A sa mort, le 23 septembre 1828, Richard Parkes Bonington fut pleuré comme un des artistes les plus chers au cœur des Français. Les nécrologies le répétaient toutes, ce charmant paysagiste, qui semblait peindre avec l’air de ses claires marines, avait été des « nôtres ». Cette preuve d’une réputation peu commune dit assez bien la situation particulière de cet artiste né en Angleterre en 1802 et emporté à moins de trente ans. Car son passage sur terre fut aussi bref que son exemple s’avéra durable. Toutes les conditions étaient réunies pour faire de lui, au XXe siècle, un précurseur de l’impressionnisme. Dans un livre majeur, Le Paysage anglais à l’aquarelle (1760-1851), Henri Lemaître pouvait défendre en 1955 cette thèse dont il faut pourtant se détacher aujourd’hui.
Thèse qui s’autorisait en apparence des « sources » romantiques. A commencer par la belle lettre où Delacroix, s’adressant au critique Thoré en 1861, réveillait de vieux souvenirs et résumait Bonington d’une formule appelée à beaucoup servir : « personne dans cette école moderne, et peut-être avant lui, n’a possédé cette légèreté dans l’exécution, qui, particulièrement dans l’aquarelle, fait de ses ouvrages des espèces de diamants dont l’œil est flatté et ravi, indépendamment de tout sujet et de toute imitation ». Voilà pour la vision pré-impressionniste d’une peinture supposée sans sujet, ce que ne dit pas Delacroix ni ne prédit. On pouvait aussi, pour confirmer cette libération, donner la parole à ceux qui dans les années 1820 s’étonnaient que les paysagistes modernes pussent se contenter de motifs banals, d’impressions étrangement fugitives. Ainsi Thiers, lors du Salon de 1824, où les Anglais firent grande sensation : « Dans le paysage surtout on a fait des efforts extraordinaires pour se tenir à la nature ; efforts malheureux, mais louables. On a poussé, à cet égard, l’ambition jusqu’à peindre des rivages insignifiants, et à la manière hollandaise, afin de n’intéresser, comme les Hollandais, que par la vérité ». Là encore pas question d’oublier le sujet de la peinture, trop présent en somme d’être futile.
Cette thèse n’est pas complètement absente du livre de Gérald Bauer. Par chance, l’auteur ne se contente pas de cette lassante réitération et, pédagogue déclaré, entend avant tout proposer au public français une introduction cursive, utile à ces artistes (Francia, Boys, Callow, Davis, Holland, Wyld) qu’on a trop vite rassemblés sous l’appellation du « boningtonisme ». Bien que se présentant comme un album à l’italienne, où l’image et le texte sont à armes égales, l’ouvrage de Gérald Bauer refuse les facilités d’une synthèse récréative. Collectionneur, il connaît son sujet, a tenu entre ses mains les feuilles dont il parle avec enthousiasme. Son propos est donc de mieux définir la spécificité de ces artistes, qui ne furent pas de simples suiveurs, voire de purs imitateurs de l’ami de Delacroix. Artistes, faut-il ajouter, que le marché de l’art confond parfois par intérêt ou devant la difficulté d’y voir clair ?
L’autre mérite de l’auteur est de mettre à disposition des lecteurs français un grand nombre de dessins et de peintures rares, la plupart en mains privées, au regard de choses plus connues. Autour de 1830, sous le protectorat souvent des Orléans anglophiles, puis de Louis-Philippe lui-même, tout une colonie de peintres anglais séjournèrent régulièrement à Paris, y vécurent même dans le cas de William Wyld (un protégé de Vernet avec lequel il voyagea en Algérie en 1833), et prirent la capitale pour motif. Comme le professeur des enfants du roi l’écrit dans son autobiographie inédite, ils pratiquèrent la ville en sentinelles du passé médiéval, du temps révolu, comme Baudelaire plus tard. Ecoutons William Callow : « Boys avait coutume de flâner dans les rues du vieux Paris qui n’avait pas encore été touché par la modernisation entreprise par Haussmann [...] je l’accompagne souvent [...] et j’ai appris beaucoup de lui. Je lui dois ma passion pour les aquarelles pittoresques de vieilles églises et de vieilles maisons, genre pour lequel je n’ai jamais cessé de garder une prédilection particulière ». En faut-il davantage pour justifier une tout autre lecture de l’aquarelle boningtonienne que celle du modernisme le plus faisandé ? Celle que réclame l’imaginaire romantique, dont le culte Paris et de la vénérable Normandie relevait assurément, et non plus celle du « miracle » impressionniste.
Gérald Bauer, L’éloquence de la couleur ou le Génie des émules de Bonington, Clem Arts, 2003, 168 p., 219 ill., 60 €.
