L’exposition 1917 au Centre Pompidou Metz


Metz, Centre Pompidou, du 26 mai au 24 septembre 2012.

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1. Pablo Picasso (1881-1973)
Rideau de scène du ballet Parade, 1917
Peinture à la colle sur toile - 1050 x 1640 cm
Paris, Musée national d’art moderne
Photo : RMN-GP/C. Bahier et P. Migeat
© Succession Picasso, 2012

Comme si l’Établissement public était schizophrène, le Centre Pompidou Metz est décidément l’anti Centre Pompidou mobile. Quand ce dernier propose quinze pauvres chefs-d’œuvre sans aucun rapport entre eux ni aucune réflexion, le premier offre un voyage fascinant, riche d’œuvres d’art de premier plan comme d’autres peu connues et sorties des réserves, de documents variés mais toujours passionnants, de confrontations stimulantes et, surtout, intelligentes. Car cette exposition fleuve consacrée à l’année 1917 - 3000 objets ! - ne se contente pas de les aligner les uns à côté des autres. Elle leur donne un sens, c’est-à-dire tout ce que l’on peut attendre d’une exposition. Si l’on ajoute que le catalogue est tout aussi réussi, on en conclura logiquement qu’on tient là une des meilleures expositions du moment.
Seul bémol, sa taille même empêche de l’appréhender facilement si l’on ne peut lui consacrer suffisamment de temps. Elle défie aussi la critique car nous ne pourrons en aucun cas en décrire toutes les facettes. Ceux qui le peuvent ne doivent pas hésiter à faire le voyage (très rapide en TGV) à Metz.

Cette idée remarquable de montrer une tranche chronologique courte d’une année, à une période où l’on pourrait d’ailleurs croire que l’on avait d’autres chats à fouetter que de s’intéresser à l’art, se révèle particulièrement pertinente. Elle est née pourtant d’un hasard ou presque : il s’agissait d’accompagner la présentation au public français - pour la première fois depuis fort longtemps - du magnifique rideau de scène de Parade de Picasso (ill. 1), qu’il est impossible de montrer en raison de sa taille au Musée d’Art Moderne. Mais qu’accrocher à côté de cette œuvre si l’on ne voulait pas refaire une énième exposition Picasso ? L’idée est venue tout naturellement : l’œuvre date de 1917, pourquoi ne pas montrer tout ce que cette année, l’avant-dernière de la première guerre mondiale, avait produit. Au départ, les commissaires ne se doutaient pas vraiment de l’abondance de leur moisson. La récolte s’avéra pourtant fructueuse et ils se sont tenus (à quelques rares exceptions près) à leur défi de départ : n’exposer que des objets ayant vu le jour en 1917.
Le résultat n’est pas simplement un exercice de style. Cette juxtaposition d’œuvres, muséographiée par l’excellent Didier Blin, n’est jamais gratuite. Elle permet d’appréhender dans toute sa complexité l’art de l’époque en le reliant en permanence avec le contexte dramatique dans lequel il s’épanouissait pourtant.

La première partie a pour ambition de montrer le plus complètement possible la profusion artistique qui régnait alors. Jamais peut-être dans l’histoire de l’art occidental n’avaient cohabité autant de mouvements différents : au même moment travaillent ainsi Lucien Jonas, Pierre Bonnard, Marcel Duchamp, Pablo Picasso, Piet Mondrian et bien d’autres. Soit tous les styles ou presque, du plus traditionnel au plus novateur. 1917, c’est l’année où disparaissent Degas et Rodin, mais aussi – à quelques mois près, petite exception dans la chronologie – celle où apparaît Dada. Si certains sont nés pour révolutionner complètement l’art, d’autres, tels les Nabis, tout en étant parfaitement modernes, ont encore des liens avec le passé.


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2. Christopher Richard Wynne Nevinson (1889-1946)
Swooping Down on a Hostile Plane
(En piqué sur un avion ennemi), 1917
Huile sur toile - 60,9 x 45,7 cm
Londres, Imperial War Museum
Photo : IWM
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3. Christopher Richard Wynne Nevinson (1889-1946)
Swooping Down on a Taube
(En piqué sur un Taube), 1917
Lithographie - 48 x 39,2 cm
Londres, Imperial War Museum
Photo : IWM

L’exposition montre bien entendu des tableaux et sculptures remarquables par certains des plus grands génies du XXe siècle. Mais on attend d’abord d’une telle manifestation qu’elle nous surprenne en nous faisant découvrir ce que l’on ne connaît pas forcément. Et cela aussi est réussi. Beaucoup verront ici sans doute pour la première fois la force exceptionnelle des tableaux de l’anglais Christopher Richard Wynne Nevinson. On y admire en particulier deux œuvres bouleversantes. La première, intitulée Paths of glory (Les sentiers de la gloire), un titre repris plus tard par Stanley Kubrick pour exprimer une même idée, montre deux soldats anglais britanniques morts dans les tranchées. Nulle gloire ici, évidemment. En Angleterre comme en France, les autorités ne pouvaient accepter que l’on montre ainsi la sordide réalité de la guerre, au risque d’inciter au défaitisme (rappelons que 1917 est aussi l’année des mutineries). L’œuvre fut donc interdite d’exposition et l’artiste choisit de la montrer recouverte d’un bandeau « censuré ».
La deuxième toile représente un avion plongeant en piqué sur un appareil ennemi (ill. 2). L’image est saisissante et l’on peut difficilement imaginer une représentation plus « moderne » d’un sujet pourtant complètement figuratif. La lithographie qu’il en tira (ill. 3), en renforçant les effets lumineux d’une manière presque géométrique, rappelle que le peintre avait côtoyé les futuristes italiens.

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4. Félix Vallotton (1865-1925)
Verdun. Tableau de guerre interprêté [sic]
projections colorées noir bleues et rouges
terrains dévastés, nuées de gaz, 1917
Huile sur toile - 114 x 146 cm
Paris, Musée de l’Armée
Photo : RMN-GP/P. Segrette

Il est frappant de voir combien l’art, en 1917, est autant parcouru par des courants divers qu’il est séparé en deux en fonction des sujets traités : certains artistes tirent leur inspiration directement de la guerre ou de ses conséquences quand d’autres semblent ignorer qu’on se bat sur le front. Brancusi, Chagall, Modigliani, Picasso même, quels que soient leur intérêt ou leur implication personnelle dans le conflit, n’en laissent rien transparaître dans leurs œuvres1. Monet, à 77 ans, ne peut rien faire d’autre que de donner abondamment aux associations charitables œuvrant pour les blessés ou les orphelins tout en poursuivant ses recherches sur la lumière et sur l’eau à travers sa série des Nymphéas.
L’un des points forts est constitué par les œuvres de Félix Vallotton. Bien que Suisse, et donc citoyen d’un pays neutre, trop vieux pour combattre, il parcourt en juin 1917 les champs de bataille en Champagne avec une mission du ministère des Armées et s’interroge sur la manière dont on peut peindre la guerre. Il en tire un chef-d’œuvre absolu et bouleversant, Verdun (ill. 4), acquis en 1976 par le Musée de l’Armée et à notre avis insuffisamment connu. Vallotton est, incontestablement, un des plus grands peintres de la première moitié du XXe siècle qui en a connu beaucoup2.


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6. Juan Gris (1887-1927)
Harlequin à la guitare, 1917
Huile sur panneau - 101 x 65,1 cm
New York, The Metropolitan Museum of Art
Photo : The Metropolitan Museum of Art
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5. André Lhote (1885-1962)
Rugby, 1917
Huile sur toile - 127,5 x 132,5 cm
Paris, Musée national d’art moderne
Photo : Didier Rykner
© ADAGP

L’exposition mélange, on l’a dit, grands et petits noms. Il n’est pas forcément utile ici de s’attarder sur les premiers si ce n’est pour dire que, bien entendu, les Picasso, les Matisse, les Kandinsky somptueux (rappelons que 1917 est l’année de la Révolution russe qu’il était impossible de ne pas évoquer ici), le Rugby d’André Lhote (ill. 5), l’Harlequin avec guitare (ill. 6) de Juan Gris (acquis par le Metropolitan Museum en 2008), les photos de Kertesz ou de Man Ray satisferont les visiteurs les plus exigeants. Mais il serait dommage de s’y limiter. Nombre d’artistes de moindre envergure sont également présents et beaucoup sont très intéressants comme, dès la première salle, l’autrichien Albin Egger-Lienz, avec son Nordfrankreich (Nord de la France ; ill. 7) montrant une attaque dans les tranchées. Comme Nevinson, ou John Nash (ill. 8), cet artiste relativement peu connu en France, qui ne répond en rien aux canons du modernisme, réussit à créer avec des moyens que l’on pourrait croire depuis longtemps dépassés une œuvre à la fois belle et évocatrice.


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7. Albin Egger-Lienz (1868-1926)
Nordfrankreich, 1917
Huile sur toile - 116 x 231 cm
Collection particulière
Photo : Didier Rykner
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8. John Nash (1893-1977)
Over the top, Le First Artists’ Rifles à Marcoing,
30 décembre 1917
, 1918
Huile sur toile - 79,8 x 108 cm
Londres, Imperial War Museum
Photo : IWM

On découvre aussi un aspect méconnu de l’art pendant la guerre, à la fois art populaire et décoratif, art naïf ou parfois savant : les sculptures et gravures faites à partir de débris divers recueillis sur les champs de bataille, notamment des douilles d’obus, par des soldats souvent inconnus. L’exposition en juxtapose plusieurs centaines dans une accumulation étonnante (ill. 9), et les confronte à la Fontaine de Duchamp (et à Princesse X de Brancusi) dans une comparaison stimulante, renforcée par un excellent essai du catalogue dû à Jean-Jacques Lebel (également auteur de cette installation), avec le dadaïsme contemporain.


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9. Hommage aux poilus bricoleurs
Installation de Jean-Jacques Lebel
faite d’œuvres créées par des soldats
à partir de matériaux de récupération,
notamment des douilles d’obus
Photo : Didier Rykner
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10. Emil Nolde (1867-1956)
Autoportrait, 1917
Huile sur contreplaqué - 83,5 x 65 cm
Neukirchen, Stiftung Seebüll Ada und Emil Nolde
Photo : Didier Rykner
©ADAGP Paris

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11. Visage mutilé par éclat d’obus, 1914-1919
Moulage en plâtre et cire
polychrome - 35,8 x 31,5 x 15 cm
Paris, Musée du Service de santé des armées
Photo : Musée du Service de santé des armées

La seconde partie de l’exposition est thématique, consacrée aux liens entre la création artistique et les conséquences de la guerre les plus visibles : la destruction (des paysages et des villes, mais aussi des hommes…) et la reconstruction. Ce nouveau parcours commence avec une série de visages (dont le superbe autoportrait de Nolde - ill. 10 -, si marqué par Van Gogh) pour aussitôt montrer les terribles résultats des combats des tranchées. Un avant/après en somme, avec les célèbres gueules cassées représentées notamment par des moulages en cire (ill. 11) du Musée du Service de santé des armées (au Val-de-Grâce). On a beau avoir déjà vu ce type de mutilation (notamment à travers le cinéma), cette partie de l’exposition est incontestablement l’une des plus perturbantes.
Dans cette fin de parcours, on remarquera également la section consacrée au thème du camouflage. On y apprend que de nombreux artistes, parmi lesquels André Lhote, André Devambez, Othon Friesz, Paul Landowski..., furent mobilisés dans la Section de camouflage pour créer ainsi des œuvres par nature non exposées (sauf exception tel un fragment d’arbre factice), non exposables, éphémères et destinées (en cas d’échec) à la destruction. Tout cela, comme le reste, est fascinant.

On peut comprendre, pour une fois, que devant l’abondance du matériau les commissaires aient renoncé à inclure systématiquement dans le catalogue des notices d’œuvres. Celui-ci, en plus des quelques essais d’introduction, est constitué d’une part d’un abécédaire de 1917, qui aborde peu ou prou tous les thèmes traités dans l’exposition, consacrant des entrées aux artistes, aux mouvements, aux principaux faits de guerre ou aux personnages marquants de la période, d’autre part d’un éphéméride retraçant, jour après jour, les principaux faits historiques, diplomatiques ou artistiques. Sa lecture, qui peut ne pas être linéaire, se révèle absolument passionnante. Il rend bien, finalement, la manière quasi impressionniste dont on peut appréhender une année entière et seulement celle-ci.
L’absence de notice est pourtant gênante dans quelques cas. On aurait aimé que certaines œuvres soient davantage commentées. Des artistes n’ont pas droit à une notice dans l’abécédaire, mais seulement à des illustrations. On ne saura rien, ainsi, d’Albin Egger-Lienz, ce peintre dont nous parlions un peu plus haut et auquel le catalogue ne consacre pas une ligne. Les non spécialistes pourront tout autant s’interroger, non sur André Lhote lui même suffisamment connu, on l’espère, du public, mais de sa superbe peinture Rugby (ill. 5) ou de l’estampe au nom évocateur Le portrait de celui qui va mourir. La première ignore-t-elle complètement la guerre ou l’artiste voit-il dans ces mêlées une allégorie (ou une antithèse) des combats des tranchées ? Celui qui va mourir est-il, comme on peut le penser, sur le point de partir sur le front ? Il faudra chercher ailleurs le sens de ces œuvres. Répétons le tout de même : en dépit de ces quelques manques, ce catalogue est une somme indispensable et un très beau livre que nous conseillons vivement.

On conclura, comme l’exposition, et comme nous avions commencé cet article, avec le rideau de scène de Parade. L’accrochage permanent de celui-ci semble poser des questions de conservation3 dont on ne peut croire qu’elles ne puissent être résolues. Et puisque Paris ne sait pas trouver un endroit où le montrer de manière permanente, pourquoi ne pas le laisser à Metz ? Acquérir des œuvres importantes pour les musées de région, déposer en province celles qui ne peuvent réellement être exposées à Paris, organiser des expositions avec un vrai propos, voilà ce que devrait être la décentralisation culturelle.

Commissariat : Laurent Le Bon et Claire Garnier.

Sous la direction de Claire Garnier et Laurent Le Bon, 1917, 2012, Editions du Centre Pompidou-Metz, 592 p., 49,90 €. ISBN : 978-2-35983-019-4.


Informations pratiques : Centre Pompidou-Metz, 1, parvis des Droits de l’Homme, 57000 Metz. Tél : +33(0) 3 87 15 39 39. Ouvert tous les jours sauf le mardi, de 11 h à 18 h, les samedi et dimanche de 10 h à 20 h. Tarif : 7 €.

Site Internet du musée

English Version


Didier Rykner, mercredi 8 août 2012


Notes

1En tout cas tel que cela apparaît dans cette exposition, nous n’avons pas la prétention de connaître toute leur production entre 1914 et 1918.

2On attend avec impatience la rétrospective prévue par le Musée d’Orsay.

3L’œuvre est si lourde et si grande qu’en absence de châssis elle s’affaisse sur elle-même.





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