Johann Georg Pinsel, un sculpteur baroque en Ukraine au XVIIIe siècle


Paris, Musée du Louvre, salle de la Chapelle, du 22 novembre 2012 au 25 février 2013.

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1. Johann Georg Pinsel (connu à partir de 1751-1761/62)
Sculptures du chœur de l’église d’Hodowicza
Bois polychromé et doré
Lviv, Galerie nationale des beaux-arts
Photo : Didier Rykner

C’est à une vraie découverte que nous convie le département des sculptures du Musée du Louvre. Car qui, en France, pouvait se targuer d’avoir jamais entendu parler de Johann Georg Pinsel ? Ce sculpteur fut actif en Galicie, c’est-à-dire dans une région d’Europe de l’Est aux confins de la Pologne et de l’Ukraine, deux pays entre lesquels elle se partage aujourd’hui. Plus précisément, Pinsel exerça son art autour de Lviv (autrefois plutôt connue sous le nom de Lvov), un territoire faisant aujourd’hui partie de l’Ukraine, et aux populations mêlées, ainsi qu’aux religions diverses (catholiques romains, uniates - c’est-à-dire catholiques grecs, et orthodoxes).

L’entrée dans l’unique salle de la chapelle qui abrite cette exposition est un choc (ill. 1). Sur le mur de droite, un grand Christ en croix en bois peint et doré est entouré de deux anges, de la Vierge et de saint Jean et, plus à l’extérieur, de deux groupes représentant Abraham sacrifiant Isaac (ill. 2) et Samson tuant le lion (ill. 3). Le tout est d’un baroque exacerbé et expressionniste très original. On comprend immédiatement que ces sculptures devaient appartenir à un ensemble décoratif plus complexe, ce qu’une photographie prise avant 1937 du chœur de l’église catholique romaine d’Hodowica vient confirmer (ill. 4). Juste à côté, une autre photo, en couleur cette fois, montre l’état actuel de l’édifice (ill. 5), et l’on se dit une fois de plus que la Seconde guerre mondiale est passée par là.


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2. Johann Georg Pinsel (connu à partir de 1751-1761/62)
Abraham sacrifiant Isaac, vers 1758
Bois polychromé et doré - 157 x 120 x 96 cm
Lviv, Galerie nationale des beaux-arts
Photo : Didier Rykner
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3. Johann Georg Pinsel (connu à partir de 1751-1761/62)
Samson tuant le lion, vers 1758
Bois polychromé et doré - 139 x 160 x 110 cm
Lviv, Galerie nationale des beaux-arts
Photo : Didier Rykner

Et pourtant non. Ce qui n’apparaît pas clairement dans l’exposition elle-même est détaillé dans le catalogue : les démolitions ne sont pas dues à la guerre, mais à la politique de destruction plus ou moins systématique menée par le régime soviétique dans les années ayant suivi celle-ci ! Il s’agit bien d’une volonté forcenée de détruire tout un héritage culturel religieux qui, manifestement, gênait la mise en place de la glorieuse dictature du prolétariat.


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4. Chœur de l’église d’Hodowicka
avec les sculptures de Pinsel
Vers 1937
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5. Chœur de l’église d’Hodowicka
Etat actuel
Photo : Jan K. Ostrowski

Ce n’est qu’à l’action de quelques historiens de l’art, au premier rang desquels Boris Voznitsky, très récemment disparu et qui fut pendant cinquante ans le directeur de la galerie nationale des beaux-arts de Lviv, que l’on doit la sauvegarde de nombreuses sculptures qui auraient sinon totalement disparu.
Dans un très intéressant entretien publié dans le catalogue, celui-ci explique comment, alors qu’« en province des milliers d’œuvres d’art, considérées comme dangereuses du point de vue idéologique, étaient confisquées, détruites ou brûlées », il décida de tout faire pour en sauver un maximum.
Les chiffres sont vertigineux : dans l’ancienne Galicie orientale, pas moins de 500 églises catholiques romaines et 800 églises catholiques grecques furent fermées, dont la plupart transformées en entrepôts. Le conservateur prit seul l’initiative de parcourir la campagne pour arracher les sculptures aux démolisseurs. Ce n’est qu’à partir des années 1980 que les mentalités changèrent et que la protection du patrimoine fut mieux assurée. Mais les dégâts furent terribles même si leur étendue exacte est difficile à appréhender uniquement à l’aide du catalogue.


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6. Johann Georg Pinsel (connu à partir de 1751-1761/62)
Saint Félix de Cantalice portant l’Enfant Jésus,
seconde moitié des années 1750
Bois peint en blanc - 81 x 53 x 35 cm
Lviv, Galerie nationale des beaux-arts
Photo : Musée du Louvre
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7. Johann Georg Pinsel (connu à partir de 1751-1761/62)
Sainte Anne, vers 1758
Bois recouvert de peinture blanche - 9,3 x 5,4 x 4,5 cm
Lviv, Galerie nationale des beaux-arts
Photo : Bayerisches National Museum.B. Krack

Outre ce superbe ensemble de l’église de Howicka, auquel s’ajoutent des panneaux sculptés de la chaire, l’exposition montre tout un ensemble de statues par Pinsel, essentiellement en bois doré, polychrome ou parfois peint en blanc pour donner l’illusion du marbre (ill. 6), même s’il travailla également la pierre (Saint Jean Népomucène en haut d’une colonne à Buczacz, Vierge de l’Immaculée Conception à Nowosiółki Zahalczyckie ou encore les sculptures de la façade de l’église catholique grecque Saint-Georges de Lviv1...).
Plusieurs très petites sculptures en bois sont en réalité des esquisses de la main de l’artiste, retrouvées sur le marché de l’art à Munich et acquises en 1999 et 2002 par le Bayerisches Nationalmuseum (ill. 7). On est plus habitué à voir des bozzetti en terre cuite, une matière plus malléable, mais cette technique des études en bois semble avoir été largement répandue en Europe de l’Est comme le démontre par exemple la Sainte Madeleine et le Prophète de Paul Egell récemment acquis par le Musée du Louvre.

La découverte d’un artiste jusque là méconnu n’est en soi pas si rare. Ce qui frappe cependant avec Pinsel, c’est la qualité de ses œuvres. A la fois d’une grande expressivité mais aussi d’une élégance formelle inouïe, ses meilleures sculptures semblent exécuter un pas de danse. Il se moque presque complètement de la vraisemblance de l’anatomie ou des attitudes, pour ne se préoccuper que de l’effet que l’objet donnera dans l’espace. Si l’on perd bien sûr beaucoup à ne pas voir ces sculptures dans leur décor d’origine disparu, elles conservent malgré tout une grande cohérence formelle et, lorsqu’elles sont disposées aussi intelligemment que dans la présentation du Louvre, elles se répondent encore comme elles devaient le faire dans le chœur d’une église.

C’est, en réalité, tout un monde que nous fait découvrir cette petite exposition. Car la lecture du catalogue nous apprend que Pinsel, s’il fut sans doute le meilleur, n’est pas le seul sculpteur de Galicie au milieu du XVIIIe siècle. Il eut des collaborateurs, et il forma des élèves. Ceux-ci travaillèrent, si l’on en croit les photographies, dans un style fort proche du sien qui autorise à prononcer le mot d’école2. L’école de Lviv est assurément une excellente surprise, qui donne envie d’aller voir de plus près cette ville, ses musées et ce qui peut encore rester debout après plus de quarante ans de communisme. Un conseil : précipitez-vous pour voir cette exposition qui sort vraiment de l’ordinaire.

Commissaire : Guilhem Scherf.

Sous la direction de Jan K. Ostrowski et Guilhem Scherf, Johann Georg Pinsel, un sculpteur baroque en Ukraine au XVIIIe siècle, 2012, Coédition Louvre éditions/Snoeck éditions, 173 p., 32 €. ISBN : 9789461610485.


Informations pratiques : Paris, Musée du Louvre. Tél : + 33 (0)1 30 20 53 17. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 9 h à 18 h, nocturnes le mercredi et le vendredi jusqu’à 22 h. Tarif : accès avec le billet d’entrée au musée : 11 €.
Site du Louvre.


Didier Rykner, mercredi 2 janvier 2013


Notes

1Aucune sculpture en pierre n’est montrée dans l’exposition.

2Voici quelques-uns des sculpteurs autres que Lviv évoqués dans le catalogue : Maciej Polejowski, Piotr Polejowski, Antoni Osiński, Franciszek Olędzki, Michael Filewicz... Il y a également au moins un maître anonyme, dit « Ami de Pinsel », et des querelles d’attribution, qui se retrouvent d’ailleurs dans le catalogue où des sculptures de l’église catholique romaine de Buczacz, encore conservées in situ, sont données par un auteur à cet « Ami de Pinsel », et par un autre à Franciszek Olędzki.




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