
1. Chapiteau d’angle : monstre à tête de dragon
crachant des rinceaux, XIe siècle
Calcaire - 25,5 x 25,5 x 24 cm
Poitiers, Musée Sainte-Croix
Photo : Musées de Poitiers
L’idée première était d’organiser une grande exposition sur « l’âge roman en Poitou-Charentes » ; « l’âge » plus que « l’art » car il s’agit d’évoquer une époque et non un style, le roman ne se laissant pas si facilement ranger dans des cases. Le projet a finalement évolué vers la création de différentes petites expositions centrées sur les collections permanentes romanes de six musées de la région, à Poitiers, Saintes, Saint-Jean-d’Angély et la commune d’Airvault1 pour y porter un nouveau regard.
Il ne s’agit donc pas à proprement parler d’expositions temporaires et l’ouvrage paru à cette occasion n’est d’ailleurs pas un catalogue d’exposition, mais un livre plus général, commun à toutes ces manifestations, qui offre un aperçu de la société et de la création artistique entre le Xe et le XIIe en Poitou-Charentes, sans toutefois chercher l’exhaustivité. Les œuvres présentées dans chaque musée sont réunies à la fin, malheureusement reproduites en vignettes avec une notice sans commentaire. Classés en trois grandes parties assez vagues - « une société florissante », « un rayonnement artistique » et « un Moyen Age réinventé » - les essais, très intéressants pour la plupart, alternent entre études de cas et synthèses sur les arts et la culture à cette époque florissante et dans cette région particulièrement prospère. Le « mécénat des comtes de Poitiers » ou « l’art roman et l’héritage antique » sont ainsi abordés, tout comme l’étude du donjon de Niort ou les sculptures de Notre-Dame de la Couldre à Parthenay. Bien que cet ouvrage ait pour vocation de s’adresser aux simples amateurs aussi bien qu’aux érudits, il n’était peut-être pas indispensable de rappeler ce qu’est un réfectoire ou bien d’aborder en trois pages « le monde des cloîtres » (leur origine, leur implantation et leur décor), sujet qui aurait mérité tout un livre ou rien du tout.

2. Vase-reliquaire, XIe siècle
Verre bleu soufflé à décor blanc opaque rapporté -
H. 12 cm, D. 12,5 cm
Poitiers, Musée Sainte-Croix
Photo : Musée Sainte-Croix
Principal acteur de cette « saison romane », le musée Sainte-Croix propose donc deux événements, l’un permanent, l’autre temporaire. Tout d’abord, une nouvelle scénographie de la salle médiévale permet un redéploiement des collections permanentes, enrichies et organisées par aire géographique, notamment le bourg Saint-Hilaire, ou par monuments, tels que l’abbaye Sainte-Croix, l’église Saint-Nicolas et l’abbaye de Nanteuil-en-Vallée.
L’ensemble sculpté de cette dernière est exposé pour la première fois dans son intégralité, du moins l’intégralité de ce qu’il en reste, à savoir des tympans et des chapiteaux feuillagés habités d’animaux plus ou moins fantastiques - dragon, centaure, cerf, lion (ill. 1). De grande qualité, ce travail peut être rapproché de l’atelier d’Angoulême et daté de 1120-1140 environ pour des raisons stylistiques.
Parmi les pièces phare du musée, le vase reliquaire de Saint-Savin-sur-Gartempe, en verre bleu soufflé à décor blanc (ill. 2), fut découvert - miraculeusement intact - lorsque le maître-autel où il se trouvait fut remplacé en 1866. On a longtemps pensé qu’il s’agissait d’une production de la fin de l’Antiquité, datant du IVe siècle environ mais, en 2001, une nouvelle étude a permis de le dater du XIe siècle. Le lieu de sa production n’a pas encore été défini, cependant des fouilles menées ces dernières années ont mis au jour de nombreux tessons similaires dans l’aire germanique, qui permettent de témoigner de la diffusion de ces verres à la même époque. Il s’agit bien sûr d’une production de prestige réservée à l’élite et ce vase n’était sans doute pas destiné à être utilisé comme reliquaire à l’origine. Un article du catalogue fait le point sur les dernières recherches concernant cette pièce.
Autre chef-d’œuvre conservé au musée, le chapiteau « de la Dispute » (ill. 3), présenté désormais de manière plus visible, qu’on a aussi pu admirer lors de l’exposition La France romane au Louvre (voir l’article). Sa provenance n’est pas connue, quant à sa datation, certaines comparaisons avec d’autres sculptures suggèrent le XIe siècle. Ce chapiteau paraît décliner les trois étapes d’une querelle, quelques détails pittoresques à l’appui : l’origine de l’algarade semble rappelée sur la partie droite du chapiteau par la représentation d’un homme en train de tailler un arbre ; puis l’affrontement est illustré par deux personnages occupés à jouer à « tu me tiens, je te tiens par la barbichette » - plus sérieusement, ils sont sur le point de se battre, retenus en vain par leurs femmes ; enfin à gauche, l’issue est heureuse puisque les protagonistes s’enlacent et se réconcilient, bien que la lutte fût sanglante comme le suggèrent leurs jambes de bois... Dominique Simon-Hiernard dans le catalogue propose de restituer ce chapiteau au monument des « Trois-Piliers » où la justice du bourg Saint-Hilaire était rendue. Il peut en outre être associé au mouvement de « La Paix de Dieu », qui tenta de modérer la violence des Seigneurs, fort occupés à se faire la guerre, et prit toute son ampleur lors du concile de Charroux en 989.

3. Chapiteau de la Dispute,
3e quart du XIe siècle
Calcaire - 60 x 98 x 38 cm
Poitiers, Musée Sainte-Croix
Photo : Musées de Poitiers

4. Demi-chapiteau : Poule et ses poussins
dans une haute barque, XIIe siècle
Calcaire - 52 x 36,5 x 30 cm
Poitiers, Musée Sainte-Croix
Photo : Musées de Poitiers
Enfin, nouvellement arrivé dans les collections, un chapiteau, bien que fragmentaire, suscite la curiosité : il représente une poule dans un vaisseau, étendant ses ailes pour protéger ses poussins dont deux tiennent un gouvernail (ill. 4). Trouvé dans des remblais lors de fouilles archéologiques réalisées dans le cloître de l’ancienne collégiale Saint-Hilaire en 2008-2009, cet élément fait l’objet d’un article inédit dans le catalogue. La clé de son iconographie se trouve dans les Evangiles de Matthieu et de Luc : « Jérusalem, Jérusalem, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants comme la poule rassemble ses poussins sous ses ailes et vous n’avez pas voulu ! » Saint Hilaire reprend lui-même cette image, il écrit : « comme la poule qui rassemble ses petits (…) le Seigneur, devenu oiseau terrestre et domestique, procure (…) une protection qui leur donne la chaleur de la vie immortelle... » Le bateau quant à lui fait référence à la nef de Pierre, c’est-à-dire à l’Eglise.

5. Vue de la salle de l’exposition temporaire
consacrée aux missions patrimoniales de différentes institutions
Photo : BBSG
Le visiteur est ensuite invité à découvrir l’exposition temporaire, qui le laissera sans doute perplexe... Le musée a en effet laissé « carte blanche » à quelques grandes institutions pour évoquer leurs missions d’étude, de recherche, de préservation et de valorisation du patrimoine. Or le mot « carte » semble avoir été pris en pied de la lettre, puisque les murs de la salle consacrée aux expositions sont tapissés de panneaux explicatifs (ill. 5), parfois complexes, un peu rébarbatifs, que l’on préfèrerait lire assis, en tournant des pages (certains sont d’ailleurs repris dans le catalogue). Quelques rares œuvres sont disséminées dans ce vaste espace, chacune ayant pour fonction d’illustrer les activités d’une institution ; et bien que les les pièces présentées méritent le détour, on reste sur sa faim. La ville de Poitiers heureusement n’est pas avare de trésors romans et le public pourra toujours nourrir sa curiosité en allant voir ou revoir ses églises, Notre-Dame-la-Grande, Saint-Hilaire-le-grand ou Sainte-Radegonde.
Les missions présentées sont évidemment en lien avec la région et même avec le musée. Celle de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (INRAP) est illustrée par le chapiteau de la poule exposé plus loin, dans les collections permanentes. Le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) propose quant à lui une étude de la frappe et de la circulation de la monnaie à l’âge roman dans la région Poitou-Charentes ainsi qu’une analyse de la production des mines de Melle au cours du haut Moyen Age, en relation avec le trésor monétaire de Chanteloup également conservé au musée. Le Musée des Monuments français prête deux maquettes : une du baptistère Saint-Jean de Poitiers, une autre de la Collégiale Saint-Pierre de Chauvigny.

6. Venance Fortunat
Vita Radegundis (Vie de sainte Radegonde), vers 1100
Copie d’après un original du VIe siècle
2, 5 x 45, 4 cm (ouvert)
Poitiers, Médiathèque François-Mitterrand
Photo : BBSG
Certains objets suscitent plus particulièrement l’intérêt : l’activité du Centre d’études supérieures de civilisation médiévale (CESCM) est associée à des fragments de peintures murales qui se trouvaient dans l’église abbatiale de Saint-Savin, et surtout au manuscrit dit de sainte Radegonde (ill. 6), prêté par la Médiathèque de Poitiers, qui raconte l’histoire de la sainte, composée par Venance Fortunat, poète et évêque de Poitiers (vers 530-600), et copiée vers 1100, à Tours probablement ; cette fabuleuse épopée de la reine des Francs, épouse de Clotaire Ier malgré elle et fondatrice du monastère Sainte-Croix de Poitiers, est illustrée par onze miniatures en pleine page et dix en demi-page.
La mission de la Conservation régionale des Monuments historiques est représentée par une sélection de douze éléments sculptés du XIIe siècle découverts dans la maçonnerie de l’église de Genouillé (Vienne) lors d’un chantier de restauration entre 2007 et 2009 et présentés pour la première fois au public. Les motifs végétaux et les entrelacs sont proches de ceux de la cathédrale d’Angoulême. Un seul chapiteau figuré a été retrouvé, représentant un être hybride dont l’originalité est sa tête humaine et non pas animale (ill. 7). Des claveaux montrent deux personnages face à face : l’un tend son pied avec une souplesse improbable à un second, doté d’une barbe respectable, dans une scène qui pourrait correspondre au lavement des pieds (ill. 8). Cet ensemble est assez proches des sculptures de l’église de Champagne-Mouton.

7. Chapiteau : quadrupède à tête humaine,
XIIe siècle
Calcaire - 35 x 26 x 27 cm
Poitiers, Musée Sainte-Croix
Photo : Musées de Poitiers

8. Deux claveaux : homme barbu et personnage imberbe,
XIIe siècle
Calcaire - 28 x 13 x 27,5 cm
et 35 x 12 x 27 cm
L’ « exposition » s’achève par une présentation de la Société des Antiquaires de l’Ouest fondée en 1834, qui a joué un rôle majeur dans la sauvegarde des monuments de Poitiers, notamment en acquérant des œuvres, voire des monuments. En 1947, elle céda à la ville ses collections dont la qualité et la quantité permirent au Musée Sainte-Croix d’être classé Musée de France.
Commissaires : Anne Benéteau Péan et Dominique Simon-Hiernard
Collectif, L’Age roman. Arts et culture en Poitou et dans les pays charentais - Xe-XIIe siècle, Gourcuff Gradenigo, 2011, 330 p., 30 €. ISBN : 9782353401192.
Informations pratiques : Musée Sainte-Croix, 3 bis rue Jean-Jaures, 86000 Poitiers. Tél : +33 (0)5 49 41 07 53. Ouvert tous les jours sauf le lundi, du 1er juin au 30 septembre, du mardi au vendredi : de 10 h à 12 h et de 13h15 à 18 h ; samedi et dimanche : de 10 h à 12 h et de 14 h à 18 h ; du 1er octobre au 31 mai, du mercredi au vendredi : de 10 à 12 h et de 13h15 à 17 h ; samedi et dimanche : de 14 h à 18 h. Tarifs : 4 €, 2 € le dimanche (réduit : 3 €).
