Que d’inconséquences dans les choix d’une certaine actualité artistique, voire de l’actualité tout court : elle ira nous rassasier d’histoires de faux, de vols, de scandales ou bien de prix records en vente publique (la cote au top mondial !), mais qui voudra prêter attention aux patients efforts, d’un courage désarmant et finalement victorieux, de tel ou tel descendant d’artiste qui, littéralement, exhume, sauvegarde, diffuse, révèle, impose un œuvre paternel ? En l’occurrence, celui de l’un des artistes les plus dérangeants qui soient, si bien qualifié de « primitif du XXe siècle », l’un des moins faciles dans sa violente expressivité, dans son rageur contenu affectif et son splendide isolement, Jean-Georges Cornélius (Strasbourg, 1880 – Ploubazlanec, 1963) ; à ne pas confondre bien entendu avec le peintre nazaréen allemand du XIXe siècle, Peter von Cornelius, ou avec le vénérable héros des albums Babar de Jean de Brunhoff ! C’est à quoi nous convie, presque à contre-courant, la fille du peintre, Marie-Edith Cornélius, à travers plusieurs expositions1, et surtout d’inlassables donations consenties à des musées (comment ne pas souligner aussi ce rare et obstiné souci d’enrichir le patrimoine national2 ?), effort que vient couronner en 2009 une efficace monographie – c’est une première -, et superbement illustrée, due à Olivier Levasseur et éditée à Rennes3, soit dans un cadre inévitablement breton puisque, aussi bien, l’alsacien Cornélius se fixa et se ressourça dès 1923 en Bretagne très inspirée4 (il y est même enterré, et il brille particulièrement au musée de Pont-Aven, comme le rappelle une autre publication de 2009, éditée quant à elle par les Amis dudit musée et intitulée de façon suggestive Peintre d’ici-bas et de l’au-delà5).

1. Jean-Georges Cornélius (1880–1963)
Percutants, Champagne, 1917
Huile sur carton - 45 x 76 cm
Péronne, Historial de la Grande Guerre
Photo : D.R.
Cette générosité filiale inouïe – plus de dix musées concernés, pas tous bretons du reste, de Brest à Péronne, de Paray-le-Monial au Faouët, de Colmar à Pont-Saint-Esprit, Beauvais, Vizille, Port-Royal, etc.6 - donne désormais la plus large idée du talent si heureusement provocateur de cet artiste. – Un inclassable qui au départ s’investit assez prudemment dans le domaine de l’illustration7 (alertes nostalgies à la Luc-Olivier Merson – il fréquenta son atelier en 1902), entre néo-gothique et modern-style de l’époque) pour finir par se révéler assez tardivement et solitairement : il émerge vraiment, après la terrible parenthèse de la Grande Guerre qui le marque au physique et au moral (blessé, il perd un œil), dans les années 1920-1930, à la quarantaine engagée. De 14-18, il restera un évocateur brutal et convaincant avec des œuvres (musées de Beauvais et de Péronne8) à la facture déchiquetée (ill. 1), qu’on rapproche un peu vite de la leçon de Desvallières, avec lequel il entre pourtant en étroite et confiante relation. Dès lors, que ce soit dans le paysage, breton surtout9 (ill. 2), l’agressive satire morale ou sociale10, ou un mysticisme doloriste effréné, cet attardé, cet indépendant absolu s’isole dans une manière très personnelle de peinture-écriture11 (ill. 3) où le trait anguleux, torturé, tend à des effets de paroxysme et innerve la couleur qui éclate elle-même en pépites12 (en Cornélius, l’illustrateur reste premier et triomphe quand il lui faut oser affronter Oscar Wilde ou Baudelaire13 et rendre une difficile vision du monde).

2. Jean-Georges Cornélius (1880–1963)
Paysage d’hiver, vers 1930-1935
Huile sur carton - 60 x 55 cm
Pont-Aven, musée municipal
Photo : D.R.

3. Jean-Georges Cornélius (1880–1963)
Le Conventionnel Carrier, 1931
Huile sur carton - 100 x 65 cm
Vizille, musée de la Révolution française
Photo : D.R.
Son farouche expressionnisme n’a rien à voir avec celui de ses contemporains marqués par le cubisme, le fauvisme ou même l’exemple flamand. Difficile aussi de le qualifier de symboliste (un passage chez Gustave Moreau vers 1896 ne suffit pas), tant ses évocations sans fard sont d’un éloquent simplisme vériste : un parfait exemple en est L’Inauguration de 1926 (ill. 4), au musée de Beauvais, montrant un calvaire flanqué de grotesques politiciens avinés, corrompus… Tout au plus pourrait-on le rapprocher d’un Brangwyn (1867-1956) et de sa facture graphique14 (les sympathies « belges » de Cornélius sont intéressantes à noter. Il réside d’ailleurs dans ce pays en 1930-1932, où demeure justement la mère de son épouse). La grande et originale réussite de Cornélius réside évidemment dans ses intransigeants sujets religieux (c’est un catholique fraîchement converti et tout exalté, presque rebelle, très lié depuis 1929 à Bernanos). Il insuffle dans une séculaire iconographie à la limite de l’essoufflement une surprenante présence moderne qui tend à revivifier l’ancestrale religion chrétienne (le Christ confronté à un monde d’aujourd’hui, ravagé, défiguré par le mal et le vice), il joue d’une véhémente fusion entre l’hyper-profane et l’hyper-sacré (comme pour signifier que le premier est racheté et purifié par le second ?) : une implacable, presque insoutenable et comme caricaturale démonstration nous en est donnée par les expressifs chemins de croix de la chapelle d’un home d’enfants à Villard-de-Lans (1934), aux personnages parfois typés de façon moderne (policiers, manœuvres, etc.), ensemble qui déplut en fin de compte et qui vient d’intégrer grâce aux efforts de Marie-Edith Cornélius le musée du Hiéron à Paray-le-Monial15 (ill. 5), et du Pavillon de la Bretagne à l’exposition internationale de Paris en 1937 (le livre de Levasseur en donne quelques reproductions qui témoigne d’un imparable anachronisme modernisateur16).

4. Jean-Georges Cornélius (1880–1963)
L’Inauguration, 1926
Huile sur carton - 100 x 73 cm
Beauvais, musée départemental de l’Oise
Photo : D.R.

5. Jean-Georges Cornélius (1880–1963)
Simon de Cyrène aide Jésus à porter sa croix, 1934
Huile sur carton - 60 x 70 cm
Paray-le-Monial, musée eucharistique du Hiéron
Photo : D.R.
Où situer l’improbable, l’inattendu, parfois l’insoutenable Cornélius ? Suffit-il de l’associer – en fait assez superficiellement – à des expressionnistes comme Desvallières ou Waroquier, voire à de plus récents Girieud, Grüber ou même Bernard Buffet ? Que les musées, dorénavant, montrent de vraies dissonances, qu’une monographie permette enfin de retracer tout un parcours méconnu, que l’histoire de l’art soit en panne dans ses classements tout en s’adonnant à de fructueuses réhabilitations, qu’on ne se sente plus obligé d’oublier Cornélius qui cherchait si peu à plaire …, que l’on s’interroge à la lumière de gestes (ou cris) d’art sur la dualité du bien et du mal comme sur celle du Beau et du Laid … (et sur ce que peut signifier un art dit chrétien : peut-il vraiment exister et se suffire en tant que tel ?), il faut en prendre acte et hautement s’en réjouir. – Voir donc et revoir cet artiste décapant et déconcertant, en espérant, soit dit en passant (il faut y croire), que les musées ne failliront point à leur mission, qu’ils auront à cœur d’honorer et de révéler durablement et comme il convient de si vertueuses (courageuses !) donations.
Olivier Levasseur, Jean-Georges Cornélius. Un primitif du XXe siècle, Editions Apogée, Rennes, janvier 2009, 112 pages, 150 repr. en couleurs, ISBN 978-2-84398-321-4. 30 euros.
Cornélius peintre d’ici-bas et de l’au-delà, avec préface de Pierre Rosenberg, Association des Amis du Musée de Pont-Aven, 2009, 66 pages, 27 repr. en couleurs.

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