Ivoires de la Renaissance et des Temps modernes. La collection du musée du Louvre


Auteur : Philippe Malgouyres

Comme l’explique l’auteur dans l’introduction de ce très beau catalogue, la collection d’ivoires du Louvre postérieurs à 1450 s’est construite essentiellement grâce à des dons, sans politique d’ensemble. Pratiquement aucune pièce n’a été achetée par le musée. Contrairement aux œuvres byzantines et médiévales, elle ne possède donc pas de cohérence d’ensemble. Plus grave encore, une grande partie n’étant pas exposée dans les salles échappa à l’attention des chercheurs et resta méconnue.
La parution de ce livre est donc un événement. Il permettra de redécouvrir beaucoup d’objets remarquables, qui relèvent tout autant de la sculpture que des arts décoratifs.
On soulignera d’abord la qualité de l’édition et des illustrations, chaque objet étant souvent photographié sous plusieurs points de vue. Il est cependant dommage de ne pas les reproduire systématiquement dans leur taille d’origine quitte à en montrer aussi des détails agrandis. S’il est inévitable de réduire des œuvres trop grandes pour tenir sur une page, l’agrandissement fausse la perception de l’objet. Comme tous les catalogues du Louvre, celui-ci bénéficie bien sûr des annexes indispensables, index, bibliographie et tables de correspondance.

Beaucoup d’œuvres demeurant anonymes, il était difficile d’adopter un classement par auteurs. Le livre est donc organisé par type d’objet, respectivement statuettes et groupes, reliefs, pièces de forme (soit les chopes et cylindres, vases et boîtes), coutellerie, poires à poudre et accessoires de l’armement, Afrique et Asie1 et Varia. Si cette manière de procéder possède des avantages comme de permettre la comparaison entre objets proches, elle a aussi certains inconvénients puisque sont ainsi séparés des ivoires d’inspiration comparable, voire dus aux mêmes artistes, comme la paire représentant Bacchus et Mercure (ill. 1) de l’atelier du dieppois Jacques-Nicolas Biard2, dans la section statuettes et la paire de vases portant la même attribution qui se trouve dans le chapitre pièces de forme.


1. Atelier de Jacques-Nicolas Blard,
peut-être Louis-François Clémence (1811-1841)
Ivoire d’éléphant, ébène - 18,3 x 7 x 6,8 cm
Dieppe, Château-Musée
Photo : Musée de Dieppe

2. Jean-Auguste Barre (1811-1896)
Louise Delaroche, 1845
Ivoire d’éléphant, bronze doré - 41,3 x 15 x 13 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMN


Il est incontestable que la collection présente des manques criants. On cherchera, par exemple en vain, des exemples d’ivoires romantiques, à l’exception d’une statuette de Louise Delaroche par Auguste Barre (ill. 2), d’un médaillon représentant Chateaubriand d’après David d’Angers inséré dans un écrin en métal et d’une chope avec scène de chasse3 réalisée sous la direction de François-Désiré Froment-Meurice. Pas de Triqueti ni de Félicie de Fauveau hélas.

On trouvera en revanche plusieurs exemples d’art baroque, dont un remarquable Bon Larron réalisé en France vers 1650 et autrefois attribué à Van Opstal, un buste d’homme génois de la fin du XVIIe siècle ou encore un très beau Saint Michel terrassant les démons (ill. 3), sculpté dans une seule défense d’éléphant sans utiliser d’autre pièce d’ivoire, un véritable morceau de bravoure dû à un « sculpteur germanique actif à Naples vers 1700 », une attribution dont on mesure la difficulté mais parfaitement justifiée dans la notice qui témoigne d’un travail de recherche et d’analyse extrêmement minutieux.
L’Allemagne est d’ailleurs l’un des pays les mieux représentés tant le travail de l’ivoire dans les contrées germaniques fut largement développés de la Renaissance au XVIIIe siècle.


3. Sculpteur germanique actif à Naples, vers 1700 (?)
Saint Michel terrassant les démons
Ivoire d’éléphant - 37,0 x 13,1 x 6 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMN

4. Attribué à Francesco Terilli (connu entre 1596 et 1635)
Christ aux outrages
Ivoire d’éléphant - 12,2 x 5,3 x 6,3 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMN


Les chefs-d’œuvre sont nombreux dans cette collection. Sans revenir sur certains objets dont nous venons de parler, nous signalerons ici les pièces qui nous paraissent les plus marquantes, tel que le Christ aux outrages (ill. 4) attribué par Philippe Malgouyres à un sculpteur italien peu connu, Francesco Terilli, qui est l’un des rares à signer fréquemment ses statuettes en ivoire, un Saint Sébastien (ill. 5) attribué à Jacobus Agnesius, une identification proposée par comparaison avec un autre ivoire, Saint Barthélémy écorché par deux bourreaux conservé au Musée d’Albi et signé de cet artiste par ailleurs inconnu.
Parmi les reliefs, on retiendra un Christ présenté au peuple de Johann Christian Braun, une série de sujets bacchiques par Gérard Van Opstal et un grand triptyque : Scènes de la vie de la Vierge et saints Franciscains (ill. 6), exécuté en Italie vers 1460-1480. La notice souligne la rareté des ivoires de la fin du XVe siècle en Italie, ce qui fait presque de cet objet un unicum.


5. Attribué à Jacobus Agnesius (connu en 1638)
Saint Sébastien
Ivoire d’éléphant, bois, ébène - 42,5 x 21,7 x 1,8 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMN

6. Italie du Nord (?) Toscane (?), vers 1460-1480
Scènes de la vie de la Vierge et saints franciscains
Ivoire d’éléphant sur une âme de bois - 57,4 x 20,9 x 9,7 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMN


Le dernier chapitre est consacré aux faux et pastiches, une section qui en apprend peut-être autant sur l’histoire du goût que peuvent le faire les œuvres authentiques. On y compte même un Cabinet de très belle qualité, exécuté sans doute au XIXe siècle, fortement inspiré par un médaillier de Christoph Angermair conservé à Munich. Davantage pastiche que faux, il était entré au Louvre en 1914 (collection du baron de Schlichting) avec une attribution à ce sculpteur.

Il reste à espérer que cette publication aura un effet bénéfique sur la collection elle-même en mettant l’accent sur ses lacunes et en incitant le département des Objets d’Art à mener une politique volontaire d’acquisition permettant de les combler.


Didier Rykner, mardi 7 décembre 2010


Notes

1. Il s’agit essentiellement d’objets d’art colonial, et non local, même si l’on trouve aussi quelques objets orientaux comme des netsuke ou de petits objets japonais faisant partie de la collection Thiers.

2. Ces deux ivoires, déposés au Château-Musée de Dieppe, lui appartiennent aujourd’hui mais ont néanmoins été catalogués ici.

3. Acquise par le Louvre, mais davantage pour l’argenterie que pour l’ivoire comme le fait remarquer Philippe Malgouyres dans l‘introduction.



Tip A Friend  Envoyer par email
imprimer Imprimer cet article

Article précédent dans Publications : Ouvrages reçus en novembre 2010

Article suivant dans Publications : Hans Haug, homme de musées. Une passion à l’œuvre