L’Hôtel de la Marine


Sous la direction d’Alexandre Gady

Alors que la décision du président de la République pour la future affectation de l’Hôtel de la Marine, qui devrait paraît-il entériner les conclusions du rapport Giscard d’Estaing (voir la brève du 19/9/11), se fait attendre, un bel ouvrage consacré à ce monument vient de paraître.
Publié à l’initiative du ministère de l’Armée, son objectif a été clairement annoncé : montrer que, contrairement à ce que prétendent les sieurs Alexandre Allard et Renaud Donnedieu de Vabres, l’édifice est globalement en bon état et que leur affectataire en a pris soin. Sous la direction d’Alexandre Gady, il regroupe quatre essais retraçant l’histoire de l’ancien Garde-Meuble de la Couronne devenu, à partir de 1789, le siège de l’Etat-Major de la Marine française et ne quittant ainsi jamais le giron de l’Etat.

Grâce à une riche iconographie dont de nombreuses photos des intérieurs spécialement réalisées pour l’occasion par François Poche, le livre permet de voir des lieux qui, s’ils ne sont pas aussi fermés au public qu’on a bien voulu le dire, ne sont cependant pas d’accès libre. On découvre ainsi certaines pièces que nous même, malgré plusieurs visites récentes, n’avons encore jamais pu voir. C’est le cas, par exemple, de la chambre de Thierry de Ville d’Avray, qui possède deux dessus-de-porte de Charles de la Fosse, et deux que l’ouvrage donne à Jean-Baptiste Marie Pierre. Si les premiers étaient connus grâce à la monographie de Clémentine Gustin-Gomez, les deux autres avaient échappé à Olivier Aaron et Nicolas Lesur. Et pour cause, car ils ne sont pas de cet artiste comme nous l’a confirmé Nicolas Lesur. Ce dernier avait en revanche repéré, sur la liste des immeubles par destination fournie aux candidats à la reprise de l’Hôtel de la Marine, et que nous avions publiée sur ce site (voir l’article), deux tableaux donnés à Jean-Baptiste Marie Pierre1 et effectivement inédits, mais qu’il n’a pas encore eu l’occasion de voir et dont l’attribution reste donc à vérifier ; mais ceux-ci se trouvent dans une autre pièce non visitable du bâtiment, celle qui fait l’angle de la place de la Concorde et de la rue Royale, au 1er étage. Les compositions données ici à tort à cet artiste ne sont hélas reproduites que par des détails, et sans que soient même indiqués leurs sujets. A première vue, leur style fait également beaucoup penser à Charles de la Fosse2.
La principale remarque que l’on pourra d’ailleurs faire à cet ouvrage est d’être davantage un livre d’histoire que d’histoire de l’art. Les œuvres conservées à l’Hôtel de la Marine sont citées ou reproduites sans souci d’exhaustivité ni de précision. On aurait aimé ainsi qu’un essai puisse être consacré au mobilier, et peut-être que les principaux objets d’art soient reproduits et catalogués. L’objet du livre n’est pas celui-ci, et on ne peut finalement le lui reprocher. Il est cependant dommage que cela aboutisse à une certaine confusion : il est presque impossible, même en utilisant les plans et les illustrations, de reconstituer clairement un parcours dans l’hôtel.

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Chambre du garde général
dans le pavillon ouest
Photo : François Poche

Les révélations qu’apporte cet ouvrage sont cependant très nombreuses grâce aux essais (on exclura cependant celui d’Etienne Poncelet qui, lorsqu’il ne célèbre pas sa propre restauration - d’ailleurs de bonne qualité - ne fait souvent que répéter ce qui a été mieux dit précédemment). Il ne faudrait pas croire que seuls les Salons d’apparat de la façade sur la place de la Concorde et l’appartement en retour sur la rue Saint-Florentin sont dignes d’intérêt. Il existe encore, tant au premier étage dans l’enfilade qui longe la rue Royale (ill.), qu’à l’attique, bien des pièces décorées et meublées que la prochaine affectation au Louvre devra veiller à conserver en l’état.

Une des qualités du livre est de ne pas séparer l’Hôtel de la Marine de son environnement, au premier rang duquel, bien sûr, la place de la Concorde, ancienne place Louis XV. Il rappelle que le bâtiment en pendant n’est en réalité qu’une façade qui fut occupée par quatre hôtels particuliers différents, et profondément modifiés au début du XIXe siècle. Les différents avatars de la place de la Concorde, privée sous la Révolution de la sculpture équestre du roi par Bouchardon, remaniée sous Louis-Philippe par Hittorf avec l’arrivée de l’obélisque de Louxor et l’ajout des fontaines, des candélabres et des statues des Villes, puis sous l’Empire, de manière moins heureuse par le comblement des fossés sont également traités, comme la construction du Pont Louis XVI et de la Madeleine3.

Des textes courts viennent compléter les principaux essais en contant quelques moments forts de l’Hôtel ou de la place. On apprend ainsi avec effroi que la Commune faillit, comme elle le fit pour tant de monuments parisiens, réduire en cendre le bâtiment qui ne dut son salut qu’à un miracle et au courage de deux hommes, Gablin et Matillon, qui réussirent à enfermer les hommes chargés de l’incendier et à neutraliser le dispositif d’allumage. Un autre cataclysme aurait pu s’abattre sur ces murs : en 1947, l’architecte Jean Niermans, proposa, avec l’accord de l’Etat-Major, de reconstruire entièrement l’édifice pour le mettre aux normes modernes, en conservant simplement la façade. Ce qui aurait pu être l’une des premières opérations de « façadisme » telles qu’elles fleurirent à Paris dans les années 1980 n’a pu être évité que par l’action volontaire de l’administration des Bâtiments civils.
Une nouvelle menace, qui aboutit à un vandalisme limité, mais réel, fut l’action du ministère de la Culture en 1977 qui, en faisant remplacer par une copie la Magnificence, le fronton de Michel-Ange Slodtz, laissa partir à la décharge la sculpture originale (!). Cet épisode, s’il est rappelé à la fois par Alexandre Gady et par Emmanuel Pénicaut, est discrètement omis par Etienne Poncelet qui n’hésite pas à reproduire deux vues de ce haut-relief sans indiquer qu’il s’agit de copies récentes. Les dernières menaces qu’ont fait peser Alexandre Allard et Renaud Donnedieu de Vabres, si elles sont présentes en filigrane dans tout l’ouvrage, ne sont pas abordées de front. On voit cependant qu’elles ne sont que les plus récentes et, on peut l’espérer, les dernières...

Alexandre Gady, Stéphane Castelluccio, Emmanuel Pénicaut, Jonathan Siksou, Etienne Poncelet, L’Hôtel de la Marine, Editions Nicolas Chaudun, 2011, 208 p., 49 €. ISBN : 9782350391144.


Didier Rykner, dimanche 11 décembre 2011


Notes

1Ils représenteraient Trois amours entourant un globe ce ?leste, avec un buste de femme pose ? a ? co ?té et Trois amours entourant un buste de femme ; une cassolette ou un bru ?le parfum.

2L’inventaire que nous citions plus haut est d’ailleurs fort incomplet puisqu’il ne les signale pas, pas davantage qu’il ne signale ceux de Charles de la Fosse...

3Pour une fois, nous ne serons pas d’accord avec Alexandre Gady qui qualifie cet édifice d’ « indigeste », « sans esprit et sans âme ».




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