L’intérêt urbanistique du boulevard de la République à Saint-Cloud


Cet article est issu d’une étude menée par une urbaniste et historienne de l’architecture à la demande du Collectifs des associations Cœur de Seine et déposée lors de l’enquête publique. Il nous a semblé utile de la faire connaître aux lecteurs de La Tribune de l’Art, tout en la publiant dans la rubrique Débats.

Identité de la ville de Saint Cloud

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1. L’architecture des villas caractérisée par la démultiplication
des pentes et les éléments verticaux qui signalent le bâtiment
dans un espace fortement végétalisé, avec son mur bahut
caractéristique, imposé par les lotisseurs.
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La qualité principale de Saint Cloud est son caractère résidentiel, affirmé dès la fin du XIXe siècle. Ce caractère n’a pas faibli durant tout le XXe siècle. C’est ainsi que Saint Cloud, à l’instar de quelques autres communes de l’Ile-de-France offre un patrimoine urbain homogène de grande qualité, qu’il convient de préserver. On peut y observer, tel un musée ouvert, l’évolution de la villa de plaisance de la première moitié du XIXe jusqu’à la deuxième moitié du XXe siècle.
On peut donc y déceler l’évolution de la maison : calquée d’abord sur l’hôtel particulier ou la villa palladienne dont le parc de Montretout offre une merveilleuse déclinaison, puis sur la villa rustique. Cette dernière est inspirée par d’autres sources, notamment le mouvement pittoresque, dont les racines plongent dans le mouvement architectural paysager anglais de la fin du XVIIIe siècle.

Cette villa de villégiature va reprendre un vocabulaire, emprunté à la fois à l’architecture régionale et à l’architecture éclectique. Ce mélange subtil donne au final une architecture tout à fait originale et unique dans l’évolution du bâti en Ile-de-France. Cette architecture qui utilise largement des matériaux traditionnels comme la pierre meulière ou le bois, et des matériaux industrialisés comme la brique ou la fonte, produit des effets totalement nouveaux, issus du mouvement fonctionnel initié par Viollet-le-Duc. En effet, celui-ci, inspiré par l’architecture moyenâgeuse, met en place un nouvel ordonnancement des façades qui reflète la fonction intérieure du plan à la différence de l’architecture classique fondée sur l’unité des ouvertures et la symétrie.
Ainsi naissent ces villas aux décrochements particuliers, aux fenêtres asymétriques. Le toit, prend également son essor. Il se pare d’aisseliers sculptés, de fermes travaillées, de balcons de bois. La bourgeoisie triomphante veut inscrire dans le paysage sa nouvelle position. Le toit se développe donc en hauteur, offrant tourelles et toits tours qui se décrochent de la façade en léger retrait. Les pentes des toits se complexifient et concourent à orner des façades relativement simples. En revanche, les façades, s’ornent d’auvents, d’oriels, de balcons, de verrières, issues d’une production de série semi artisanale.

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2. Les constructions modernes en retrait permettent de garder
intacte l’espace paysager, et la morphologie de l’avenue.
Le promoteur a gardé le mur bahut qu’il a reconstruit par endroit.
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Enfin, la couleur se développe, encouragée par les découvertes archéologiques qui révèlent l’aspect coloré des anciens temples grecs. La brique fait son entrée, se vernisse pour constituer des motifs à bon marché dont les effets sont souvent spectaculaires. L’art céramique produit également en série des frises qui s’insèrent dans les linteaux des fenêtres, voire sur l’entablement. Un nouveau langage décoratif naît, basé sur la couleur, l’alternance, lequel délaisse la prégnance de la sculpture que l’on trouve dans l’architecture haussmannienne.
Ces villas, dont les plans s’inscrivent dans un carré ou un rectangle, arrivent par un jeu illusionniste de petits décrochements, d’ornementation de façade et surtout de développement de toitures de hauteur inégales, d’effet de tour, à créer un jeu illusionniste de petits château, montrant bien là qu’une nouvelle classe sociale cherche à s’imposer, et que les normes sociales évoluent au tournant du siècle.

Espace paysager

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3. Même en l’absence de l’alignement d’arbre, détruit pour
les besoins de la voirie, les villas présentent un espace
arboré qui caractérise « l’avenue ».
On remarque l’architecture particulièrement colorée
et l’inventivité architecturale de ce style.
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Ces villas, offrent également un espace paysager important. En effet, elles plongent leurs racines non plus dans la ville, mais dans la campagne, échappatoire à l’enfermement de la ville, et modèle urbain pour le peuplement de la banlieue. L’urbanisation de la banlieue s’est largement appuyée sur le développement de la maison individuelle unifamiliale et a pris pour modèle, non pas l’hôtel particulier, mais la villa rustique.
Les valeurs portées par cet habitat reposent largement sur le mouvement hygiéniste et aériste. Un rapport étroit avec la nature, l’espace et la lumière deviennent les piliers de l’urbanisation en banlieue parisienne. D’un point de vue urbain, les cahiers des charges des lotissements exigent la mise en place de murs bahut, permettant d’établir une transparence entre la rue et le parc des habitations, interdisent les constructions industrielles, limitent les hauteurs, et encouragent une architecture de qualité excluant des matériaux bas de gamme. Il est parfois demandé de conserver certains arbres.

Le but des lotisseurs est de conserver les parcs des grandes propriétés qu’ils lotissent pour produire un espace de qualité. Ainsi la villa se construit en dialogue avec les parcs paysagers que sont censés produire à terme les lotissements. C’est pourquoi les couleurs chaudes connaissent un tel succès (pierre de meulière devenue apparente, briques, bois). Ces couleurs complémentaires du vert, font ressortir le paysage et inversement permettent à l’édifice de s’imposer dans le paysage.
La boulevard de la République s’est donc urbanisé sur cette idée de ville-jardin dont le modèle le plus abouti est le Vésinet. Cependant, chaque commune a développé son propre modèle, souvent adossé à une contrainte géographique. Ainsi, ce boulevard a un rôle structurant et résidentiel à la fois. Il propose une voie typique de l’idéal proposé par les lotisseurs de la période 1850-1915, susceptible de séduire une clientèle choisie : une large avenue avec des retraits importants, imposés par le règlement des lotissements, des plantations permettant de caractériser l’aspect résidentiel et aristocratique. Ce type d’avenue, majestueuse, est devenu de plus en plus rare en territoire francilien. Par leur dimensionnement et leur position souvent stratégique, choisie par des lotisseurs soucieux de faire reprendre ces voies par les communes, elles se sont souvent transformées en axes routiers peu accueillants, qui ont accéléré leur démantèlement par la construction de collectif ou d’espaces commerciaux en limite de propriété, supprimant les retraits. Saint-Cloud a la chance d’en posséder une, dont la structure a été maintenue, en grande partie, en dépit de programmes collectifs récents. Il est donc important que le PLU la protège, car elle est un fait urbain digne d’être transmis aux générations futures. Elle représente une conception urbaine qui a véhiculé des valeurs d’embellissement de la ville dans une conception originale, inspirée de la villégiature et de l’architecture vernaculaire. Les plus beaux spécimens de villas construites à la mesure du statut social de l’avenue sont souvent associés à de grandes parcelles qui pourraient être divisibles ou construites dans le cadre d’opérations de démolition/reconstruction ; le boulevard de la République en a déjà perdu un nombre relativement important.

Le PLU offre plusieurs outils de protection. Le COS permet de protéger les grandes villas qui subsistent sur ce boulevard, dont le caractère paysager doit être conservé en limitant l’emprise au sol, et par là même la rentabilité d’une opération immobilière.
L’imposition d’un retrait permet de préserver l’identité de l’avenue car on remarque que l’ensemble des constructions se sont peu ou prou alignées en retrait du boulevard sur le même axe et autorisent l’implantation d’un espace paysager typique de l’avenue, telle que pensée à cette époque.

Le PLU protège, en application de l’article L.123-1-5 7° du Code de l’Urbanisme, les éléments de patrimoine remarquables (parcelles, bâtiments ou parties de bâtiments, éléments particuliers) qui possèdent une qualité architecturale remarquable, ou constituent un témoignage de la formation de l’histoire de la Ville ou d’un quartier, ou assurent par leur volumétrie un repère particulier dans le paysage urbain, ou appartiennent à une séquence architecturale remarquable par son homogénéité.
La liste de ces éléments de patrimoine remarquables figure en annexe du règlement et sont désignés au document graphique.
La démolition des éléments remarquables du patrimoine urbain ou architectural est interdite ; leur restructuration, leur restauration, ou leur modification, doit conserver les dispositions architecturales existant à la date d’approbation du PLU, ou restituer les dispositions architecturales existant à leur origine.
Sur les terrains mentionnés au document graphique comme faisant l’objet de la protection des espaces verts, toute construction, reconstruction ou installation devra contribuer à mettre en valeur les espaces verts protégés (EVP) dont la surface d’espace vert existant ne doit en aucun cas être diminuée.

Au regard des dispositions du projet de PLU, peu de patrimoine bâti est réellement protégé. Il faudrait l’étendre à d’autres ensembles bâtis, notamment le patrimoine de villas rustiques ou pittoresques qui figurent dans l’Atlas du Bâti remarquable établi en 2008 pour la ville que devrait reprendre en grande partie le PLU.
Ces maisons et immeubles forment ensemble un patrimoine remarquable qui doit être préservé à tout prix car leur ensemble est plus important que leur partie isolée. En effet, ils permettent par leur présence groupée de montrer les déclinaisons de cette architecture typique des banlieues de plaisance comme Saint-Cloud. Cette architecture, à la différence de l’architecture balnéaire, a fourni un modèle de peuplement, un art de vivre et une identité propre à un territoire mal défini que représente la banlieue parisienne.

Une ville comme Saint-Cloud doit rester une vitrine de cet art d’habiter qui séduit les cadres étrangers de haut niveau. Si Paris, et notamment la Défense proche, veut continuer à attirer le siège de grands groupes dans une concurrence mondiale, la qualité patrimoniale de l’habitat résidentiel ne doit pas être négligée.


Marie Afner, lundi 17 septembre 2012





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