Jean-Luc Martinez et Abu Dhabi : les liaisons dangereuses jusqu’au bout

1. Le Louvre Abu Dhabi
Photo : Ghawady Ehmaid (CC BY SA-4.0)
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Un président-directeur du Louvre par intérim devrait se contenter de gérer les affaires courantes. Mais Jean-Luc Martinez, en poste jusqu’au 1er septembre avant de céder sa place à Laurence des Cars, agit comme s’il était encore pleinement légitime, et même au-delà. Il négocie en effet depuis plusieurs mois avec Abu Dhabi une modification du traité entre la France et les Émiriens, ceux-ci étant, selon nos sources, les demandeurs. Ils souhaitent en effet continuer à bénéficier de l’appellation Louvre au-delà de 2037, recevoir des prêts des grands musées français après l’échéance de 2027 et, enfin, renforcer la clause d’exclusivité du traité ce qui empêcherait la France de conclure des projets culturels avec des États voisins.

La France est donc en état de force dans cette négociation. Sauf que le « négociateur » est Jean-Luc Martinez. On se rappellera que nous avions dénoncé ici même l’abandon par celui-ci en 2017 du contrat de licence de marque entre le Louvre et Abu Dhabi qui octroyait des sommes considérables au musée, abandon dénoncé par la Cour des comptes en 2019 (voir nos articles). Il est vrai qu’à l’époque il sollicitait le renouvellement de son mandat de président-directeur et que le soutien d’Abu Dhabi lui était précieux…

Les informations de cet article mettent en cause Jean-Luc Martinez, directement en charge des négociations en cours. Mais celui-ci n’est pas le seul responsable. Il est soutenu par son ancienne collaboratrice, la chef du Service des Musées de France, Anne-Solène Rolland, et plus largement par le ministère de la Culture. Par ailleurs, un des négociateurs d’Abu Dhabi est Manuel Rabaté, ex-directeur général de l’Agence France Muséums, supposé défendre les intérêts de la France : la confusion d’intérêts est évidente. Mais si nous savons que le ministère de la Culture se trouve dans la boucle, nous ne sommes pas arrivé à déterminer qui, au niveau du gouvernement, est au courant et suit cette affaire. Nous avons bien entendu interrogé le ministère de la Culture, celui des Affaires Étrangères et l’Élysée qui, évidemment, ne nous ont pas répondu. En revanche, le Louvre nous a fait la réponse suivante : « les informations que vous présentez ne sont pas exactes. C’est, comme toujours, le gouvernement qui négocie au nom de la France avec Abu Dhabi et non le Louvre lui-même ». Ce qui n’est pas exact, c’est cette affirmation du Louvre. Nous certifions toutes les informations contenues dans cet article.

Une chose est sûre en revanche : ni le Sénat, ni l’Assemblée nationale n’ont connaissance de cette affaire, ce qui est totalement anormal, s’agissant d’amender un traité qui a été discuté et voté par le Parlement. Nous avons en effet contacté Pierre Ozoulias, vice-président de la commission de la culture, de l’éducation et de la communication du Sénat, et Constance Le Grip, vice-présidente de la commission des affaires culturelles et de l’éducation. Aucun des deux n’était au courant de ces négociations, ni même de leur existence.

Pierre Ozoulias semblait, à raison, très agacé de cette situation, nous indiquant que « le Sénat avait pourtant à plusieurs reprises souligné la nécessité de coordonner l’action de la France à tous les étages dans le domaine du patrimoine et de la Culture ». Il fait également le constat suivant : « c’est actuellement un chaos total, avec une mise en concurrence des différents ministères, celui de la Culture, les Affaires étrangères et l’Éducation nationale, cette dernière étant totalement oubliée ». Constance Le Grip nous a confirmé également qu’elle n’était pas du tout informée de cette affaire, pas davantage que les autres membres du bureau de la commission, ni même son président [1].

Que l’Élysée soit au courant des détails ou pas, que le Louvre et le ministère de la Culture agisse avec un mandat précis ou pas, le contenu des négociations et des concessions qu’ils sont prêts à faire à Abu Dhabi est, par ailleurs, inadmissible.

Comme nous, les autorités françaises ont le souhait de voir entrer le Porte-Étendard de Rembrandt (ill. 2), classé Trésor national voici y a deux ans (voir la brève du 22/4/19), dans les collections du Louvre. Mais était-il bien nécessaire de mêler cette acquisition qui ne concerne que la France à une négociation complexe avec Abu Dhabi ? Au prix, selon nos informations, du bradage de la marque et des œuvres du Louvre et des grands musées français ? Certainement pas.

2. Rembrandt van Rijn (1606-1669)
Le Porte-Étendard, 1636
Huile sur toile - 118,8 x 96,8 cm
Collection particulière
Photo : Photographe inconnu (domaine public)
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Le montant auquel Jean-Luc Martinez est prêt à céder aux demandes d’Abu Dhabi serait de 165 millions d’euros, ce qui correspond exactement à celui que le Rijksmuseum a proposé pour l’achat du Rembrandt si celui-ci devait sortir de France (voir la brève du 29/4/19). Le futur « ambassadeur, en charge de la coopération internationale dans le domaine du patrimoine » démontre ainsi son médiocre talent de négociateur.

Récapitulons l’accord de 2007 :

 pour l’utilisation de la « marque » Louvre, le prix était de 400 millions d’euros sur trente ans, avec une actualisation régulière du montant de l’inflation, soit environ 500 millions d’euros aujourd’hui ;

 pour la location de 250 œuvres en permanence (avec un turn over régulier, de deux ans maximum) pendant dix ans, le prix négocié par la France était de 190 millions d’euros, cela nous menant donc jusqu’à 2027 puisque le musée n’a ouvert qu’en 2017. Le choix des œuvres tel que le prévoyait le traité impliquait qu’elles soient du niveau de qualité du Louvre [2] et que le choix en soit fait par les musées français eux-mêmes qui le proposaient aux émiriens ;

 cet accord prévoyait une exclusivité qui interdisait à la France de mener une « opération identique ou analogue comportant le droit d’utilisation du nom du Louvre » dans les autres Émirats des Émirats Arabes Unis, l’Arabie Saoudite, le Koweït, Oman, Bahreïn, le Qatar, l’Égypte, la Jordanie, la Syrie, le Liban, l’Iran et l’Irak. Les mots importants ici sont « opération identique ou analogue » qui limitent en réalité beaucoup la portée de cette exclusivité.

Rappelons enfin que ce traité prévoyait un intéressement pour le Louvre d’au moins 8 %, pour « Toute autre exploitation du nom du Musée du Louvre [que pour la dénomination du musée], de sa marque, de son image et/ou de la dénomination du Musée ou toute apposition de l’un de ces éléments sur un quelconque produit ou service », avec la possibilité pour le musée de refuser une utilisation qui lui semblerait indigne, un point qui n’a donc pas été respecté.

Dans la négociation actuellement en cours, que Jean-Luc Martinez envisage de conclure dans les prochains jours si le ministère de la Culture venait à donner son accord, les conditions d’une prolongation sont inacceptables. Le prix de dix ans supplémentaires d’utilisation de la marque devrait se monter, en reprenant au prorata et compte tenu de l’inflation le montant initial de 400 millions pour trente ans à environ 165 millions d’euros, soit exactement le prix du Rembrandt.

Or, les termes du contrat en cours de négociation vont bien au-delà :

 il prévoit en effet qu’après les dix ans de prêt tels qu’ils ont été négociés, une nouvelle période de dix ans s’ouvre, avec au minimum 50 œuvres, mais cette fois ci, et cela est bien spécifié, des « chefs-d’œuvre », et non plus seulement des œuvres d’une qualité comparable à celles du Louvre. Non seulement ces chefs-d’œuvre seraient déposés chacun pour au moins deux ans, mais on trouverait parmi eux des œuvres du Musée d’Orsay, du Musée Guimet ou encore du Centre Pompidou, sans que ces musées aient même été prévenus ! Une liste d’œuvre aurait été envoyée par les émiriens qui font ainsi leurs emplettes dans les musées français contrairement au texte du traité qui prévoit que les musées français ont la responsabilité scientifique de ces prêts ;

 la clause d’exclusivité serait modifiée, ce qui pourrait interdire au Louvre de mener des opérations intéressantes sur le plan financier, et bien plus vertueuses sur le plan de l’éthique des musées (à défaut de l’éthique tout court), comme celle actuellement en cours avec l’Arabie Saoudite où il ne s’agit pas de louer des œuvres mais bien d’apporter l’expertise de la France pour créer un musée et mettre en valeur les sites archéologiques du pays. La France se priverait donc de ressources financières très importantes résultant de la valorisation de son expertise sans aucune contrepartie financière équivalente d’Abu Dhabi.

Non seulement ces deux concessions unilatérales à Abu Dhabi sont inacceptables, mais elles lui sont offertes sans contrepartie puisque le prix négocié serait de 165 millions d’euros, comme nous l’avons dit plus haut, qui ne correspond qu’à dix ans d’utilisation de la « marque » Louvre.

Mieux encore : Jean-Luc Martinez ayant mis dans la négociation le tableau de Rembrandt, il reconnaît qu’il compte le payer, sans aucune négociation avec le vendeur, 165 millions. Or, même si le Rijksmuseum est prêt à débourser cette somme, rien ne dit que les Rothschild qui s’en séparent, et qui ont toujours été de grands mécènes du musée, ne seraient pas prêts à faire un geste pour que le tableau entre dans ce musée. Le président du Louvre s’apprête donc à renouveler la même erreur que pour les portraits de Marten Soolmans et de son épouse (voir les articles), quand il n’avait jamais cherché à négocier avec les propriétaires. De surcroît, il est prévu que ce tableau à peine acquis soit déposé pendant dix ans au Louvre Abu Dhabi !

Le scandale est donc multiple puisqu’on s’apprête à envoyer 50 chefs-d’œuvre des musées français à Abu Dhabi pendant dix ans (en y rajoutant le Rembrandt) et à élargir l’accord d’exclusivité, tout cela sans aucune compensation financière, et à modifier un traité ratifié par le Parlement sans que celui-ci soit informé. Accorder à Abu Dhabi l’autorisation d’utiliser le nom du Louvre pendant dix ans de plus est acceptable, si cela permet d’acquérir Le Porte-Étendard. Tout le reste ne l’est pas, et ne devrait même pas être envisagé.

Didier Rykner

Notes

[1Nous avons modifié cette phrase le 6 juillet car nous n’avions pas eu encore à la date de publication de l’article confirmation que même le président de la commission n’avait pas du tout été informé.

[2Dans le traité, il est précisé qu’il doit s’agit d’« œuvres d’une qualité comparable à celle des œuvres présentées au Musée du Louvre et dans les grands musées français »

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