Ker-Xavier Roussel, le Nabi bucolique


Pont-Aven, Musée des Beaux-Arts, du 28 mai au 2 octobre 2011.

Chaque été, le musée de Pont-Aven consacre une exposition à un nabi. Après Maurice Denis et Paul Ranson, c’est au tour de Ker-Xavier Roussel. Le peintre n’avait pas fait l’objet d’une rétrospective depuis 1993 au musée de l’Annonciade à Saint-Tropez, et 1994 au musée Maurice Denis de Saint-Germain-en-Laye.


1. Ker-Xavier Roussel (1867-1944),
La Vierge au sentier,
vers 1890-1892.
Huile sur toile - 54 x 37 cm.
Collection Winter.
Photo : Collection Winter

L’exposition réunit quelque 96 peintures, pastels, lithographies et dessins, en un parcours à la fois thématique et chronologique, qui met en valeur les thèmes récurrents de son œuvre et les deux étapes qui le rythment : la période nabie tout d’abord, puis une inflexion classique. Il est difficile de dater les peintures de Roussel, difficile aussi de le classer dans un courant ou dans un autre, tout simplement parce que l’artiste détruisit une partie de ses créations de jeunesse et se montra peu disert sur son art. Beaucoup des œuvres exposées à Pont-Aven sont de petit format, la plupart issues de collections particulières et certaines présentées pour la première fois au public. La famille du peintre s’est montrée généreuse en prêts et trois de ses arrière-petits-fils donnent une vision personnelle, familière et poétique de leur ancêtre dans le catalogue de l’exposition, dont c’est peut-être le seul intérêt puisqu’il rassemble des œuvres sans notice, n’a pas d’index et, outre un quatrième article de Gloria Groom sur la réception de l’artiste outre-Atlantique, se contente de proposer des extraits de textes déjà parus, celui qu’Alain écrivit en 1968, ou celui de Lucie Cousturier en 1927 ; à croire que cette exposition n’apporte rien de nouveau sur Roussel et que les œuvres inédites ne méritent aucun commentaire.
On notera par ailleurs que le musée d’Orsay n’a prêté aucune peinture ; cela s’explique en partie parce que Pont-Aven ne peut accueillir de grands formats - inconvénient auquel les prochains travaux devraient remédier (voir la brève du 6/6/11), mais surtout parce que le musée parisien prévoit une exposition sur Roussel en 2014. La BnF en revanche a prêté onze lithographies, et l’on peut également signaler l’active participation de trois galeries parisiennes, plus particulièrement de la galerie de la Présidence qui a soufflé l’idée de cette exposition à Estelle Guille des Buttes-Fresneau conservateur et commissaire, et a prêté huit œuvres pour l’occasion.


2. Ker-Xavier Roussel (1867-1944),
Composition dans la forêt,
vers 1890-1892.
Huile sur toile - 45 x 32 cm.
Saint-Germain-en-Laye, Musée
départemental Maurice Denis.
Photo : Musée départemental Maurice Denis.

Le parcours commence par un ensemble de portraits et d’autoportraits qui introduisent celui qui fut l’ami et le beau-frère de Vuillard. Puis une série de natures mortes montrent la variété des sources d’inspiration de Roussel, observant à la fois Chardin, Manet et Cézanne.
La période nabie de l’artiste dure de 1890 à 1896 environ : aplats de couleur, absence de perspective, contraste des valeurs, sens du décor, goût pour le décoratif… ses peintures présentent toutes les caractéristiques du mouvement. Sa Composition dans la forêt (vers 1890-1892) (ill. 1) est tout à fait comparable au Paysage aux arbres verts de Maurice Denis (1893). L’audace du cadrage semble tirée des estampes japonaises et les deux figures énigmatiques participent de l’atmosphère mystérieuse du tableau. Peut-être faut-il y voir l’évocation de la Jeunesse et de la Vieillesse, que l’on retrouve dans Les Deux Âges de la vie, peinture réalisée vers 1892, qui annonce le grand panneau des Saisons conservé au musée d’Orsay. La Vierge au sentier (ill. 2) présente dans l’arrière-plan une facture proche de celle de Sérusier tandis que la figure féminine méditative rappelle celles de Maurice Denis. L’audace du petit Pêcheur, dont la silhouette est suggérée par la couleur, incarne d’ailleurs parfaitement la fameuse définition que Denis donne du tableau : « une surface plane, recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées. » De même, La Traite de la chèvre peinte en 1891 puis en 1893 montre comment le modelé chromatique finit par l’emporter sur le modelé linéaire.


3. Ker-Xavier Roussel (1867-1944),
Femmes et enfants devant le hameau
ou Laissez venir à moi les petits enfants, vers 1893-1895.
Pastel - 37 x 52 cm.
Collection particulière.
Photo : D.R.

Quant aux sujets tirés de l’Evangile, le peintre les ancre dans la réalité : en témoigne Laissez venir à moi les petits enfants (ill. 3) qui pourrait n’être qu’une simple scène de village, tandis que La Pêche miraculeuse séduit par ses couleurs de l’aube et son cadrage tronqué. Deux peintures réalisées vers 1891-1893 n’ont rien de religieux et semblent pourtant exprimer une certaine spiritualité : La Femme au peignoir bleu (ill. 4) pourrait s’intituler La Méditation et faire écho à La Conversation (ill. 5), dans laquelle le jeu des regards est plus éloquent que la gestuelle d’un quelconque dialogue. Chacun de ces deux tableaux met en scène une silhouette vêtue d’une ample tunique, placée à l’écart de la composition, dans un univers bleuté, feutré, féminin, où les frontières entre l’intérieur et l’extérieur restent floues, tandis qu’une perspective s’ouvre sur la gauche.


4. Ker-Xavier Roussel (1867-1944),
Femme au peignoir bleu moucheté,
vers 1891-1893.
Huile sur toile - 35 x 27 cm.
Collection particulière.
Photo : D.R.

5. Ker-Xavier Roussel (1867-1944),
Conversation,
vers 1891-1893.
Huile sur toile - 41 x 32 cm.
Toulouse, Musée des Augustins.
Photo : Musée des Augustins.


L’exposition présente ensuite une série d’œuvres graphiques soulignant les affinités de Roussel avec ses contemporains : La Chambre d’enfant (encre de chine et crayon) fut longtemps attribuée à Bonnard connu pour ses descriptions d’intérieurs bourgeois, L’Eplucheuse (1893 lithographie noire et blanc) rappelle Vuillard qui sait si bien traduire l’intimité et la vie silencieuse des femmes, la lithographie en rouge Chez le Boucher évoque le regard amusé que Vallotton porte sur ses contemporains. L’Education du chien (ill. 6), qui parut dans L’Estampe originale en 1893, séduit par son esthétique japonisante, son cadrage coupé, le bouleversement d’échelles et sa gamme chromatique restreinte. Roussel participa également à La Revue blanche comme le rappelle Noli me tangere de 1894. Une série de lithographies prêtées par la BnF fut commandée par Vollard pour l’album Paysage qui devait comprendre douze planches et une couverture ; Roussel n’en réalisa que six, tirées à cent exemplaires en 1898. Elles s’organisent par paire : l’une est en quelque sorte un hommage aux impressionnistes avec des femmes en rouge dans un paysage et en robe à rayures ; l’autre un hommage à Cézanne avec le thème des baigneuses, tandis que l’ Amour jouant auprès d’une nymphe obéit à une veine plus symboliste (ill. 7).


6. Ker-Xavier Roussel (1867-1944),
L’Education du chien,
1893.
Lithographie en quatre couleurs - 33 x 20,5 cm.
Collection particulière.
Photo : D. R.

7. Ker-Xavier Roussel (1867-1944),
Amour jouant auprès d’une nymphe,
vers 1898.
Lithographie en trois couleurs - 21 x 33,7 cm.
Paris, BnF
Photo : BnF


Si Roussel est aujourd’hui méconnu, les grands décors qu’on lui confia rappellent qu’il fut apprécié et sollicité : il peignit en 1912 le rideau de scène du théâtre des Champs-Elysées, qui fut visible jusqu’en 1925 et dont le musée de Pont-Aven expose une étude préparatoire (ill. 8) ; l’artiste puise aux sources du théâtre avec le thème du cortège de Bacchus dans une composition qui ressemble au Triomphe de Flore de Poussin. Roussel décora aussi le Kunstmuseum de Winterthur en 1918, puis le théâtre de Chaillot avec Vuillard et Bonnard en 1927 ; en 1938, il travailla pour le palais de de la Société des Nations à Genève, toujours en collaboration avec Vuillard et avec Maurice Denis, et conçut la Pax Nutrix, panneau de onze mètres de haut.


8. Ker-Xavier Roussel (1867-1944), Cortège de Bacchus,
étude pour le rideau du théâtre des Champs-Elysées,
vers 1902-1912.
Huile sur carton - 73,5 x 77,5 cm.
Collection particulière.
Photo : D.R.

9. Ker-Xavier Roussel (1867-1944),
Les Marronniers, vers 1920.
Pastel - 85 x 97 cm.
Collection particulière.
Photo : D.R.


L’artiste réalisa quelques pastels dans les années 1890, mais c’est après 1900 qu’il révéla son talent dans ce domaine à travers des compositions mythologiques et des paysages ensoleillés, parfois inspirés de la Méditerranée qu’il découvre en 1906, lorsqu’il rend visite à Cézanne à Aix-en-Provence et à Signac à Saint-Tropez. Sa palette devient lumineuse, ses œuvres sont sensuelles et sereines, loin des scènes intimistes nabies, animées de figures dansantes, de tons audacieux et d’une touche libre. Il cherche à traduire une atmosphère plus qu’un sujet. Durant l’entre-deux-guerres, Roussel, qui lit le latin et le grec aisément, puise son inspiration dans des sources classiques, chez Ovide et Virgile, mais aussi chez Mallarmé, si bien que les sujets mythologiques qu’il choisit ne sont que des prétextes à un jeu de couleurs et à une célébration de la nature. Nymphes et faunes, dieux et déesses, il intègre ses sujets dans son époque, les absorbe dans la modernité, sous les marronniers du jardin de sa maison à l’Etang-la-Ville près de Saint-Germain-en-Laye (ill. 9), où il s’installa en 1899. Le peintre se fait poète, il cherche à traduire le printemps et la jeunesse. Sa peinture est flamboyante, les figures se fondent dans la voluptueuse beauté de la nature, les divinités sont plus bucoliques qu’antiques. Ses arrière-petits-enfants l’expliquent très bien : Nicolas Langlois de Bazillac évoque un « bonheur païen », une nature animiste, et Jacques Roussel refuse l’anecdote et le pittoresque pour qualifier cet art. « Fidèle à Mallarmé il sait que “décrire un objet c’est supprimer les trois-quarts de la jouissance d’un poème” (...), un bon tableau est un tableau qui ne dévoile pas tous ses charmes au premier coup d’œil ».

Commissaire : Estelle Guille des Buttes-Fresneau

Collectif, Ker-Xavier Roussel, le Nabi bucolique (1867-1944), Somogy 2011, 176 p., 29 €. ISBN 9782757204665.

Informations pratiques : Musée des Beaux-Arts, place de l’Hôtel-de-Ville, 29930 Pont-Aven. Tél. +33 (0)2 98 06 14 43. Ouvert tous les jours de 10 h à 12 h 30 et de 14 h à 18 h 30, de 10 h à 19 h sans interruption en juillet et août. Tarif : 4,50 € (réduit : 2,50 €).


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, lundi 6 juin 2011



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