
1. Jean-Léon Gérôme (1824-1904)
Portrait de femme, 1851
Huile sur toile - 92,6 x 73,7 cm
Chicago, Art Institute
Photo : Art Institute of Chicago
Alors que la rétrospective Cabanel se poursuit encore à Montpellier (voir l’article), le Musée d’Orsay en consacre une à Jean-Léon Gérôme en même temps qu’il expose Claude Monet au Grand Palais. Il ne s’agit certainement pas d’une coïncidence, mais de la preuve que les musées explorent enfin l’ensemble de l’art français sans chercher à poursuivre un combat vieux de plus d’un siècle. On peut aujourd’hui aimer Cabanel et Monet sans forcément se couvrir la tête de cendres. On peut apprécier à la fois Gérôme et Manet sans avoir à s’en excuser et sans confondre pour autant le génie de ce dernier avec le talent du premier.
La confrontation à distance Cabanel-Gérôme est par ailleurs passionnante car elle démontre que ce qu’on appelle l’art pompier n’existe pas. Les différences entre les deux peintres, pourtant contemporains et longtemps réunis dans le même opprobre, sont beaucoup plus importantes que celles existant entre Monet, Sisley ou Pissarro. L’Impressionnisme est un mouvement, l’Académisme n’en est pas un. Cabanel, nous l’avons écrit (et nous ne sommes pas le seul à le penser1), est un romantique tardif, ce que ne sera jamais Gérôme. Leurs portraits ne se ressemblent pas, ceux du second étant, comme la majorité de ses peintures, extrêmement léchés, très précis, avec des couleurs froides, beaucoup plus proches finalement d’Ingres que l’on ne saurait taxer de pompiérisme, comme le prouve le magnifique Portrait de femme de Chicago (ill. 1). Dans beaucoup de ses scènes historiques, Gérôme est un illustrateur qui peint, comme pouvait l’être Doré, mais dans une manière encore bien différente. Ce qui n’est d’ailleurs pas une critique. L’exposition montre que Gérôme est un grand peintre.

2. Jean-Léon Gérôme (1824-1904)
Jérusalem ou Golgotha, 1867
Huile sur toile - 82 x 144,5 cm
Paris, Musée d’Orsay
Photo : Musée d’Orsay

3. Jean-Léon Gérôme (1824-1904)
La mort de César, 1859-1867
Huile sur toile - 85,5 x 145,5 cm
Baltimore, Walter Arts Gallery
Photo : The Walter Arts Gallery
Il est vrai que, contrairement à Cabanel, Gérôme fut violemment opposé à l’Impressionniste qui n’a rien de commun avec lui, qu’il ne comprenait pas et contre lequel il se battit. Mais doit-on juger sa peinture à l’aune de ce qu’il aimait ou n’aimait pas ? Un peintre peu sympathique est-il forcément un mauvais artiste ? Une fois évacuées ces considérations sans rapport avec l’art, regardons simplement l’art de Gérôme et apprécions le – ou non – en tant que tel.
Pour cela, nous commencerons exceptionnellement par la fin, avec un tableau étonnant que l’on ne peut rattacher à aucune tradition, à aucun exemple antérieur. Il s’agit du Consummatus est (ill. 2), judicieusement acquis en 1990 par le musée d’Orsay. Dans cette œuvre, Gérôme invente littéralement une iconographie ce qui n’est pas donné à n’importe quel peintre. On y voit en effet la foule quittant le Golgotha après la crucifixion, sans que jamais le Christ en croix n’apparaisse si ce n’est, avec les deux larrons, sous la forme d’une ombre qui se projette au premier plan. L’image n’est pas seulement nouvelle, la narration elle-même est originale puisque le peintre s’intéresse au moment venant après l’acmé de la scène représentée, alors qu’en réalité plus rien ne se passe. Les artistes peignaient auparavant la Crucifixion, ou la Déposition de Croix. On est ici dans un entre deux. « Tout est consommé », le titre aurait pu d’ailleurs s’appliquer aussi à La Mort de César (ill. 3) et à 7 décembre 1815, neuf heures du matin (ill. 4) qui montre le Maréchal Ney exécuté. Dans ces trois tableaux, le meurtre a eu lieu, les bourreaux s’éloignent. Consummatus est et 7 décembre 1815 furent présentés ensemble au Salon de 1815 où ils furent très critiqués faute d’être compris.

4. Jean-Léon Gérôme (1824-1904)
7 décembre 1815, neuf heures du matin. L’exécution du
maréchal Ney, 1867
Huile sur toile - 65,2 x 104,2 cm
Sheffield, City Art Gallery
Photo : Museums Sheffield / Bridgeman Giraudon

5. Jean-Léon Gérôme (1824-1904)
Pollice Verso, 1872
Huile sur toile - 97,5 x 146,7 cm
Phoenix, Art Museum
Photo : Art Museum de Phoenix
Il faut cesser, lorsque l’on veut réhabiliter un peintre « officiel » de la seconde moitié du XIXe siècle, de vouloir à tout prix le rattacher à la « modernité » comme trop de critiques ont tendance à le faire. Mais Guy Cogeval a raison lorsqu’il parle des « audaces » de Gérôme. Ce n’est pas pour vouloir à tout prix comparer son art aux Impressionnistes, ce qui serait ridicule, mais pour souligner la radicale nouveauté de certains aspects de sa peinture, particulièrement ses rapports avec le cinéma, ce que même ses détracteurs reconnaissent. Or, les tableaux dont nous venons de parler datent de la fin des années 1860, ses premières représentations des jeux du cirque sont d’une dizaine d’années plus tôt et aboutissent en 1872 à Pollice Verso (ill. 5) qui inspira Ridley Scott pour son Gladiator. Incontestablement donc, Gérôme (beaucoup plus d’ailleurs que Cabanel), a réellement anticipé la naissance de l’art cinématographique. Il y était aidé, c’est évident, par l’avènement de la photographie qu’il a beaucoup utilisée tant pour s’en inspirer que pour faire reproduire ses tableaux, et par le développement, tout au long du XIXe siècle, de ces spectacles peints que constituaient les dioramas ou les panoramas. Mais la modernité de Gérôme est là, tout autant d’ailleurs que dans la multiplication à l’infini ou presque de ses compositions, industrie que Philippe Dagen, mieux inspiré que pour Cabanel, rapproche avec quelque raison des pratiques contemporaines de Koons ou Murakami.

6. Jean-Léon Gérôme (1824-1904)
Buste de Bellone, 1892
Bronze, bronze doré,
bois polychrome, verre, paillon - 87 x 47 x 30 cm
Vesoul, Musée Georges Garret
Photo : RMN /
Cette exposition est d’ailleurs une parfaite réussite, que l’on aime ou pas Gérôme. On appréciera tout autant la muséographie et les fonds colorés qui mettent en valeur les œuvres que le choix de celles-ci et leur agencement, entre chronologie et thématique qui reste, lorsqu’il est bien fait, l’une des meilleures options pour les expositions monographiques. On appréciera également le remarquable travail que constitue le catalogue même s’il aurait sans doute gagné à être mieux coordonné. Faute de temps probablement, certains textes se répètent un peu (sans heureusement se contredire). Contrairement à Cabanel, il ne s’agit pas d’un catalogue exhaustif qui n’avait pas besoin d’être refait puisqu’il existe déjà2. On se contentera de regretter l’absence totale d’analyse de la peinture religieuse de Gérôme. Si, contrairement à beaucoup de peintres du XIXe siècle, ses décors d’églises sont peu nombreux, ils existent néanmoins, l’artiste ayant peint la chapelle Saint-Jérôme à Saint-Séverin et le réfectoire du prieuré de Saint-Martin-des-Champs (aujourd’hui musée des Arts et Métiers), ce dernier décor ayant été stupidement détruit en 1965. L’exposition aurait sans doute gagné en outre à présenter davantage de dessins.
En revanche, la section consacrée aux sculptures est bien développée, permettant notamment de présenter côte à côte le plâtre de Corinthe acquis par Orsay en 2008 (voir brève du 27/06/08) et sa traduction en marbre peint perchée sur sa colonne en marbre et en bronze. La polychromie de la sculpture et de l’architecture est aussi une réflexion qui parcoure une partie de l’art du XIXe, au moins depuis Hittorf. Venu tard à la statuaire, Gérôme rechercha des effets colorés tant par l’intermédiaire des matériaux comme avec la tête de Bellone (ill. 6), qu’en peignant lui-même directement sur le plâtre ou le marbre. Il est dommage (pour ne pas dire plus) que dans les années 1950 les restaurateurs du Louvre aient ainsi supprimé lors d’un nettoyage « zélé » la délicate polychromie de Tanagra.

7. Jean-Léon Gérôme (1824-1904)
Jeunes grecs faisant battre des coqs dit aussi combat de coqs, 1846
Huile sur toile - 143 x 204 cm
Paris, Musée d’Orsay
Photo : Musée d’Osay

8. Jean-Léon Gérôme (1824-1904)
Le Muezzin, 1866
Huile sur toile - 100 x 83,8 cm
Omaha, Joslyn Museum of Art
Photo : Joslyn Museum of Art
A la fin des années 1840, Gérôme fut à l’origine, avec quelques amis, d’un mouvement appelé « néo-grec », qui ne dura qu’une dizaine d’années et auquel appartient le célèbre Combat de coq d’Orsay (ill. 7). Ses nombreux voyages au Moyen-Orient, qu’il s’agisse de l’Egypte, de la Palestine ou de la Turquie, l’ont ensuite poussé vers l’Orientalisme, un terme qui désigne davantage une thématique qu’un style.
Certaines de ces œuvres comptent parmi les plus dénigrées de Gérôme, parfois à juste titre. On peut en effet trouver vulgaire ou d’un érotisme de pacotille quelques toiles comme L’Almée, du Dayton Art Institute ou Le marché d’Esclaves de Williamstown. Mais ces tableaux sont tout compte fait peu nombreux et pèsent de peu de poids par rapport aux nombreux chefs-d’œuvre que lui ont inspirés ces pays. Comment ne pas admirer, par exemple, Le Muezzin du musée d’Omaha (ill. 8), ou Le Mur des Lamentations d’une collection particulière (cat. 149) ? Comment ne pas s’incliner devant le merveilleux paysage, le calme extraordinaire qui se dégage d’une scène comme La Promenade du Harem (Norfolk Chrysler Museum of Art, cat. 129) ? On peut trouver sa peinture orientaliste misogyne et donnant le beau rôle aux hommes, mais ce serait oublier que la société qu’il peignait était ainsi faite.
On ne peut quitter l’orientalisme de Gérôme sans évoquer son art de peindre les fauves. L’un des plus beaux tableaux de l’exposition est incontestablement, même s’il n’a certainement pas pu voir l’animal en liberté et s’il ne fait qu’imaginer celui-ci, son Lion aux aguets de Cleveland (ill. 9). Car Gérôme invente, réinvente plutôt comme le catalogue l’explique clairement. Le décor de ses scènes sont imaginés à partir de véritables éléments pour peindre le plausible davantage que l’existant. On ne saurait ainsi être moins proche d’une peinture réaliste ou d’une imitation de la photographie comme on peut le lire parfois. Cela ne veut pas forcément dire qu’il soit indifférent à la vraisemblance. Contrairement à ce qu’affirme un essai du catalogue3, les bachi-bouzouks au premier-plan de La Prière Publique dans une Mosquée (Metropolitan Museum, cat. 146) sont bien pieds-nus, et pas chaussés. Jamais Gérôme n’aurait fait une telle erreur.

9. Jean-Léon Gérôme (1824-1904)
Le lion aux aguets, vers 1885
Huile sur panneau - 72,3 x 100,5 cm
Cleveland, Museum of Art
Photo : Cleveland, Museum of Art

10. Jean-Léon Gérôme (1824-1904)
Bachi-Bouzouk, 1868-1869
Huile sur toile - 80,6 x 66 cm
Tableau absent de l’exposition
New York, The Metropolitan Museum of Art
Photo : Metropolitan Museum
Parmi les regrets de l’exposition figure l’absence du Bachi-bouzouk (ill. 10) récemment acquis par le Metropolitan Museum (voir brève du 16/06/10), magnifique portrait qui montre combien Gérôme faisait preuve d’empathie avec les sujets qu’il peignait. Il est aussi dommage que l’exposition se conclue sur ce qui ressemble à une blague de potache, cette enseigne en rébus digne de l’almanach Vermot (Enseigne pour un opticien (O pti cien), cat. 113), qui n’apporte rien à Gérôme, la comparaison avec Duchamp tombant pour le coup un peu à plat.
Ces rares critiques ne doivent pourtant pas masquer l’essentiel : on pourra dire désormais qu’on aime Gérôme ou qu’on ne l’aime pas, sûrement pas qu’on ne le connaît pas.
Collectif, Jean-Léon Gérôme (1824-1904). L’histoire en spectacle, Musée d’Orsay / Editions Skira-Flammarion, 2010, 371 p., 49 €, ISBN : 9782081241862
Informations pratiques : Paris, Musée d’Orsay, 62, rue de Lille, 75343 Paris Cedex 07. Tél : + 33 (0)1 40 49 48 14 Ouvert tous les jours sauf le lundi de 9 h 30 à 18 h ; le jeudi de 9 h 30 à 21 h 45. Tarif : 8 € (tarif plein), 5,50 € (tarifs réduits).
