Jean Dolent 1835-1909, écrivain, critique d’art et collectionneur


Auteur : Pierre Pinchon

Issu d’une thèse de doctorat brillamment soutenue en 2007 à l’Université de Paris I sous la direction d’Eric Darragon, cet ouvrage passionnant s’inscrit dans un renouveau d’intérêt pour l’histoire de la critique d’art perceptible, certes, depuis une vingtaine d’années, mais auquel l’adhésion de jeunes chercheurs donne depuis peu un regain de vitalité, et tout particulièrement en France, avec le sérieux et la rigueur qui caractérisent notre école d’histoire de l’art. S’agissant de Jean Dolent, la tâche était ardue si l’on pense à la singularité du personnage, « amoureux d’art », collectionneur, « héros » rêvé d’une carrière officielle jamais réalisée, animateur d’un salon qui le faisait qualifier louangeusement de « Mallarmé de Belleville » et, surtout, auteur à l’originalité unique par la forme et d’une modernité qui frappe encore le lecteur. La difficulté de s’attaquer à un tel sujet n’avait pas échappé au professeur Jean-Paul Bouillon, premier directeur pressenti, qui avait douté de sa « faisabilité », comme on dit aujourd’hui, et qui a reconnu lors de la soutenance que le pari, très improbable, avait été pourtant tenu. Il fallait donc un talent tout particulier pour triompher d’un sujet aussi difficile et d’un personnage complètement hors normes et l’on ne peut que rendre hommage à Pierre Pinchon d’avoir atteint le but : chaque thèse est une épreuve, tous les docteurs le savent ; il en est qui sont plus éprouvantes que d’autres par la résistance du sujet. On s’incline devant ce travail impeccable et qui livre la personnalité et l’œuvre inclassables de Dolent, celui qui disait de lui-même : « vivre sans bruit console de vivre sans gloire ».

Qualifier Dolent de « critique d’art » est évidemment une simple facilité de langage pour aborder la vie et l’activité décalées d’un homme aussi difficile à cerner : autant dire que cette recension ne sera qu’un bref aperçu étant donnée la densité de la recherche de Pierre Pinchon et le caractère particulier de son sujet. Bien que constatant un déficit de sources et d’archives, et de nombreuses zones d’ombres, l’auteur communique une somme documentaire sans précédent sur ce Charles-Antoine Fournier (1835-1909) dont Jean Dolent était le pseudonyme significativement mélancolique. Par un travail de recoupement et de traque du moindre indice (en particulier un remarquable dépouillement de la presse), il parvient à retracer le parcours d’un être foncièrement original et tombé injustement dans l’oubli. Il faut dire que dans ce cas particulier, le sujet lui-même joue à cache-cache avec le chercheur tant Dolent semble avoir mis un point d’honneur à se trouver presque systématiquement en décalage ou en marge avec son temps, les milieux qu’il fréquentait, les ambitions qui étaient les siennes, tout en se trouvant bien souvent au centre d’enjeux et de problématiques importantes. Ce non-conformisme s’avère probablement ce qui entraîna son oubli ; c’est aussi ce qui le démarque aujourd’hui très nettement de critiques et polygraphes plus ordinaires et si nombreux à la fin du XIXe siècle. On trouve chez lui une sorte de « complaisance » dans le secret et la discrétion, ce mélange de volonté et de retenue, de génie et d’autodénigrement, de velléité et de renoncement, de modestie et de hauteur, qui caractérise certains êtres d’exception. Que Dolent, lors d’une de ses premières tentatives éditoriales se soit payé le luxe de publier son adresse à l’éditeur dans laquelle il lui conseille, l’estimant invendable, de ne publier l’ouvrage (il s’agit d’Une Volée de merles, 1862) qu’à cinq cents exemplaires, est révélateur de cette excentricité, expression que l’on doit prendre dans tous les sens du terme.

Dans une première partie, Pierre Pinchon aborde la biographie de Dolent, non pas au sens platement factuel mais selon des thématiques parlantes. Issu d’un milieu modeste mais non étranger aux choses de l’art (avec un oncle peintre amateur qui jouissait d’une réputation estimable), Dolent est un autodidacte, qui quitte l’école à l’âge de 13 ans, et ne devra sa culture qu’à sa volonté : son parcours s’inscrit ainsi dans le désir d’émancipation des élites ouvrières dans le contexte de l’urbanisation du Second Empire. Il fréquente les théâtres comme figurant, les ateliers de peinture, les milieux de la bohème. Si l’on dispose de peu d’informations, Pierre Pinchon parvient à restituer un caractère et un appétit d’instruction qui expliquent l’évolution future de Dolent. Employé à partir de 1855 dans une maison de change (où il devait rester plus de cinquante ans), Dolent se consacra toutefois rapidement à une ambition littéraire d’emblée contrariée. Plusieurs ouvrages « excentriques » et sans grand succès attestent d’une posture d’emblée singulière et passablement parodique. Sa collaboration à la presse républicaine, avec un engagement politique toutefois mesuré, ne résistera guère à la censure et la Guerre de 1870 ainsi que la Commune ne feront que mettre un obstacle supplémentaire à ce début de carrière. Le rejet de sa candidature à la Société des gens de lettres fait figure pour une sorte d’échec symbolique inaugural. L’écrivain se reconvertit alors en adoptant la « littérature d’art » entre 1874 et 1877. Durant une période transitoire, avant une forme de consécration au sein des milieux symbolistes, Dolent publie deux ouvrages qui, sans rompre avec ses habitudes éditoriales singulières, attestent de cette voie nouvelle : Le Petit manuel d’art à l’usage des ignorants (1874) et Le Livre d’art des femmes (1877) « appartiennent toujours, écrit Pierre Pinchon, au registre excentrique puisqu’ils rassemblent dans un désordre voulu des notes éparses sur le milieu artistique et les expositions annuelles, mais aussi des propos de peintres, des documents d’archives, des correspondances, des inventaires et, bien sûr, des propos digressifs de l’auteur ». Ainsi, Dolent se range d’emblée, grâce à ce registre original et parodique, du côté des artistes ; il en adopte la vision du rapin critique et révolté qui caricature les intervenants du monde de l’art, marchands, encadreurs, amateurs et critiques. On trouve d’ores et déjà dans ces textes les recettes de ce qui fera le « style » inimitable des ouvrages postérieurs. L’auteur évoque parallèlement l’activité de collectionneur de Dolent, avec de petits moyens, mais avec un discernement qui pallie cette modestie financière, et aussi la création en 1874 des « Têtes de bois », société d’artistes et de littérateurs dont les dîners (admirablement documentés par Pinchon) sont indissociables de la vie du critique : la liste de leurs participants est trop longue pour la citer mais au plus fort de la période symboliste elle atteindra plus de cent membres parmi lesquels Gauguin, Redon, de Groux, Sérusier, Schwabe, Morhardt, Ranson, Maufra, Jeanne Jacquemin, Dampt, Carrière, mais aussi Mauclair, Quillard, Vallette, Dumur, Marx, Rambosson, Roinard, Séailles, Rebell, Aurier etc.., autant dire un des cercles intellectuels les plus riches de l’époque. Tandis que ce cénacle concourt à la reconnaissance de Dolent, sa participation (inaugurale) au premier cycle de conférences organisé au Louvre et destinées au grand public (1882) accroit sa visibilité ; il n’en fait pas moins le prétexte, une fois encore, à un exercice anticonformiste d’ailleurs qualifié par la presse de « non moins étrange que ses livres ».

Les années qui suivent voient Jean Dolent acquérir une notoriété qui, quelque marginale qu’elle soit dans sa nature, n’en est pas moins réelle. Pierre Pinchon aborde le rayonnement de son salon, tenu Villa Ottoz à Belleville, son amitié essentielle avec Eugène Carrière, le développement de sa collection, sa participation à la presse et la publication de nouveaux volumes, en particulier Amoureux d’art (1888) et Monstres (1896). La forme très singulière de ces livres, alliant articles déjà parus, comptes rendus de salons, dialogues imaginaires, témoignages, digressions personnelles, réflexions éparses, aphorismes, et alignements de noms d’artistes sur des « murs » imaginaires, est étudiée par l’auteur aussi bien du point de vue du contenu que de la forme ; l’analyse en est éclairante, qui relève les similitudes avec certaines formes d’écriture pratiquées par Rousseau et Diderot. Dolent y apparaît toutefois maître d’une liberté de ton qui surprend toujours et ravit le lecteur. La fiction y rejoint une dimension autobiographique mêlées à des procédés subtils de mise en abîme ; le recueil Monstres, en particulier, orné d’une étrange lithographie peut-être « parlante » de Carrière, est sans doute le plus surprenant livre de Dolent. Il émane de ces ouvrages, qu’il faudrait vraiment rééditer, un charme très particulier et un sentiment d’intelligence et d’acuité de regard saisissant.

La seconde partie du livre de Pierre Pinchon, tout aussi dense, met à profit l’ensemble des recherches dont témoigne sa thèse pour analyser de manière approfondie la position de Dolent et la singularité de son écriture. Resituée dans le champ complexe de la « littérature d’art » de la fin du XIXe siècle, la figure de cet « amoureux d’art » prend ici toute sa dimension. « Ni savant, ni critique », mais écrivain, figure majeure de l’époque décadente, à la posture mallarméenne, Dolent est décrypté tant du point de vue de son rapport à l’écriture, dont les modes de fonctionnement si particuliers sont admirablement étudiés, que dans sa relation avec les artistes. L’aboutissement du projet de Dolent, le volume Le Cyclone (1907) permet à l’auteur de faire le bilan d’une œuvre complexe et des dilections du critique. On en connaît la trame : une catastrophe météorologique a ravagé le Musée du Luxembourg, alors panthéon des gloires contemporaines, et il convient d’établir un inventaire des dégâts causés. Les chapitres se succèdent et « Crevés ! », « Eraflés ! », « Sauvés ! », sont autant de listes d’artistes permettant métaphoriquement, et non sans humour, de juger du « tri » effectué par Dolent, identifiant la postérité à cette catastrophe climatique. Intéressant témoignage de l’état du goût à un moment donné, et que nous ne cautionnerions peut-être pas complètement aujourd’hui, ni dans un sens ni dans l’autre, cet ultime opus clôt l’étude et lui donne sens.

Dolent vivait peut-être « sans bruit », consolé de « vivre sans gloire », il n’en n’avait pas moins une haute idée de son propre jugement, à juste titre. En guise d’apothéose, Pierre Pinchon insiste sur ses liens particuliers avec Rodin, Gauguin, Ribot et Carrière, « préférences » appuyées et documentées. Il conclut surtout en restituant à Dolent une dimension et une place qui le mettent en posture de comparaison avec Goncourt ou Mallarmé, « leur rapport au visible (étant) le cœur même de leur création littéraire ». Cet ouvrage, richement pourvu de notes et d’annexes, et parfaitement établi, comme toujours chez cet excellent éditeur, comble remarquablement un vide non moins remarquable de la bibliographie et sera pour beaucoup une très heureuse découverte. Il est aussi, par son érudition annexe, une mine pour tous les chercheurs qui se consacrent à la période.

Pierre Pinchon, Jean Dolent (1835-1909), écrivain, critique d’art et collectionneur, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010, 290 p., 18 €. ISBN : 978-2-7535-1025-8.


Jean-David Jumeau-Lafond, dimanche 16 mai 2010



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