Jean Raoux 1677-1734. Un peintre sous la Régence


Montpellier, Musée Fabre, du 28 novembre 2009 au 11 avril 2010

1. Jean Raoux (1677-1734)
Pietà avec la Vierge des sept glaives, vers 1710-1713
Huile sur toile - 115 x 220 cm
Padoue, église des Servites
Photo : Didier Rykner

Après Sébastien Bourdon et plus récemment François-Xavier Fabre (voir l’article), avant Alexandre Cabanel, exposition qui aura bientôt lieu, le musée montpelliérain poursuit sa présentation des artistes languedociens ayant fait une carrière nationale avec cette rétrospective Jean Raoux. Comme d’habitude, c’est une réussite remarquable qui aurait mérité d’avoir plus d’une étape.
Les débuts de l’artiste sont évoqués avec deux toiles qui ne laissent pas encore deviner quel peintre Jean Raoux deviendra. La première, La Vierge du Rosaire, est un grand tableau d’autel encore un peu maladroit et sans grande originalité. Elle témoigne de l’influence d’Antoine Ranc, son maître, et à travers lui des grands modèles italiens. La seconde, qui appartient au Musée Fabre, est malheureusement en très mauvais état. Il s’agit de la première œuvre datée de la période italienne. Raoux obtint en effet le Prix de Rome (le tableau est perdu) et il séjourna dans la péninsule entre 1705 et 1714. L’exposition montre bien comment son art est issu d’une double tradition : l’Italie et la Hollande. A Venise, il peignit un ensemble décoratif de toiles marouflées au Palais Giustiniani-Lolin, en partie en place, auquel appartenait peut-être Orphée cherchant Eurydice aux Enfers prêté par le Getty. On y voit la leçon de Véronèse, influence encore plus évidente dans Le Jugement de Salomon appartenant à Montpellier. Il laissa également des toiles dans les églises de Padoue, deux d’entre elles étant présentées ici. Une Pietà avec la Vierge des sept glaives (ill. 1) rappelle à la fois Annibale Carracci et Francesco Trevisani.


2. Jean Raoux (1677-1734)
La Vieillesse, 1714
Huile sur toile - 87 x 128,9 cm
Collection de M. Delrue
Photo : Studio Sebert

Raoux est alors un peintre d’histoire, proche parfois de Jean-François de Troy comme en témoigne un tableau jusqu’ici inédit (Jupiter et Sémélé, Paris, collection particulière) et profondément marqué par la peinture italienne. L’exposition montre remarquablement comment il va évoluer vers une peinture de genre et de portraits regardant davantage vers la Hollande, sans perdre néanmoins les qualités de coloriste qu’il avait acquis outre-monts.
La transition se fait par un chef-d’œuvre qui a, malheureusement, échappé au Musée Fabre il y a quelques années lorsqu’il tenta de l’acquérir. Il s’agit de La Vieillesse (ill. 2), élément faisant partie d’un cycle sur les Quatre Ages de la vie connu par la gravure et par quelques copies. La scène est interprétée de manières diverses. Certains y voient une entremetteuse présentant une jeune femme à un barbon tandis que d’autres préfèrent la décrire comme l’hommage d’une petite-fille à son grand-père. Quelle que soit la juste lecture, l’œuvre et certains personnages rappellent les scènes de genre hollandaise tandis que la jeune fille et les vieillards de droite évoquent encore la peinture vénitienne et bolonaise.


3. Jean Raoux (1677-1734)
Uranie, Muse de l’Astronomie, 1730
Huile sur toile - 140 x 114 cm
Collection particulière
Photo : D. R.

4. Jean Raoux (1677-1734)
Diane au bain, vers 1721
Huile sur toile - 79,7 x 64,2 cm
Montpellier, Musée Fabre
Photo : Musée Fabre


Dans la suite de sa carrière, Raoux ne renoncera pas complètement à la peinture d’histoire. De même, la composante nordique de son art sera toujours contrebalancée par ses souvenirs italiens. Certaines toiles tardives montrent encore une forte composante bolonaise comme on peut le voir dans l’Allégorie de la Sagesse en Minerve (Rouen, Musée des Beaux-Arts) et Uranie, muse de l’Astronomie (ill. 3 ; collection particulière) qui rappellent le Guerchin et Guido Reni.


5. Jean Raoux (1677-1734)
Couple dansant dans un parc, 1725
Huile sur toile - 52 x 63 cm
Pommersfelden, château de Weissenstein
Photo : D. R.


Comme le titre de l’exposition le dit bien, Raoux est avant tout un peintre de la Régence et s’inscrit parfaitement dans la peinture de son temps, proche parfois de Watteau. En témoignent notamment Diane au bain, acquis en 2009 par le Musée Fabre [1] (ill. 4), Télémaque racontant ses aventures à Calypso du Louvre, Couple dansant dans un parc de Pommersfelden (ill. 5) ou encore les Allégories du Goût et de l’Odorat prêtées par Moscou.).


6. Jean Raoux (1677-1734)
Le Silence ou L’Indiscrète, 1728
Huile sur toile - 126 x 95 cm
Avignon, Musée Calvet
Photo : D. R.

7. Jean Raoux (1677-1734)
Vierges antiques, 1727
Huile sur toile - 92 x 72,5 cm
Lille, Palais des Beaux-Arts
Photo : D. R.


L’aspect le mieux connu de l’œuvre de Raoux, ce sont cependant ses portraits de jeune femme aux coloris à dominante brune et baignés d’un sfumato (ill. 6), parfois confondus avec ceux d’Alexis Grimou [2], et ses figures de Vestales (ill. 7). Il est dommage que le musée de Brunswick ait refusé de se séparer - alors qu’il est actuellement fermé - des Deux Vestales l’un des plus fameux tableau de Raoux et le seul d’importance que les organisateurs n’ont pu obtenir pour cette rétrospective.

Très peu de dessins certains sont conservés. Si le style de l’artiste se reconnaît aisément dans une feuille signée appartenant à l’Ecole des Beaux-Arts (ill. 8), qui permet de confirmer l’attribution ancienne d’une Femme à sa fenêtre du musée de Besançon, si l’identification à Raoux par Eric Pagliano de deux portraits d’homme semble vraisemblable, deux autres dessins du musée Atger sont d’un style si différent, à la plume et au lavis, que malgré la tradition il convient de se montrer prudent.


8. Jean Raoux (1677-1734)
Couple d’amoureux
Huile sur toile - 19,2 x 14,8 cm
Lille, Palais des Beaux-Arts
Photo : D. R.

9. Jean Raoux (1677-1734)
Portrait de Philippe de Vendôme, Grand Prieur de France, 1724
Huile sur toile - 252 x 200 cm
Bruxelles, Ambassade
(dépôt du Musée du Louvre)
Photo : D. R.


Dans notre article Le musée caché de la République, nous avions omis un tableau très important, conservé à l’Ambassade de France à Bruxelles et présenté ici en compagnie de son esquisse. Il s’agit de l’imposant Portrait de Philippe de Vendôme, Grand Prieur de France (ill. 9), sans aucun doute l’un des sommets de l’art de Raoux. Ce tableau fut légué en 1953 au Louvre, l’exécuteur testamentaire exprimant le souhait que l’œuvre soit déposée temporairement à l’Ambassade de France en Belgique (les légataires étant belges). Le « temporaire » est parfois bien long. Le tableau, qui n’avait pas été ajouté aux inventaires du Louvre avant sa redécouverte à la fin des années 1980, a été déposé officiellement en 1990 dans le bâtiment diplomatique où il se trouvait déjà depuis plus de trente ans.
Ce dépôt est illégal comme nous l’avons démontré : il est temps qu’il revienne dans un musée français. Et pourquoi pas en dépôt à Montpellier ?

Olivier Zeder, Catherine Alegret, Michel Hilaire, Guillaume Faroult, Michèle-Caroline Heck, Jean Raoux 1677-1734. Un peintre sous la Régence, 2009, Somogy Editions d’Art, 208 p., 30 €. ISBN : 9782757202876.

Informations pratiques :Musée Fabre, 39 boulevard Bonne Nouvelle, 34000 Montpellier. Tél : 00 33 (0) 4 67 14 83 00. Ouvert tous les jours sauf le lundi, de 10 h à 18 h, le mercredi de 13 h à 21 h et le samedi de 11 h à 18 h. Tarifs : 8 € (réduit : 6 €).


Didier Rykner, lundi 15 février 2010


Notes

[1] Nous reviendrons bientôt sur les acquisitions récentes du Musée Fabre

[2] Une petite section de l’exposition montre d’ailleurs des toiles de Grimou, mais aussi de plusieurs contemporains proches de son art comme Jacques-François Courtin ou Paul-Ponce-Antoine Robert de Séry



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