« Le public exige d’être traité comme les femmes, auxquelles il ne faut surtout rien dire que ce qui leur plaît d’entendre », écrivait Goethe ; John Martin appliqua cette maxime à sa peinture, concevant des scenarii catastrophes dont les plus spectaculaires sont tirés de la Bible. Ses tableaux plurent au plus grand nombre et s’attirèrent - donc ? - les foudres des critiques, qui leur reprochèrent parfois un langage grandiloquent et répétitif, une recherche de sensationnel un peu systématique.
La Tate Britain consacre une exposition à cet artiste à succès, abordant tous les aspects de son œuvre - peintures, mezzotintes, aquarelles - selon un parcours essentiellement chronologique. Les reproductions des œuvres dans le catalogue sont malheureusement trop petites ou débordent légèrement sur la page voisine et sont coupées par la reliure.

1. John Martin (1789-1854)
Le Barde, 1817
Huile sur toile - 215,5 x 157 cm
Newcastle upon Tyne, Laing Art Gallery
Photo : Laing Art Gallery

2. John Martin (1789-1854)
Sadak à la recherche des eaux de l’oubli, 1812
Huile sur toile - 183,2 x 131,1 cm
Saint-Louis, Art Museum
Photo : Saint-Louis Art Museum
Comme le rappelle une assiette ornée de Figures dans un paysage montagneux avec une ville classique, l’artiste débuta aux côté de Charles Muss, lors de son premier séjour à Londres, dans un atelier de peinture sur verre et sur céramique. Il exposa ses premières toiles à partir de 1812 à la Royal Academy de Londres où elles firent grand bruit, devenant ainsi le nouveau peintre du sublime. Il faut dire que la formule est efficace : des couleurs réduites, des personnages minuscules perdus dans des paysages escarpés. Le Barde par exemple illustre le poème de Thomas Gray de 1757 (ill. 1) et Sadak à la recherche des eaux de l’oubli met en scène, dans un environnement rouge sang, un héros de James Ridley, auteur des Contes des génies en 1764 (ill. 2).

3. John Martin (1789-1854)
Clytie, 1814
Huile sur toile - 62 x 92,7 cm
Newcastle upon Tyne, Laing Art Gallery
Photo : Laing Art Gallery

4. John Martin (1789-1854)
Cadmus et le dragon, 1813
Huile sur toile - 63,2 x 91,4 cm
Oberlin, Allen Memorial Art Museum
Après les personnages littéraires viennent les figures mythologiques, choisies pour la plupart dans les Métamorphoses - Clytie (ill. 3), Pan et Syrinx, Alphée et Aréthuse… - petites figurines perdues dans un environnement clair et verdoyant, à la fois montagneux et lacustre. Le cadre où s’affrontent Cadmus et le dragon est à nouveau plus sauvage (ill. 4) ; l’artiste semble s’inspirer de Salvator Rosa, figure du sublime, à qui l’on doit par exemple un Paysage avec ermites (Walker Art Gallery, Liverpool).
C’est entre 1816 et 1820 que Martin conçut les tableaux qui firent sa réputation ; maître du spectaculaire, ses œuvres permettaient, selon les sarcasmes, de jauger le goût du grand public. Outre une influence évidente des paysages de Turner, ses toiles rivalisaient avec les divertissements populaires, spectacles de lanterne magique ou panoramas. Il connaissait notamment le fameux spectacle panoramique et mécanique que Philippe-Jacques de Loutherbourg présenta en 1781, intitulé Eidophusikon (spectacle de la nature). Fort de son succès, Martin réalisa des répliques de ses œuvres, de plus petits formats, régulièrement exposées à côté de la première version. On retrouve dans nombre de ses tableaux des lointains éthérés où se devine à peine une masse montagneuse ou architecturale, sous un ciel orageux.

5. John Martin (1789-1854)
Le Festin de Belschatsar, 1820
Huile sur toile - 80 x 120,7 cm
New Haven, Yale Center for British Art
Photo : Yale Center for British Art
Il met en scène les sujets bibliques, par exemple La Chute de Babylone (1819) et Le Festin de Belschatsar (ill. 5), non plus dans des paysages torturés, mais dans de vastes espaces architecturaux qui font l’originalité de sa peinture. Balthazar ou Belshatsar fut le dernier roi de l’empire néo-babylonien ; comme le raconte le livre de Daniel, il osa boire du vin dans des vases d’or pris dans le temple de Jérusalem. Alors apparut une main qui écrivit sur la muraille du palais royal un message que personne ne put décrypter. On finit par faire venir Daniel qui expliqua que l’inscription « compté, pesé et divisé » signifiait que Dieu a compté le règne du roi et y a mis fin, le roi a été pesé dans une balance et il ne pesait pas lourd, et son royaume sera divisé et donné aux Mèdes et aux Perses.
On peut aussi frémir devant La Destruction de Pompéi et d’Herculanum, gros succès pyrotechnique, châtiment laïc en quelque sorte, qui ne décrit plus une vengeance divine mais un désastre naturel (ill. 6). Le tableau fut commandé par la marquise de Buckingham, chose inhabituelle puisque John Martin préférait travailler indépendamment. Au premier plan figure Pline l’Ancien en rouge s’effondrant dans les bras de son ami Pomponianus. La puissance du drame n’est pas incarnée par la description détaillée des gestes et des expressions de personnages affolés, mais par le craquement du ciel et le jeu contrasté des lumières. Le peintre offre malgré tout une image fidèle des deux villes dont certains monuments sont reconnaissables au loin. Malheureusement, la peinture fut sérieusement abîmée et il a fallu combler certaines lacunes.

6. John Martin (1789-1854)
La Destruction de Pompéi et d’Herculanum, 1822
Huile sur toile - 161,6 x 253 cm
Londres, Tate Britain
Photo : Tate Britain

7. John Martin (1789-1854)
La Création de la lumière, 1824
Mezzotinte - 25,4 x 35,3 cm
Michael J. Campbell
Une troisième salle est consacrée à la manière noire, ou mezzotinte, que John Martin développa assidument entre 1824 et 1837, suite à la commande lucrative qui lui fut passée pour illustrer le poème épique de John Milton Paradis perdu (ill. 7). Saluées pour leur invention technique et pour leur pouvoir poétique, ces gravures lui apportèrent argent et succès si bien que Martin se lança dans la production indépendante de mezzotintes qui furent vendues dans le monde entier et lui permirent de diffuser son œuvre sur le continent.

8. John Martin (1789-1854)
Triptyque, Le Jugement dernier, vers 1849-1853
Huile sur toile - 196,8 x 325,8 cm
Londres, Tate Britain
Photo : Tate Britain
Les années 1835-1845 furent difficiles, les ventes de gravures chutèrent et Martin avait peu de nouvelles peintures à proposer aux acheteurs. Il consacrait beaucoup de temps et d’énergie à son ambition de réformer le système d’alimentation d’eau à Londres, qui n’aboutirent pas mais dont on peut voir différents plans dans l’exposition, révélant que l’artiste fut aussi ingénieur.
La Veille du déluge (commandé par le Prince Albert ) et L’Apaisement des eaux (commandé par le duc et la duchesse de Sutherland), marquent le retour de John Martin à la peinture ; elles furent exposées en 1840 à la Royal Academy et, selon William Makepeace Thackeray, furent considérées comme étranges et clinquantes par la critique, mais très admirées par le public. Aboutissement de son œuvre - et de la Bible -, le triptyque du Jugement dernier est le chef-d’œuvre de l’artiste (ill. 8 à 10). Après sa mort, les trois peintures firent le tour du Royaume-Uni avant d’être montrées à New York et jusqu’en Australie en 1878-1879 ; on dit même qu’elles furent regardées par près de huit millions de personnes dans le monde.

9. John Martin (1789-1854)
Triptyque, Le Grand Jour de Sa Colère, 1851-1853
Huile sur toile - 196,5 x 303,2 cm
Londres,Tate Britain
Photo : Tate Britain

10. John Martin (1789-1854)
Triptyque, Les Plaines du Paradis, 1851-1853
Huile sur toile - 198,8 x 306,7 cm
Londres, Tate Britain
Photo : Tate Britain
L’exposition accompagne leur présentation de lectures et d’effets de lumières qui ne paraissent pas indispensables mais qui évoquent malgré tout la manière dont elles étaient exposées lors de leur tournée nationale et internationale. Puis elles furent reléguées dans les réserves, incarnant alors le mauvais goût victorien et une sincérité religieuse qui juraient avec les valeurs de l’élite culturelle moderne. Elles furent à nouveaux réunies en 1974 à la Tate Gallery .

11. John Martin (1789-1854)
Richmond Park, 1850
Aquarelle - 29,6 x 59,4 cm
Londres, Victoria and Albert Museum
Photo : Victoria and Albert Museum
Le parcours s’achève sur les dernières toiles et surtout les aquarelles de l’artiste qui furent révélées après sa mort à l’occasion d’une vente ; une facette inconnue de son œuvre. Les bords de la Tamise ou Richmond Park (ill. 11), elles déclinent des sites touristiques ; d’autres reprennent les compositions de peintures ou renouvellent des thèmes littéraires et bibliques. John Martin voulait que sont art fût reconnu par le plus grand nombre mais aussi par les plus grands, mais telle est la rançon du succès, on ne peut être admiré du public et par ses pairs.
Commissaire : Martin Myrone
Sous la direction de Martin Myrone, John Martin. Apocalypse, 2011, Tate 240 p. 19,99 £, ISBN : 9781854378897.
Informations pratiques : Tate Britain, Millbank, Londres. Tél : +44 (0)20 7887 8888. Ouvert tous les jours de 10 h à 18 h, jusqu’à 22 h le vendredi. Tarif : 12,70 £ (réduit : 10,90 £).
