L’Hotel de la Marine ouvrira au public en 2019


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1. Hôtel de la Marine
Place de la Concorde, vue depuis la Fontaine des fleuves.
Photo : Jean-Pierre Delagarde/CMN
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Après six ans de polémique, une succession de rebondissements, puis deux ans de silence, on en sait davantage sur les conditions de reprise de l’Hôtel de la Marine par le Centre des Monuments Nationaux (voir tous les articles à ce sujet). Une vaste campagne de restauration va débuter pour que le bâtiment puisse rouvrir ses portes à la fin de l’année 2019 (ill. 1). Le projet, présenté la semaine dernière par Philippe Bélaval, semble respecter le rapport de la commission présidée par Valéry Giscard d’Estaing qui avait été réunie en 2011 (voir la brève19/9/11).
Le bâtiment ne sera pas divisé : il reste propriété de l’État, sous la houlette d’un seul maître d’ouvrage et opérateur unique, le CMN, dirigé par Bénédicte Lefeuvre. La maîtrise d’œuvre est quant à elle confiée à l’architecte des Monuments Historiques Christophe Bottineau. Les travaux prévus ont pour objectif annoncé la protection et la valorisation patrimoniale de l’Hôtel : ils prendront en compte son appartenance au site de la Concorde, son architecture conçue par Gabriel et ses décors intérieurs des XVIIIe et XIXe siècles. Il fut aussi le cadre d’événements historiques, le vol des diamants de la Couronne en 1792, la signature du procès-verbal d’exécution de Marie-Antoinette en 1792, ou encore la signature par Victor Schoelcher de l’acte d’abolition de l’esclavage en 18481.

Les deux cours - cour d’honneur et cour de l’intendant - seront ouvertes aux piétons ; Philippe Belaval, dans son discours de présentation à la presse, a cru bon d’associer cette nouvelle circulation au « projet de revitalisation » de la place voisine de la Madeleine annoncé par Anne Hidalgo, pour lequel on peut craindre le pire, si l’on considère les interventions de la Mairie sur d’autres places parisiennes. La seconde cour sera coiffée d’une verrière et transformée en billetterie et lieu l’accueil du public. Cette verrière est-elle indispensable ? Ce n’est pas évident. Quoi qu’il en soit, elle sera disposée entre le deuxième et le troisième étage afin de rendre au bâtiment les proportions qu’il avait au XVIIIe, avant son élévation et plusieurs extensions ajoutées au XIXe siècle.

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2. Hôtel de la Marine
Salons d’apparats, améangés en 1843
Salon des amiraux et salon d’honneur
Photo : AMbroise Tézenas / CMN
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Des parcours plus ou moins longs seront proposés aux visiteurs. Ils débuteront par la loggia donnant sur la Concorde et les salons d’apparat aménagés au XIXe siècle, lorsque le Ministère de la Marine occupait les lieux (ill. 2) ; rappelons que celui-ci investit une partie de l’hôtel dès 1789, puis la totalité entre 1807 à 2015. Ceux qui le souhaitent pourront ensuite accéder aux appartements du XVIIIe siècle, habités successivement par les deux intendants du Garde-meuble de la Couronne. Une prochaine campagne de restauration supprimera les aménagements récents - faux plafonds, doublages, planchers, mezzanines, cloisons - afin de retrouver la distribution originelle des pièces ainsi que leurs décors, qui n’ont pas été détruits, mais seulement recouverts.
Nommé intendant en 1767, Pierre-Elisabeth de Fontanieu vécut à l’Hôtel à partir de 1772. On verra sa chambre, le charmant petit cabinet des glaces avec des sujets galants peints sur les miroirs (ill. 3), et puis le cabinet doré qui fut par la suite transformé en cuisine... C’est l’une des surprises des sondages effectués en vue de la restauration : derrière les parois en inox, les lambris et les décors du XVIIIe semblent intacts. Les deux cheminées de la pièce avaient été déplacées, elles ont été retrouvées, l’une dans l’ancienne bibliothèque, l’autre cachée derrière du placoplatre dans le centre de commandement de la Marine (ill. 4). Enfin, des panneaux de Riesener se trouveraient au Mobilier National.
C’est surtout l’état d’occupation du second intendant que les restaurateurs mettront à jour. En effet, Marc-Antoine Thierry de Ville d’Avray arrivé en 1784, fit plusieurs modifications (ill. 5). Les appartements de Monsieur furent installés au nord (antichambre, chambre cabinet d’audience, cabinet des bains), ceux de Madame au sud.

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3. Hôtel de la Marine
Cabinet des glaces
Appartements de Fonanieu
Photo : Ambroise Tézenas / CMN
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Si les intendants commandèrent du mobilier - Fontanieu fit notamment appel à Riesener, ainsi qu’à Jacques Gondoin - ils puisèrent aussi dans les réserves du Garde-Meuble pour leur usage personnel. Il est prévu de remeubler tous ces espaces avec le mobilier d’origine quand cela est possible. Car les archives, et notamment les inventaires successifs étudiés par Stéphane Castellucio, permettent de connaître précisément quels meubles et quels rideaux se trouvaient dans chaque pièce ; certains sont aujourd’hui conservés dans des institutions publiques, au Louvre, au Mobilier National, à Versailles, et même à Boston... Ill s’agit désormais de négocier leur dépôt à l’Hôtel de la Marine. Delphine Christophe, directrice de la conservation au CMN, évoquait ce travail d’enquête lors de la visite de presse, citant quelques pièces qu’elle cherche toujours, comme un plâtre de Falconet qui trônait dans le vestibule. Les huisseries et certains planchers sont toujours en place. Dans l’une des chambres, les boiseries proviennent de l’hôtel de Conti.
En 1791, Madame Thierry de Ville d’Avray se fit aménager des appartements à l’entresol, pour plus de confort, mais aussi plus de sécurité. Ces espaces recevront un mobilier XVIIIe d’usage afin d’inviter les visiteurs - en petits groupes - à s’asseoir et s’approprier les lieux. Des sons, des odeurs, des lumières, seront conçus pour une « expérience immersive » de la vie au XVIIIe... Tout cela semble bien puéril et évoque d’avantage Walt Disney que Gabriel... Il est aussi envisagé de faire fonctionner de nouveau la table volante2 qui se trouvait dans la salle à manger et dont le dispositif semble avoir été préservé.

À la demande de l’État, d’autres éléments plus immatériels du patrimoine français seront mis en valeur : la gastronomie et l’art de vivre, pour lesquels le CMN « souhaite promouvoir une approche culturelle  »... On ne sait pas encore dans quelle mesure cette intention est un prétexte pour justifier l’implantation de trois espaces de restauration au sein de l’hôtel : un salon de thé, un restaurant et un café. Le salon de thé sera à l’étage, accessible au sein du parcours de visite ou directement depuis extérieur ; le restaurant bordera la cour d’honneur côté nord, occupant le rez-de chaussée et l’entresol ; le café se trouvera côté sud. Ils sont censés investir d’anciennes pièces de service qui n’ont a priori pas de décor particulier.
Les arts de la table devraient être évoqués dans des exposions temporaires, qui se déploieront dans l’ancienne salle du centre opérationnel de la Marine, ainsi que l’ancienne galerie des tapisseries du Garde-Meuble. Les raisons avancées pour le choix de ce thème : non seulement le XVIIIe siècle a fixé certains usages de la table, mais le repas gastronomique des Français a été inscrit au patrimoine immatériel de l’Humanité de l’UNESCO. Un « atelier éphémère », proposera des activités dans la cour d’honneur, adaptées à la « programmation culturelle et événementielle ». On n’en sait pas plus. Des cartes blanches seront en outre laissées à des artistes, mais aussi à des chefs pour intervenir dans l’Hôtel qui n’aura de Marine plus que le nom. Et pourquoi pas l’Hôtel de la Marinade ?


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4. Hôtel de la Marine
La cheminée du Cabinet doré retrouvée
dans le centre de commandement de la Marine
Photo : bbsg
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5. Hôtel de la Marine
Les appartements des Thierry de Ville d’Avray
PHoto : bbsg
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Le financement de ce projet est relativement inédit. Les finances publiques sont très raisonnablement mises à contribution puisque dix millions d’euros sont fournis par l’État sur les cent millions nécessaires. Ces dix millions sont répartis entre la Défense qui fournit trois millions (pour la remise en ordre des lieux après le départ de la Marine) et par les Affaires étrangères qui donnent sept millions (l’hôtel étant destiné à devenir une attractivité touristique). Et la Culture ?
Le CMN qui apporte 9,5 millions de son côté, a en outre souscrit un emprunt pour la première fois de son existence. 80 millions, qu’il compte rembourser grâce à la location de bureaux de prestige aux deuxième, troisième et quatrième étages, à la place des bureaux qu’occupaient la Marine. L’entrée se fera au 4 rue Royale. Le ou les premiers locataires seront choisis en 2019 ; ils auront l’obligation de respecter les lambris, le parquet et les décors des pièces.
Le mécénat sera également mobilisé, notamment pour financer la restitution de la table volante et les seconds appartements de Madame Thierry de Ville d’Avray.

Enfin, dernière source de revenus : la publicité. La restauration de la façade de l’Hôtel et de ses couvertures a entraîné l’élévation d’échafaudages sur la prestigieuse place de la Concorde, offrant une large surface vide et blanche qui fera baver d’envie les communicants. Le CMN n’a pas su résister à la tentation et laissera l’Hôtel de la Marine se couvrir de réclames, pour un gain de quatre millions d’euros. Philippe Belaval rappelait qu’il avait refusé cette possibilité pour le Panthéon et pour l’Arc de triomphe parce qu’il s’agissait de symboles de la Nation. Il a pourtant affirmé que l’Hôtel de la Marine était un monument national destiné à renforcer le prestige de la capitale. Il renforcera en tout cas le pouvoir des marchands du temple sur la ville, en poursuivant leur installation, après l’Automobile Club, sur l’une des plus belles places du monde.
Ces critiques ne doivent cependant pas occulter l’aspect globalement vertueux de ce projet. L’Hôtel de la Marine restera un bien public, il sera restauré et largement ouvert à la visite.


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, mardi 4 avril 2017


Notes

1Événement qui a récemment entraîné une demande : celle d’installer dans l’hôtel le siège d’une future « Fondation pour la mémoire de l’esclavage ».

2Un dispositif de poulies permettait de faire monter et descendre le plateau central de la table à travers le sol de la salle à manger vers les cuisines en-dessous.





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