Jean Laronze (1852-1937). Rives et rivages


Meudon, Musée d’Art et d’Histoire, du 11 octobre au 14 décembre 2014

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1. Jean Laronze (1852-1937)
La Loire au pont de Gilly, 1924
Huile sur toile - 54,5 x 80,5 cm
Collection particulière
Photo : Association des Amis de Jean Laronze

« L’harmonieux Ether, dans ses vagues d’azur, / Enveloppe les monts d’un fluide plus pur ; / Leurs contours qu’il éteint, leurs cimes qu’il efface, / Semblent nager dans l’air et trembler dans l’espace »1

Imprégnées d’une mélancolie lamartinienne, les toiles de Jean Laronze suivent inlassablement les cours d’eau de sa Bourgogne natale dans la lumière vaporeuse d’une aube ou d’un crépuscule (ill. 1).
Le musée d’Art et d’Histoire de la ville de Meudon, qui dédie depuis quelques années tout un département au paysage, consacre une exposition à cet artiste injustement tombé dans l’oubli, puni sans doute de s’être tenu à l’écart des avant-gardes qui marquèrent le tournant des XIXe et XXe siècles, impressionnisme, fauvisme, cubisme...
Marc Guillaume, arrière-petit-fils du peintre et président de l’association des amis de Jean Laronze, a sélectionné en collaboration avec l’association des Amis du paysage français, une quarantaine d’œuvres - peintures et dessins - dont plusieurs ont été restaurées pour l’occasion. La plupart sont issues de collections particulières et si certaines étaient visibles dans l’exposition de 2005 à Dijon2, d’autres n’ont jamais été montrées au public.

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2. Jean Laronze,
Soir doré, 1935
Huile sur toile - 54 x 81 cm
Collection particulière
Photo : Association des Amis de Jean Laronze

Partagé entre deux villes et deux ateliers, Génelard, où il est né, et Neuilly-sur-Seine où il s’installa en 1883, Jean Laronze se forma auprès d’Émile Dardoize, peintre des sous-bois, qui l’influença dans ses premiers tableaux. En 1880, il suivit aussi, à l’Académie Julian, l’enseignement de Robert-Fleury et celui de Bouguereau qui lui apprit l’importance du dessin, le travail exigeant de la composition. De fait, Laronze réalisait de nombreuses esquisses à l’huile et au fusain.
Parmi les maîtres qu’il admira, Corot et Millet ont une place toute particulière, Puvis de Chavanne également dont le Pauvre Pêcheur l’inspira pour ses Pêcheurs Charolais. Il puisa dans l’art de chacun ce qui lui convenait, si bien que ses paysages ont des accents naturalistes et symbolistes à la fois, oscillant entre Daubigny et les états d’âmes bleus et jaunes d’un Alphonse Osbert. Quant au romantisme mélancolique de Lamartine, il ne le quitta jamais vraiment : le peintre qui assista aux funérailles du poète à Mâcon en 1869, lui rendait encore hommage en 1927 dans un tableau intitulé Milly ou la terre natale : Lamartine adolescent.

Lazonze connut de son vivant un succès certain, d’abord récompensé au Salon de 1887 pour L’Orpheline, puis médaillé aux Salons de 1898 et 1899 pour La Bourbince à Génelard et pour Le Calme également salué à l’Exposition universelle de 1899. L’État lui acheta des toiles pour les collections de Dijon et de Mâcon, tandis qu’un musée à son nom ouvrit ses portes en 1933 à Charolles (aujourd’hui Musée du Prieuré). Abel Moreau consacra enfin tout un ouvrage à son œuvre3.

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3. Jean Laronze (1852-1937)
Barque sur le sable – L’arrivée des
pêcheuses de crevettes (Berck-plage)

Huile sur toile - 74,5 x 104 cm
Collection particulière
Photo : Association des Amis de Jean Laronze

Dans l’exposition de Meudon, les peintures sont réparties en deux salles : d’un côté les rives, de l’autre les rivages. Le choix d’un parcours géographique plutôt que chronologique montre finalement que le style du peintre évolue moins avec le temps qu’avec l’eau : les rivières traversent tout son œuvre tandis que la mer fut un thème plus tardif qui changea sa manière.
Laronze arpenta toute sa vie les rives de la Loire, de l’Arroux et de la Bourbince. Les œuvres choisies dans cette première section forment une variation sur un même thème (ill. 1 et 2) : une barque sur les méandres paisibles d’un cours d’eau bordé d’arbres, sous un ciel moutonneux, dans une lumière voilée. Silence. La discrétion des figures humaines ne fait que renforcer ce sentiment de paix et d’harmonie au sein de la nature. Corot n’est pas loin.
Moins visible dans l’exposition, un autre thème fut beaucoup traité par le peintre, celui des bergers et bergères de la région, saisis sur la toile par petits groupes de deux ou trois, ou même des figures isolées, placées au premier plan de la composition, le paysage rejeté en arrière. Ce sont des silhouettes gracieuses, rêveuses ou recueillies, dans une atmosphère presque religieuse, qui rappellent l’art de Millet. Laronze reprit d’ailleurs le thème de l’angélus en 1903 dans une oeuvre qui fut achetée par l’État.

A partir de 1904 et jusqu’en 1909 l’artiste se rendit régulièrement à Berck-sur-Mer (ill. 3), pour la santé de son fils et séjourna également aux Sables-d’Olonne. Un petit tableau représente d’élégantes baigneuses qui ne sont pas sans évoquer les loisirs de bords de mer décrits par les impressionnistes. Mais Laronze s’intéressait à autre chose. L’horizon infini de la mer, l’agitation des vagues et du ciel modifièrent la construction de ses paysages habituellement composés en plan successifs. Les barques fines laissent place aux bateaux de pêche échoués sur la plage, les bergers sont évincés par les pêcheurs. Mais toujours on a l’impression d’un moment transitoire, entre le jour et la nuit, le soleil et la pluie, entre l’eau, la terre et le ciel aussi : la mer, en se retirant, laisse sur le sable de larges flaques dans lesquelles se reflètent les nuages.
A côté de ces rivages du nord aux tonalités plus grises - renforcées par le fait que certains tableaux ne sont pas vernis -, la lumière crue de Biarritz offre un contraste frappant. Il s’agit de la dernière peinture de Laronze exposée l’année de sa mort en 1937. La figure humaine a disparu.


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4. Jean Laronze (1852-1937)
Barque sur la Loire
Fusain et craie sur papier - 52,5 x 79 cm
Collection particulière
Photo : Association des Amis de Jean Laronze
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5. Jean Laronze (1852-1937)
Brodes de rivière, vieille femme au fagot
Fusain et craie sur papier - 52,5 x 79 cm
Collection particulière
Photo : Association des Amis de Jean Laronze

Les deux dernières salles du parcours sont consacrées à ses dessins, parmi lesquels les grands formats sont particulièrement beaux et très aboutis : réalisés au fusain et à la craie sur des papiers de couleurs variées qui permettent d’obtenir des atmosphères différentes, ils traduisent en noir et blanc la poésie de ses peintures (ill. 4 et 5).
Le petit catalogue produit avec la participation de l’Association des amis du paysage a le mérite d’exister. Il reproduit la plupart des œuvres et est introduit par un texte de Marc Guillaume qui retrace la vie de Laronze, tandis que Sophie Barthélemy analyse son œuvre. Il comprend en outre un CD avec les interviews des deux auteurs.
Un autre ouvrage de Marc Guillaume, très complet, permet de compléter le propos. Après avoir décortiqué sa carrière, et détaillé sa passion pour la Bourgogne, il consacre un chapitre aux élèves de Laronze, tous Bourguignons : Jacques Cancaret, Louis Charlot qui deviendra « le peintre cézannien des paysans » selon Apollinaire4, Edme Lex, Claude Rameau qui regarda les impressionnistes, Marie-Louise Lauféron enfin, sur qui son influence est la plus évidente. On découvre aussi son activité plus ponctuelle d’illustrateur et de critique d’art - il écrivit quelques articles sous la signature de Jean Fusain (c’est dire l’importance qu’il accordait à cette technique). Le peintre évoque sa propre démarche avec une certain sens de la poésie :
« Aux midis aveuglants, je préfère les heures crépusculaires, pleines de silence, de mélancolie, de poésie et de prière. A la mer agité, secouée par la tempête, je préfère le calme miroir des étangs charolais ou de ma chère Bourbince qu’effleure à peine un léger zéphire. A la violence, au tapage des couleurs aux effets ardents qui semblent brûler l’œil, je préfère l’harmonie, la douceur des aurores et des soirs vaporeux. »5

Commissaires : Marc Guillaume, Francis Villadier (conservateur du Musée d’Art et d’Histoire).


Marc Guillaume, Sophie Barthélémy, Jean Laronze (1852-1937). Rives et rivages, Musée d’Art et d’Histoire de Meudon, 2014, 40 p., 12 €. ISBN : 978-2-9549968-0-6


Marc Guillaume, Jean Laronze, peintre de la Bourgogne. 1852-1937, Paris, Somogy, Editions d’Art, 2005, 191 p., 35 €. ISBN 2-85056-845-7.


Informations pratiques : Musée d’Art et d’Histoire, 11 rue des Pierres, 92190 Meudon. Tél : +33 (0) 46 23 87 13. Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h. Tarif : 2,50 € (réduit : 1 €).
Le musée est accessible par
la SNCF : Paris-Montparnasse - Versailles Rive Gauche (gares de Meudon ou de Bellevue)
RER : Ligne C (gare de Val-Fleury)
Bus : 169 - 289 - 389 (arrêt Église de Meudon)


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, jeudi 20 novembre 2014


Notes

1Alphonse de Lamartine,« L’infini dans les cieux », Les Harmonies poétiques et religieuses, 1830.

2« Paysages de Bourgogne : De Corot à Laronze » Musée des Beaux-Arts de Dijon, 7 décembre 2001 - 11 mars. 2005.

3Abel Moreau, Jean Laronze, Sa vie, son œuvre, ed de l’Opéra, 1930.

4Marc Guillaume, 2005, p.183.

5Dans Abel Moreau, cité par Marc Guillaume 2005 p. 172.





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