière qui pénètre dans cette église ouverte à tous les vents confère à l’instant une beauté indéniable ; la poésie des ruines est aussi celle du temps qui passe. Mais le détail plus prosaïque du cheval qui urine sur les dalles dénonce l’état d’abandon du lieu...

Les édifices choisis appartiennent pour la plupart au Moyen Âge, époque alors négligée au profit de l’héritage classique. Cependant, les monuments décrits ne sont pas tous médiévaux et les auteurs vont jusqu’à la Renaissance, ils explorent également les époques précédentes, en témoigne le dolmen du bois de Trie présenté comme un monument druidique représenté par Alexandre-Évariste Fragonard qui joue sur les contrastes d’ombre et de lumière pour donner à ce vestige des cultures passées un mystère inquiétant. Viollet-le-Duc quant à lui donne une interprétation des Gaulois assez inattendue pour un spectateur du XXIe siècle, dans les illustrations qui encadrent le texte d’Amiens, et leur donne des allures d’Indiens d’Amérique (ill. 3). Les Voyages participent aussi à la naissance de l’archéologie qui s’imposait alors comme une science (un point qu’abordait l’exposition « Tumulte gaulois », voir l’article).
Les vestiges de l’histoire ne sont pas la seule préoccupation des auteurs. Certains lieux sont choisis pour leur paysage grandiose - la Grande Cascade du Mont-Dore (Languedoc) par exemple, représentée par Cicéri et Sabatier - , d’autres sont retenus pour la personnalité qui leur est liée comme Nicolas Poussin aux Andelys.

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3. Eugène Emmanuel Viollet-le-Duc
Environs d’Amiens, Voyages pittoresques
et romantiques dans l’ancienne France, Picardie
,
1835, vol.1, p.48
Paris, Fondation Taylor
Photo : Fondation Taylor

Le catalogue de l’exposition - bel objet en lui-même - reprend les différentes parties du parcours et propose un florilège d’images que complète un site internet, ainsi que des extraits du texte original. Il analyse l’écriture des Voyages, celle de Nodier, celle de Taylor. Charles Nodier rédige les premiers volumes, consacrés à la Normandie et une partie de ceux sur la Franche-Comté. Son style est presque pictural, il décrit les paysages en plans successifs et leur associe des états d’âmes. Il le dit lui-même en 1829 : « Ce n’est pas en savants que nous parcourons la France, mais en voyageurs curieux des aspects intéressants et avides des nobles souvenirs […] Ce voyage n’est donc pas un voyage de découvertes ; c’est un voyage d’impressions. ». Le baron Taylor qui rédigea les recueils suivants se fit plus froidement descriptif et scientifique.
Les images s’adaptent au discours. Ainsi les illustrations des premiers livres font écho à la peinture troubadour avec leurs personnages en habit d’époque. Bien sûr, le monument reste la préoccupation principale de l’artiste qui le décrit fidèlement dans son état du XIXe siècle, contrairement aux peintres troubadours qui l’utilisent comme simple décor et n’hésitent pas à l’adapter à leur sujet. Par la suite, les images des Voyages mettent en scène des personnages de la France contemporaine et se ponctuent de représentations plus techniques : les descriptions de Moissac et de Conques par exemple s’accompagnent de plans, de coupes, d’élévations. Les marges des textes en revanches sont plus fantaisistes, confiées à Célestin Nanteuil qui s’inspire des enluminures.
Chaque illustration est finalement un subtil équilibre révélant à la fois une atmosphère et l’exactitude d’une architecture. Les monuments sont reproduits avec fidélité tout en étant magnifiés et au fil des pages on évolue du pittoresque au grandiose. Ainsi Pharamond Blanchard offre une vision particulièrement marquante de la la Tour penchée de Soyons, 1835 (ill. 4). Parmi les dessinateurs qui collaborèrent à l’ouvrage, le baron Taylor fit appel à des artistes qui travaillaient au Diorama de Daguerre et avaient donc un sens de la mise en scène et du spectacle, Charles-Marie Bouton bien sûr, mais aussi Julien Michel Gué, Hippolyte Sebron.


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Pharamond Blanchard (1805-1873)
La Tour penchée de Soyons, 1835
Languedoc, 1834, vol. 2, pl. 322
Lithographie - 25,8 x 21,j5 cm
Paris, Fondation Taylor
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Jean-Baptiste Isabey (1767-1855)
Escalier de la tourelle du château d’Harcourt, 1827
Huile sur toile - 64,5 x 44,2 cm
Cherbourg, Musée Thomas-Henry
Photo : Musée Thomas-Henry

Le succès des Voyages pittoresques fut immédiat, certaines planches furent d’ailleurs exposées au Salon et d’autres reprises dans la presse. Leur influence sur la peinture contemporaine et sur les arts décoratifs est abordée dans la dernière partie de l’exposition. L’ouvrage offrait aux artistes non seulement un répertoire de sites exemplaires mais une typologie des façons de traiter une manière architecturale. Bouton, Lesaint, Pernot, Sebron et d’autres qui collaborèrent aux illustrations transposèrent aussi certaines lithographies en peinture. Isabey par exemple réalisa à partir de l’Escalier du château d’Harcourt une aquarelle et une peinture, dans l’esprit troubadour (ill. 5).
Comme le dit Jérôme Farigoule, ce livre illustré qui allie dans ses descriptions l’exactitude et l’évocation pittoresque offrait « une alternative proprement romantique au genre troubadour »4.

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Julien Michel Gué (1789-1843)
Le Combat à la porte de Pannessac en 1562
Huile sur toile - 67 x 84 cm
Le Puy-en-Velay, Musée Crozatier
Photo : Musée Crozatier

Julien Michel Gué, qui avait représenté la Porte Pannessac au Puy comme un vestige abandonné dans le volume de l’Auvergne (1833), réinterprète ce motif dans une scène de combat dramatique (ill. 6). Renoux quant à lui se laisse aller au caprice architectural, et recompose un monument à partir d’éléments piochés dans les Voyages.
Des décors de théâtre furent aussi conçus à partir du répertoire des Voyages. Pierre-Luc-Charles Ciceri s’en inspira beaucoup pour l’Opéra et les théâtres parisiens. Ses élèves, également : Édouard Despléchin et de Jean-Baptiste Lavastre ont conçu un décor pour La Juive d’Halévy qui associe des éléments architecturaux disparates, tandis qu’une maquette de Charles-Antoine Cambon pour Don Carlos de Verdi, met en scène une grotte étrange et féérique qui rappelle celle de Campan représentée par Chapuy (volume II sur le Languedoc, 1835)
Parmi les arts décoratifs on pourra aussi admirer le papier peint de Zuber illustrant La Vigie de Koat-Ven et des services en porcelaine de Sèvres, produits sous la houlette d’ Alexandre Brongniart (administrateur de la manufacture de 1800 à 1847), qui s’inspirent des Voyages : le service des Départements, conçu en 1824 et le Service des Vues des bords des fleuves et rivières de France créé en 1846

Les Voyages virent en quelque sorte leur aboutissement avec les premiers inspecteurs des monuments historiques que furent Ludovic Vitet puis Prosper Mérimée.

Commissaire : Jérôme Farigoule.


Collectif, La Fabrique du romantisme. Charles Nodier et les voyages pittoresques, Paris Musées, 2014, 130 p., 30 € ISBN : 978-2-7596-0260-5.


Informations pratiques : 16 Rue Chaptal, 75009 Paris. Tél : +33 (0)1 55 31 95 67. Ouvert tous les jours sauf le lundi de 10h à 18h.


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, dimanche 21 décembre 2014


Notes

1Isidore Taylor, Voyages Pittoresques, Languedoc, « Toulouse », 1834. Cité p. 64 du catalogue d’exposition.

2La Fondation Taylor propose plusieurs expositions successives : « Le baron Taylor à l’avant garde du Romantisme » du 2 octobre au 15 Novembre 2014 puis « Les Voyages pittoresques et romantiques » du 6 novembre au 20 décembre puis du 8 au 17 janvier.

3Nous reviendrons sur cette acquisition récente du musée dans une prochaine brève.

4Jérôme Farigoule,« La fortune visuelle des Voyages pittoresques », catalogue de l’exposition p. 99.





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