Pimentée de mystères qui resteront entiers pour beaucoup de visiteurs, la nouvelle exposition du Musée d’Art moderne et contemporain de Strasbourg se veut audacieuse en abordant « la fascination de l’occulte entre 1750 et 1950 », ou comment l’Europe des Lumières se mua en Europe des esprits. Ce sont donc deux siècles et un continent qui sont ainsi parcourus... Mais les commissaires se sont donné les moyens de leurs ambitions en réunissant quelque 500 œuvres et plus de 300 objets, livres et documents, qui permettent une approche du sujet à la fois scientifique, artistique et littéraire.
Dès le XVIIIe siècle, Voltaire et Lavoisier avaient pour contemporains le comte de Cagliostro et le Suédois Emanuel Swedenborg. L’un fut le thaumaturge à la mode dans la haute société strasbourgeoise puis parisienne, l’autre, auteur des Arcanes célestes (1747-1758), fit généreusement part de ses visions et de ses entretiens avec les habitants de la planète Mars.

1. Francisco Goya (1746-1828),
La Conjuration (Les Sorcières), 1797-1798
Huile sur toile - 43 x 30 cm
Madrid, Fundación Lázaro Galdiano
Photo : Fundación Lázaro Galdiano

2. Henry Fuseli (1741-1825)
Robin Goodfellow-Puck, 1787-1790
Huile sur toile, 106 x 82 cm
Schaffhausen, Museum zu Allerheiligen
Le parcours commence avec les romantiques, hérauts de « l’Europe de l’obscur », qui sondent les tréfonds de l’âme, l’inexplicable et la magie noire, incarnée par exemple par les sorcières de Goya houspillant un pauvre bougre apeuré (ill. 1). La littérature est une source inépuisable pour les peintres, Shakespeare notamment inspire Fuseli qui interprète le Songe d’une Nuit d’été, donnant une vision truculente de Puck, malicieux farfadet (ill. 2), ou plus alanguie de Titania (1785-1790) ; il puise encore dans les vers du dramaturge anglais pour représenter Mab, « reine des illusions », autre créature du folklore celte, décrite dans Roméo et Juliette comme n’étant « pas plus grande qu’une agate à l’index d’un alderman, traînée par un attelage de petits atomes à travers les nez des hommes qui gisent endormis ». Si les tourments de Macbeth inspirèrent en outre Chassériau et Gustave Doré, d’autres personnages littéraires viennent hanter les artistes et leurs œuvres : Faust taraude Delacroix et Carl Gustav Carus (ill. 3), tandis que Lénore, dont l’histoire est contée par Gottfried August Bürger, retient l’attention d’Horace Vernet (1839) : une jeune fille qui attendait désespérément le retour de son fiancé parti pour la guerre, croit le reconnaître en un cavalier et le suit dans une cavalcade éperdue ; mais les traits de l’homme sont en réalité ceux d’un squelette qui entraîne la malheureuse vers la mort.
Le paysage - de nuit, de ruines - est un sujet occulte en soi : Böcklin peint un Bois sacré (1882) et Friedrich, dont l’œuvre est un « itinéraire vers la tragédie du paysage » selon David d’Angers, conçoit à l’aquarelle un Cimetière sous la lune (1834), tandis que l’architecte allemand Carl Friedrich Schinkel transporte la Flûte enchantée dans un décor de lotus, de sphinx et de salles hypostyles.

3. Carl Gustav Carus (1789-1869)
Faust et Wagner avec le barbet, après 1851
Fusain rehaussé de blanc, gouache - 52,2 x 40,6 cm
Dresde, Staatliche Kunstsammlungen
Photo : Hans-Peter, Staatliche Kunstsammlungen

4. Victor Hugo (1802-1885)
Dentelles et spectres, 1855-1856
Plume et lavis d’encre brune, fusain,
application de dentelle, papier vergé - 7,2 x 6,1 cm
Paris, Maison de Victor Hugo
Photo : Maisons de Victor Hugo / Roger Viollet
La deuxième partie de l’exposition est consacrée aux « symbolismes ». A la fin du XIXe siècle, le spiritisme, qui trouva son théoricien en Allan Kardec, auteur du Livre des esprits (1857), se répandit dans toute l’Europe. Victor Hugo se laissa tenter par quelques tours de tables et réalisa des dessins sous l’influence des esprits, tels que La Planète (1853-1855) ou Dentelles et spectres (ill. 4).
Edouard Schuré, écrivain mystique strasbourgeois, publia son fameux livre sur Les Grands Initiés en 1889, qui relança la pensée théosophique selon laquelle toutes les religions sont des tentatives de l’homme pour connaître le divin. Schuré mêla gaillardement Jésus et Krishna, Hermès, Orphée, Platon et Pythagore, dans un syncrétisme improbable, tous étant, selon lui, initiés aux grands mystères. Cette idée se retrouve dans une toile de Paul Elie Ranson qui fait se côtoyer le Christ et Bouddha (vers 1890). Les nabis eux-mêmes ne sont-ils pas des « prophètes » ?
De son côté, le Sâr Péladan, « mage de camelote » selon Huysmans, créa l’ordre kabbalistique de la Rose-Croix en 1888. Quelques artistes participèrent aux salons de cet ordre qui furent organisés jusqu’en 1897. Carlos Schwabe conçut une affiche pour celui de 1892, tandis qu’Alexandre Séon peignit le portrait de Joséphin Péladan en 1891. Gustave Moreau, Odilon Redon et Auguste Rodin refusèrent d’y participer malgré les invitations du Sâr.
L’exposition met en avant des artistes moins connus et l’on découvre ainsi le Hollandais Jan Toorop (1858-1928) et son Chant des Temps (1893), œuvre complexe qui se poursuit sur le cadre. Le peintre, dont le Musée d’Orsay conserve un beau pastel intitulé Le Désir et l’Assouvissement (1893), trempa son pinceau dans le naturalisme et le néo-impressionnisme, et fit partie du groupe des XX avant de se consacrer quelque temps au symbolisme. Le Lituanien Mikalojus Ciurlionis (1875-1911) s’intéressa à l’astronomie autant qu’à l’astrologie, fut aussi compositeur autant que peintre, mêlant les notes et les couleurs dans un « dérèglement de tous les sens », comme en témoigne sa lumineuse Sonate du Soleil (1907) composée de quatre mouvements, avec lesquels semblent dialoguer les Signes du Zodiaque (1906-1907).

5. Jean Delville (1867-1953)
L’Amour des âmes, 1900
Huile sur toile - 238 x 150 cm
Bruxelles, Musée d’Ixelles
Photo : Mixed media/ ADAGP Paris, 2011

6. Paul Klee (1879-1940),
Demoiselle démoniquae, 1937
Crayon de couleur et couleur à la colle - 45,6 x 30,9 cm
Berne, Zentrum Paul Klee.
Photo : D.R.
Les mythes sont inlassablement ruminés par les artistes : Œdipe est peint par Gustave Moreau (vers 1888) ou Ehrmann (1903), Orphée fascine Magnus Enckell (1895) ou Alexandre Séon (1898) qui le représente après son passage malheureux entre les mains des Ménades... Puis les peintres cherchèrent à traduire une « attraction transcendantale » : Hodler exprime l’extase d’une femme (1911) ou la Communion avec l’infini (1892), Delville décrit avec une certaine mièvrerie L’Amour des âmes (ill. 5) et Nicholas Roerich se fait l’écho de L’Appel des cieux (1918).
La troisième partie du parcours est consacrée aux « abstractions et expressions d’avant-garde ». Les pionniers de l’abstraction que sont Kandinsky, Mondrian et Kupka se passionnèrent pour la théosophie, à laquelle succéda l’anthroposophie définie par Rudolf Steiner, désireux de tracer « un chemin de connaissance qui tente de conduire du spirituel dans l’homme au spirituel dans l’univers ». Les dessins de Paul Klee apportent un peu de légèreté dans ces méandres de la pensée, l’artiste proposant en quelques traits non dénués d’humour les services d’une Cartomancienne (1922), une Expérience magique (1920), des Meubles spirites qui semblent voler (1923) jusqu’à la Catastrophe spirite (1916), pour aboutir finalement à la Demoiselle démoniaque, dans un ton beaucoup plus inquiétant (ill. 6). Cette section se conclut avec le musicien Matiouchine qui développe une pratique picturale à la recherche de la quatrième dimension, ainsi qu’avec Herbin qui tend vers un art « non figuratif, non objectif », toute chose étant religieuse selon lui.
Certaines salles sont consacrées à la photo, au cinéma, à la danse également, évoquée à travers Sophie Taeuber-Arp et Loïe Fuller, et même les figurines de Steiner. L’architecture est également abordée avec des projets étonnants de temples imaginaires.
Une place à part est faite au Strasbourgeois Jean Arp, dont la Tête de lutin dit aussi Kaspar (1930) trône parmi d’autres œuvres de sa maturité marquées par ses réflexions sur la mort ; mais si le propos est sérieux, le ton chez Arp reste léger.
La quatrième et dernière partie dévoile enfin les « Constellations surréalistes » avec des œuvres de Max Ernst, Masson et la Vache spectrale (1928) de Dali. L’Art brut est incarné par une série d’œuvres graphiques. Enfin, l’exposition s’achève par une sculpture en bronze de Jacques Hérold réalisée en 1947 à la demande d’André Breton et nommée Le Grand « Transparent », joli paradoxe pour illustrer l’occultisme.

7. Martin Schongauer (vers 1450-1491)
Tentation de saint Antoine, vers 1473
Gravure au burin sur cuivre - 30,7 x 27,2 cm
Strasbourg, Cabinet des estampes et des dessins
Photo : M. Bertola / Musées de Strasbourg
Deux petites expositions très cohérentes et originales complètent le parcours principal : l’une présente l’histoire et l’iconographie de l’occulte à travers une série de gravures et d’ouvrages anciens (ill. 7), l’autre qui s’intitule « quand la science mesurait les esprits » réunit des instruments scientifiques plus ou moins improbables et raconte les expériences qui furent tentées.
Lors de l’inauguration de cette exposition, Serge Fauchereau pensait désamorcer la critique en soulignant que cet ensemble ne cherche pas à être exhaustif, mais se contente de proposer des exemples pour illustrer l’occultisme. Ce ne sont sans doute pas les oublis qui agaceront le visiteur, mais la surabondance de documents. Les images ésotériques se succèdent et s’accumulent, des chefs-d’œuvre aux côtés de créations de moindre qualité, sans hiérarchisation, sans explications précises, si ce n’est un texte général au début de chaque partie. Un tel sujet exigeait pourtant un appareil explicatif particulièrement développé. Quant à l’audio-guide, il ne propose qu’une quarantaine d’analyses sur les 500 pièces réunies et l’ouvrage publié à cet occasion – doté d’essais très pointus tout-à-fait passionnants – n’est malheureusement pas un catalogue ; les œuvres y sont reproduites sans notices ni commentaires, et se contentent d’illustrer les articles. Le visiteur non initié le restera donc. Heureusement, le billet d’entrée lui permet de revenir une deuxième fois pour tenter de lever le voile de tous ces mystères. De l’occulte à l’obscure il n’y a qu’un pas ; « on n’y voit rien » dirait Daniel Arasse.
Commissaires : : Serge Fauchereau et Joëlle Pijaudier-Cabot
Sous la direction de Serge Fauchereau et de Joëlle Pijaudier-Cabot, L’Europe des esprits ou la fascination pour l’occulte, 1750-1950, Editions des Musées de Strasbourg, 2011, 422 p., 48 €. ISBN : 978-2351250921.
Informations pratiques : Musée d’Art moderne et contemporain, 1 place Hans-Jean Arp, 67 000 Strasbourg. Tél : +33 (0)3 88 23 31 31. Ouvert tous les jours sauf le lundi, de 11 h à 19 h les mardi, mercredi et vendredi , jusqu’à 21 h le jeudi, de 18 h à 18 h les samedi et dimanche. Tarif : 10 € (réduit : 5 €)
