L’inaliénabilité, encore et toujours...


La volonté de mettre un terme à l’inaliénabilité des œuvres des musées est comme l’hydre de Lerne : à peine une tête est-elle coupée qu’une autre repousse.
Cette fois, l’attaque vient d’un parlementaire très honorable, que l’on attend d’habitude dans de meilleurs combats. Il s’agit de Philippe Richert, vice-président du Sénat, qui s’est illustré plusieurs fois dans la défense des monuments historiques (voir notre article du 23/12/06), mais qui décidément n’a pas la même conscience patrimoniale à propos des musées (il était déjà très favorable au Louvre Abou Dhabi).

Le prétexte en est l’affaire de la tête maori appartenant au musée d’histoire naturelle de Rouen, dont on se rappelle que le maire de cette ville avait décidé en 2007 la restitution à la Nouvelle-Zélande. La mesure avait été annulée par le ministère de la Culture car la procédure de déclassement (voir plus loin) n’avait pas été respectée.
On ne prendra pas parti ici sur ce sujet particulier des têtes maoris, à la fois parce que ces restes humains sortent du champ de La Tribune de l’Art et parce que nous ne connaissons pas suffisamment le contexte. Que le parlement légifère sur ce point très précis, comme il l’avait d’ailleurs fait pour les restes de la « Vénus Hottentote » ne serait peut-être pas anormal tant le cas semble à la fois similaire à celui-ci et atypique par rapport aux collections des musées (encore ne connaissons-nous pas l’avis des ethnologues à ce sujet).
Il semble néanmoins que vouloir à tout prix traiter les restes humains comme des objets à part peut présenter de grands dangers : considérera-t-on demain qu’il est scandaleux de conserver des momies égyptiennes ou des os d’hommes préhistoriques ?

Le vrai danger réside dans les articles qui suivent celui consacré aux têtes maoris. Le sénateur Richert souhaite en effet ouvrir la porte à la possibilité de déclasser les collections. Rappelons que l’option est d’ailleurs (hélas) prévue par la loi-musée de 2002, déjà à son initiative, mais est soumise à l’avis d’une commission composée essentiellement de professionnels des musées dont on sait qu’ils sont farouchement opposés à cette idée.
Philippe Richert, suivant en cela le rapport Rigaud, regrette que cette possibilité n’ait jamais été explorée. Nous avons déjà eu l’occasion de dire ce qu’il fallait penser de cette volonté forcenée d’ « expérimenter » l’aliénation des œuvres1.Il est assez surprenant de lire que les musées ont « esquivé » le débat sur l’inaliénabilité en n’utilisant pas la procédure de déclassement. Il serait temps que les parlementaires et le gouvernement comprennent que cette possibilité n’a pas été utilisée non parce que le débat aurait été esquivé mais parce que la question ne se pose pas pour les responsables de musées qui y sont dans leur ensemble opposés. La constitution de la Ve République comporte un article 35 qui explique que la déclaration de guerre est autorisée par le Parlement. Sauf erreur, cette possibilité n’a pas encore été explorée (et c’est heureux). Faut-il la tester pour faire plaisir au sénateur Richert ?

Le rapport de la proposition de loi, outre le cas spécifique des têtes maoris, suggère ni plus ni moins de rendre possible largement l’aliénation des œuvres de musée. Comme d’habitude, ce texte se berce de grandes formules prétendant le contraire : « gestion dynamique des collections » ; « préserver l’intégrité de notre patrimoine national » ; « sans dogmatisme ni tabou » ; « la plus grande prudence »2...

La proposition de loi est extrêmement dangereuse pour au moins deux raisons :

- elle demande que soit : « défin[ies] des recommandations et orientations générales en matière de déclassement » Cela signifie clairement que l’interdiction de l’aliénabilité ne sera plus la règle, mais qu’au contraire des cas très précis de déclassement seront autorisés, ouvrant ainsi la possibilité d’une aliénation massive de certains objets des collections de musées.

- elle suggère surtout de modifier la composition de la commission (appelée « commission scientifique nationale des collections ») en mettant fin à la prédominance des conservateurs, et en y incluant : un député, un sénateur, des représentants de l’Etat et des collectivités territoriales « en tant que propriétaires des biens des collections » ainsi que des personnalités qualifiées ». La composition précise de cette commission étant renvoyée à un décret, il sera très facile au gouvernement de mettre les professionnels de la conservation en minorité laissant ainsi la voie libre aux partisans de la vente des collections.

Sur les nombreuses raisons qui justifient l’inaliénabilité des collections, nous renvoyons aux nombreux articles déjà publiés sur ce site. Cette nouvelle attaque est lancée à la veille des vacances, de manière extrêmement discrète. Elle est d’autant plus dangereuse que sa formulation est infiniment plus subtile que celle qu’avait lancée Jean-François Mancel il y a deux ans (voir brève du 15/10/07). Un débat aura lieu au Sénat en séance publique le 29 juin. Quelle sera la position du gouvernement sur ce dossier ? On sait que le président de la République est favorable à la fin de l’inaliénabilité (voir brève du 1/8/07). Voici un nouveau test crucial pour le ministre de la Culture fraîchement nommé, sur un dossier que son prédécesseur avait su habilement évacuer. La Villa Médicis était incontestablement plus tranquille.


Didier Rykner, jeudi 25 juin 2009


Notes

1Voir l’article du 1/2/08. Notons aussi qu’il est étrange de regretter que la commission prévue par la loi-musée n’ait jamais pu statuer sur un cas de déclassement, et de faire une proposition de loi pour le déclassement des têtes maoris qui s’affranchirait justement de l’avis de cette commission.

2Notons par ailleurs qu’une fois de plus sur ces sujets un peu technique les sénateurs font parfois des erreurs grossières. Ainsi, en indiquant que la procédure de déclassement pourrait être appliquée à des objets du FNAC (Fonds National d’Art Contemporain), le rapporteur ajoute : « Tout déclassement éventuel doit être envisagé, toutefois, avec la plus grande prudence en matière d’art contemporain, le plus sujet à l’évolution des goûts et des modes ». La commission semble ainsi ignorer que malgré son nom, le FNAC n’est pas uniquement composé d’art contemporain, mais pour une très large part d’œuvres du XIXe siècle ou de la première moitié du XXe siècle, souvent de qualité muséale.





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