La Tentation de saint François de Simon Vouet restaurée


1. Simon Vouet (1590-1649)
La Tentation de saint François, 1624
Huile sur toile - 185 x 252 cm
Rome, Eglise San Lorenzo in Lucina
Photo : Benjamin Couilleaux

4/5/09 – Restauration – Eglise San Lorenzo in Lucina – La production italienne de Vouet est décidément à l’honneur en ce moment. Après Nantes, Besançon l’honore d’une brillante rétrospective (voir recension), tandis qu’une toile de son épouse, probablement peinte à Rome, a été acquise récemment par le Musée des Beaux-Arts de Nantes (voir brève du 23/04/09). En Italie même, une de ses plus importantes toiles transalpines vient d’être présentée de nouveau à son emplacement habituel, après restauration [1]. Il s’agit de La Tentation de saint François (ill. 1), réalisée pour la chapelle Alaleone de l’église romaine de San Lorenzo in Lucina, tout près du Corso. Le tableau s’intègre dans la paroi gauche de la chapelle, où Vouet réalisa aussi les peintures de la voûte et des pendentifs : il fait pendant à une autre toile de Vouet autour de la vie du poverello d’Assise, La Vêture de saint François, à qui la chapelle avait été consacrée au début du XVIIe siècle [2].

Chronologiquement située entre les travaux de San Francesco a Ripa (vers 1620) et le retable pour Saint-Pierre (1624), la commande de San Lorenzo in Lucina est très bien documentée. Vouet fut appelé à une telle entreprise en 1623 par Paolo Alaleone de Branca, maître de cérémonies d’Urbain VIII, l’année même de l’élection de ce pape francophile. En mars 1624, la chapelle est consacrée, et Vouet reçoit les derniers versements pour ses réalisations en août de la même année, une des dernières activités documentées de l’artiste avant qu’il ne devienne prince de l’Académie de Saint-Luc en octobre 1624 [3] .


2. Simon Vouet (1590-1649)
La Tentation de saint François (détail), 1624
Huile sur toile - 185 x 252 cm
Rome, Eglise San Lorenzo in Lucina
Photo : Benjamin Couilleaux

La restauration a surtout constitué en un nettoyage de la surface, afin de restituer une meilleure lisibilité au tableau. Cette opération a été plus que profitable puisqu’elle a révélé combien Vouet signait là un de ses chefs-d’œuvre italiens, grâce à un subtil compromis entre le clair-obscur caravagesque et une manière plus décorative issue de la grande peinture baroque. Cet équilibre entre les valeurs lumineuses et les ombres accentués est notamment permis par la bougie : cet accessoire, essentiel dans la peinture de luministes français tels que Trophime Bigot ou Georges de La Tour, n’est présent, à notre connaissance, que dans cette toile pour la période italienne de Vouet.

Longtemps assombries, les couleurs de Vouet sont réapparues dans toute leur magnificence, notamment le superbe habit de la femme, dont la richesse de nuances et de textures appelle des comparaisons évidentes avec les représentations de saintes isolées, peintes par Vouet dans ses dernières années romaines. Quant au corps dénudé de saint François (ill. 2), il offre une qualité de modelé qui n’a rien à envier au Saint Jérôme et l’ange (Washington, National Gallery of Art), antérieur de quelques années. Si l’on peut regretter que La Tentation de saint François n’ait pas fait le voyage à Nantes ou Besançon, nul doute qu’il s’agit d’une œuvre charnière dans la carrière italienne de l’artiste, prenant place dans son premier grand ensemble décoratif conservé.

English version


Benjamin Couilleaux, lundi 4 mai 2009


Notes

[1] La toile a été réexposée le 22 avril, à l’occasion de la onzième Settimana della cultura. Elle est d’ailleurs présentée actuellement sur un chevalet derrière la clôture de la chapelle, afin de mieux la voir, avant qu’elle ne regagne son emplacement d’origine. Menée sous l’égide du ministère de l’intérieur (chargé des lieux de culte) et du ministère des biens culturels, la restauration a bénéficié du soutien de la Fondazione Cassa di Risparmio de Forlì. Avant cette opération, la toile avait récemment été présentée à l’exposition Guido Cagnacci. Protagonista del Seicento tra Caravaggio e Reni (Forlì, Musei san Domenico, 20 janvier-22 juin 2008) (cat.18, p. 148-151, notice de Federico Giannini).

[2] Cf. les remarquables discussions sur l’iconographie et l’historique de l’ensemble, dues à Jacques Thuillier, dans le catalogue de l’exposition Vouet, Paris, 1990-1991, p. 212-218. Comme ce dernier l’explique, La Tentation de saint François est un titre assez vague pour ce récit, directement tiré des Fioretti : Vouet fait allusion à l’épisode où une soudanaise tente de séduire le saint, qui se jette sur des chardons ardents pour résister à la tentation et en sort indemne ; le miracle provoquera la conversion de la jeune femme. Si le sujet représenté par Vouet est assez rare, on sait combien les caravagesques ont représenté la vie de saint François, dès Caravage lui-même, qui peignit son extase (toile à Hartford ) ou sa prière (toile au Palazzo Barberini). Le traitement de La Tentation de saint François par Vouet, où se mêlent dramaturgie de la conversion et richesse des matières, trouve des analogies avec Marthe reprochant à Madeleine sa vanité (ou La Conversion de Madeleine) de Caravage (Detroit, The Detroit Institute of Arts).

[3] Sur les conditions de ce mécénat et l’historique de la chapelle, je renvoie à la récente synthèse d’Eric Schleier, « Les commanditaires de Vouet à Rome », dans le catalogue de l’exposition Simon Vouet (les années italiennes 1613/1627), Nantes/Besançon, 2008-2009, p. 72-74.



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