Interview du Prince Adam Karol Czartoryski, fondateur de la Fondation des Princes Czartoryski


Le Prince Adam Karol Czartoryski nous a accordé un entretien à l’occasion de la présentation à Cracovie des résultats de la photographie multispectrale de la Dame à l’Hermine de Léonard de Vinci, fleuron de la collection du Musée Czartoryski de Cracovie (voir brève du 13/11/07).

1. Le Prince Adam Karol Czartoryski
Photo : D. Rykner

Pouvez-vous nous rappeler en deux mots l’histoire de votre collection, qui est aussi un peu celle de votre famille ?

La collection a commencé avec Izabela Czartoryska (1746-1835) et après cela, tous les membres de la famille, jusqu’à mon père, ont collectionné à leur tour. Au départ, l’objectif était d’éviter que l’art polonais ne disparaisse, puis les motivations ont évolué et chacun a rassemblé des choses différentes. Par exemple, le petit fils d’Izabela a acheté le Léonard de Vinci, ainsi que le Raphaël qui est aujourd’hui perdu. Un autre a eu l’autorisation de faire des fouilles sur le Forum romain et a eu ainsi le droit de conserver une partie des objets trouvés.Vous pouvez voir maintenant ces objets au musée archéologique. J’ai créé un site qui explique l’histoire de la collection et de chaque membre de ma famille qui a contribué à la créer. En 1945, la collection a été confisquée, et l’ensemble nous a été rendu en 1991, année où j’ai créé la fondation.


Combien d’objets ont disparu ?

2. Raphaël (1483-1520)
Portrait de jeune homme, vers 1511
Huile sur panneau - 72 x 56 cm
Autrefois Cracovie, Czartoryski Muzeum
Tableau disparu pendant la Seconde Guerre Mondiale

A l’heure actuelle, il manque encore plusieurs centaines d’objets, volés ou disparus pendant la Seconde Guerre Mondiale. Parmi eux, le plus connu est le Raphaël. On ne sait pas où il est. Après la chute de Berlin, de nombreux objets ont commencé à sortir et d’autres ressortiront. Il y a des collections privées dont on ne connaît pas le contenu, et où il peut y avoir des objets volés. Si un jour le fils ou le petit-fils du collectionneur actuel vend un tableau qui nous appartient, on pourra peut-être le récupérer.

Justement, vous est-il arrivé d’en retrouver, et avez-vous pu les récupérer ?

On a récupéré trois objets, dont le dernier est un beau tableau de Jan Mostaert. Un tapis Shah Abbas a également été retrouvé dans une vente aux enchères à Londres et il nous a été rendu après un procès de six ans. Un autre tableau est passé en vente il y a quelques années, mais je n’ai pas pu le récupérer. Avec les frais d’avocats que j’ai payés, cela m’aurait coûté moins cher de l’acheter.

Quel est aujourd’hui le statut exact de cette collection ?


3. Jan Mostaert (c. 1472-1555)
Portrait d’homme tirant sur un gant
Huile sur panneau - 42 x 32,5 cm
Cracovie, Czartoryski Muzeum
Tableau restitué par le Richmond Museum
Photo : D. Rykner

C’est une fondation enregistrée en Pologne, créée en 1991 pour maintenir un patrimoine qu’il serait difficile d’avoir personnellement car ce serait trop lourd à gérer. Elle réunit les immeubles et les objets d’art, et un « board », un comité, composé de membres de la famille, d’experts et d’autres membres de fondations polonaises, est chargé de s’occuper de ces biens. J’avais l’obligation, vis-à-vis des gens qui sont venus avant moi, de conserver cela. C’est une tradition familiale.

Quel effet cela vous fait-il de voir votre tableau de Léonard restauré ainsi, virtuellement ?

C’était un moment important, car j’ai vu des choses qu’on ne perçoit pas avec les yeux. Nous pouvons entrer dans une partie du tableau qu’on ne voit pas. C’est une expérience unique. Je n’ai jamais vu autant de gens ni autant de photographes. Il y avait trente ou quarante photographes, comme si Beckham, le footballeur, était là.

Qui pourrait prendre la décision de restaurer ce tableau ?

Ce serait au « board » de le décider et il devrait pour cela désigner un comité d’experts internationaux, pour voir si cela est possible. Je ne peux pas répondre en ce moment et aucun membre du board ne le peut. Nous devons réfléchir. C’est un risque, qui peut être positif ou négatif. Je ne sais pas. Je crois qu’on a ouvert la porte à une possibilité. Si un jour on décide que c’est possible, avec beaucoup de respect pour les restaurateurs polonais et européens, nous devrons trouver les meilleurs restaurateurs au monde. C’est une vraie responsabilité.

Votre musée a un grand charme, dû en partie au fait que sa muséographie est un peu à l’ancienne. Vous avez un projet d’aménagement, pouvez-vous nous en parler et qu’allez vous changer ?

Aujourd’hui, le musée est dans un immeuble acheté par mon arrière-grand-père qui y a installé ces collections. L’idée est d’essayer de le transformer en un musée qui soit plus didactique, pour que le visiteur comprenne la manière dont celui-ci s’est créé au fil du temps. On va montrer le mouvement historique, comment les collections ont évolué. Il y aura des cartels plus développés. Ce sera le même esprit, mais plus compréhensible pour qu’il y ait une meilleure vision de l’apport des différents membres de la famille. Nous allons aussi faire des aménagements pour les handicapés et peut-être organiser des visites différenciées en fonction de l’intérêt des visiteurs. Tout ce qui doit faire un musée moderne, sans perdre ce qui fait la tradition.

Vous souhaitez également créer un réseau des collections princières ?

En voyant ce qui a été fait aujourd’hui, l’idée est venue de créer ce réseau. Les familles princières ont été parmi les premières à initier de grands projets muséaux, ce serait logique de faire ce type d’études, à la pointe du progrès, dans d’autres collections princières pour aider à une meilleure connaissance de celles-ci, pour le bénéfice de tous.

Propos recueillis par Didier Rykner le 12 novembre 2007

English version


Didier Rykner, mardi 13 novembre 2007



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