Comment est née l’idée de ce livre ?
Je prenais le thé dans un établissement renommé et ce jeune homme, Edwart Vignot, est venu à moi sans l’ombre d’une vergogne, m’a accablé déjà par son verbe et ensuite m’a dit qu’il rêvait depuis des années de faire un livre sur le cheval avec moi. Stupéfaction… doute… inquiétude… je me souviens d’ailleurs d’avoir tâté si j’avais toujours mon argent dans ma poche. Rassuré, peut-être pas le premier jour mais après réflexion, j’ai dit pourquoi pas ? Voilà comment ça s’est passé, au départ.
Jusque là, vous vous intéressiez à l’art un peu, beaucoup, passionnément ?
Pas passionnément. Je m’y intéressais peu mais je me sentais en manque. J’ai été longtemps très actif, et je lisais peu ce que je voulais lire étant donné que j’étais toujours plongé dans des scenarii à 99% ineptes. A 99,5% même. Et des pièces de théâtre accablantes, les dernières ayant pour titre Comment se débarrasser de Pépé et Pépé part en vacances. Et enfin, la proximité du musée d’Orsay, et le fait que je me sois installé à Paris, ont commencé à me redonner la curiosité d’autre chose, à savoir la lecture pour le seul plaisir et les arts pour le seul plaisir. Sans cela, tout ce que j’entreprenais, en dehors de mes deux professions, les chevaux et le théâtre et le cinéma, me culpabilisait. Et d’ailleurs cela m’arrive de culpabiliser encore...
Il y a beaucoup de chevaux au Louvre. Comment s’est fait votre choix ?
C’est lui qui me les a imposés, m’interdisant d’aller voir au Louvre s’il n’y avait pas quelque chose de mieux ! Non, la seconde partie de la phrase est fausse. Mais c’est lui, c’est Edwart Vignot qui m’a proposé des choses et j’ai eu l’honnêteté de dire que je les ai beaucoup aimées. Celles qui ne me plaisaient pas, je pouvais les enlever.
L’ordre des œuvres ne semble pas obéir à une quelconque règle ?
On a posé toutes les pages par terre et on a fait un jeu par rapport à l’iconographie, on a essayé de créer une harmonie, et après c’est vrai que j’ai regretté de voir le Sardanapale en premier... Je pense que nous avons eu tort, parce que je trouve que c’est fortement agressif dès le début. Je vais vous dire le fond de ma pensée : j’ai toujours eu pour le théâtre, pour le cinéma où j’avais moins de pouvoir et pour tous les arts possibles et imaginables, la conviction qu’il faut informer toutes les classes sociales sans créer d’ennui possible... Et ici, je trouve que notre entreprise, et je n’en suis pas peu fier, va dans ce mouvement là : c’est-à-dire, mesdames et messieurs, chers enfants et cher troisième âge, nous vous donnons l’opportunité de voir de très, très belles œuvres et de les connaître grâce aux capacités picturales et sculpturales de Vignot Edwart et à mes digressions d’amateur… sensible.
Vous parlez des races de chevaux, vous faites même un aparté sur la naissance des pur-sang anglais, tout à fait par hasard, une histoire que je ne connaissais pas…
Oui, peu de gens connaissent l’histoire de la genèse des pur sang anglais. Et même dans le milieu du cheval, ce sont les vétérinaires - parce que je suis en même temps éleveur - qui m’ont mis au courant de ce hasard prodigieux. De l’importance du hasard dans la vie, dont nous ne sommes pas toujours conscients.
Est-ce que les chevaux que vous avez vus pour ce livre sont toujours identifiables ou est-ce que les artistes laissaient leur imagination voguer ?
A partir du XVIIe siècle, on est dans la vérité des races, elles sont facilement identifiables. Antérieurement, c’est toujours extrêmement approximatif. Les races ont été créées par l’homme. Le cheval sauvage, le cheval de Przewalski, était un petit animal très vilain, et comme nous avons fait avec les chiens, nous avons créé des chevaux adaptés à nos besoins. Les peintres ont représenté les races à partir du moment où celles-ci ont été plus lisibles et plus précises. L’erreur de notre cher Louis XV, au XVIIIe siècle, est qu’il ignorait ce cheval roi qu’était le pur sang arabe, et il l’a mis à la porte de ses écuries, ce qui est tout de même extraordinaire, car le pur sang arabe est pratiquement à l’origine de tout. Le percheron même vient de croisement avec des pur sang arabes.
Vous semblez dire que les peintres prennent souvent de grandes libertés avec les attitudes des chevaux. Est-ce vrai uniquement pour le galop parce qu’ils n’avaient pas encore compris comment cela fonctionnait, ou en général ?
Il y a quelques erreurs dans les mouvements des jambes - j’ai l’habitude de dire des jambes mais c’est moi qui devrait avoir l’élégance de dire des pattes - des petites erreurs légères que j’ai remarquées, mais sans cela, non, à part dans des œuvres antiques où il y a des choses extrêmement étranges, puisqu’il y a même un cheval à sexe d’homme...

1. Antoine-Alphonse Montfort (1802-1884)
d’après le baron Gros
Un officier français sur un cheval blanc et
un nègre près d’un cheval abattu, 1860
Encre noire, aquarelle - 32 x 40,5 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMNGP
Quel est l’artiste (ou les artistes) qui vous paraissent avoir le mieux compris le cheval ?
Il y a Géricault, il y a Delacroix, et cette admirable œuvre d’Antoine-Alphonse Montfort d’après le baron Gros (ill. 1). Le cheval a une expression la plus réaliste possible, c’est un pur sang arabe inquiet, et ça nous bouleverse. Ça nous bouleverse par hasard puisque c’est une œuvre inachevée, mais notre imagination a pu fonctionner et on croirait que le cheval est envahi par un nuage qui l’emmène vers le haut. Et le cheval montre une terreur et une incompréhension abominables, et même une sorte d’attendrissement et de regret.

2. Théodore Géricault (1791-1824)
Scène de Déluge
Huile sur toile - 97 x 130 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : Musée du Louvre
Dans la Scène de Déluge de Géricault (ill. 2), vous dites que quand un cheval perd pied, il ira toujours vers l’horizon
Sa situation n’est pas agréable puisque les chevaux se baignent rarement d’eux-mêmes, et sa réaction immédiate, lorsqu’il est inquiet, est toujours de fuir vers l’horizon. Si un tigre l’attaque par derrière, je le dit ailleurs, il ne se retourne jamais, il part. Je n’en reviens pas, que Géricault ait été au courant de ça, et cela augmente mon admiration pour lui s’il en était besoin. Cet homme, en attrapant et en tordant cette oreille, empêche le cheval de partir vers le large. J’ai connu l’expérience avec une de mes juments, je n’avais pas d’embouchure, elle nageait et je nageais avec elle en la tenant par le garrot. Je me suis aperçu qu’elle allait tout droit, et cela commençait à m’inquiéter. Elle fonçait vers le large, et je n’arrivais pas à l’arrêter. Ce n’est qu’en mettant mes mains dans ses naseaux assez violemment que j’ai pu la tourner. J’ignorais le coup de l’oreille qui était très certainement la chose la plus efficace à faire. Géricault a eu une idée magique. Il sent bien que le cheval est bloqué, que l’oreille lui fait mal et que le poids du cavalier sur l’épaule du cheval lui interdit de prendre le large.

3. Antoine-Jean Gros (1771-1835)
Joachim Murat, roi de Naples, Salon de 1812
Huile sur toile - 343 x 280 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : Musée du Louvre
Sur la croupe de ce cheval, peint par Gros (ill. 3), on voit un motif qu’un néophyte pourrait penser naturel mais qui ne l’est en réalité pas du tout...
C’est une parure qui donne un petit carrelage comme un jeu d’échec sur la croupe des chevaux, et qu’on obtient avec des morceaux de sucre mouillé. Le sucre mouillé entraîne le poil dans un sens, et à côté le poil est collé dans l’autre sens, ce qui permet de faire un autre carreau. On a une sorte de jeu d’échec sur le fessier. C’est une décoration, une élégance qui se fait de moins en moins, mais j’ai connu cela dans les épreuves hippiques à mes débuts.

4. Pieter van Laer, dit le Bamboche (1599-1642)
Le Départ de l’Hôtellerie, vers 1639-1642
Huile sur toile - 32 x 43 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMNGP
A propos de ce tableau du Bamboche (ill. 4), vous nous expliquez que les chevaux sont sur la pince, dans la position du repos absolu. Qu’est-ce que la pince ?
La pince, c’est le bout du sabot. Les chevaux, pour se relaxer, se mettent sur la pince. Ils se posent un peu comme une danseuse ferait des pointes. Chez le quadrupède, c’est une forme de soulagement, c’est un signe de repos et de tranquillité. Ils sont bien, ils sont tranquilles, ils ont la certitude de ne pas avoir à partir au galop nerveusement.

5. Hans Baldung-Grien (1484/1485-1545)
Le Chevalier, la jeune fille et la Mort, vers 1505
Huile sur panneau - 35 x 28 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMNGP
Ce tableau d’Hans Baldung-Grien (ill. 5), vous a particulièrement inspiré puisque vous avez écrit deux pages…
La mort m’intéresse, j’aimerais bien savoir comment c’est fait, ça me détendrait. J’ai aimé l’œuvre, mais j’ai mis du temps à digresser, et surtout je voulais parler de la position du pied dans l’étrier, qui est extrêmement dangereuse, et cela aussi m’a intrigué. J’ai eu aussi hélas une expérience personnelle. Je craignais que la mort possède la jeune fille parce que le cavalier peut tomber et être entraîné par le cheval.
Je suis comme dans un état d’angoisse puisque je rêve que ce jeune couple puisse avoir une cuisine et une salle de bain idéales, et tout à coup je me dis qu’ils ne l’auront peut-être pas si le cavalier dévisse…

6. Théodore Géricault (1791-1824)
Cheval espagnol dans une écurie
Huile sur toile - 50 x 60 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : Musée du Louvre
Sur ce tableau (ill. 6), vous nous expliquez l’origine de la tache blanche sur le dos du cheval, et vous nous apprenez que le titre du tableau est faux.
C’est le résultat d’une écorchure provoquée par la selle. Celle-ci est souvent mal placée, et quand on monte sur le cheval et qu’on fait un long parcours, il y a frottement, la peau du cheval part et quand le poil repousse, il est blanc. Je dis en plus qu’il ne s’agit en aucun cas d’un cheval espagnol, c’est indéniablement un pur sang. Un cheval espagnol est infiniment plus petit, plus court, il a rarement une robe baie brun, foncée comme cela. Comme le pense Edwart Vignot, c’est sans doute un titre donné a posteriori.

7. Eugène Delacroix (1798- 1863)
Tigre attaquant un cheval sauvage, vers 1826-1829
Aquarelle - 18 x 24,8 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : Musée du Louvre
Voilà une aquarelle de Delacroix (ill. 7), et comme nous l’évoquions plus haut, vous nous expliquez que cette scène est impossible ?
C’est cruellement beau, ce cheval qui a compris la mort et qui se retourne pour essayer vainement de mordre le tigre, et qui sait qu’il est fichu… Mais jamais il ne fera cela. C’est pour ça qu’on a pu profiter de cet animal, il est biologiquement construit pour aller de l’avant. Le danger arrive, hop, je pars. Sa façon de survivre, c’est d’aller plus vite que les autres espèces. Mais comme une autre espèce est déjà sur son dos, c’est terminé...
Les acteurs s’engagent souvent sur plein de sujets. Mais on a l’impression que tout ce qui touche au patrimoine les indiffère.
Je ne voudrais pas donner une mauvaise impression de mes collègues - en même temps j’en ai envie… - mais le caritatif, c’est payant, et il y a un snobisme du caritatif. Moi-même je ne pratique pas parce que je suis extrêmement méfiant, je ne sais pas où finissent ces aliments, où va cet argent qu’on donne. Je suis fort inquiet. Je suis favorable au don direct et sans publicité. Le patrimoine, ça n’est pas « in », on a l’impression qu’il s’agit de préoccupations de vieux messieurs au bord de la retraite. Peut-être que des personnes publiques peuvent s’y intéresser, mais n’en parlent pas dans la presse parce que ça fait « petit bras »…
Lorsque l’on vous lit (mais c’est vrai aussi lorsque l’on parle avec vous), on a l’impression d’entendre des phrases qui auraient pu être prononcées par vos personnages à l’écran ; est-ce que vous participez parfois à l’écriture des dialogues ?
Souvent. Notre génération a eu affaire à la mort des dialoguistes de talent au cinéma. Les metteurs en scène co-écrivaient les scenarii et une des qualités du cinéma français, c’était souvent le verbe. Ça a disparu petit à petit, et c’est bien dommage. Nous tombions souvent, avec mon ami Noiret et d’autres aussi, sur des dialogues dont on disait : ce n’est pas possible ! Et on réécrivait. Quand j’étais forcé de travailler, pour nourrir mes chevaux, j’ai même fait une série télévisée, « Les Bœufs Carotte », que je réécrivais entièrement en ce qui concernait mon rôle, et je corrigeais un peu pour mes partenaires. J’ai reçu un ordre de TF1 d’arrêter immédiatement ça, et j’ai arrêté tout, et je suis parti.
Votre prochain livre, ce sera Le Louvre à Givaldro1 ? Avez-vous d’autres projets d’écriture, maintenant que vous y avez goûté ?
Non, je n’avais pas écrit de livre. Notre ami en est responsable, j’ai acheté des crayons et des cahiers… Il est évident qu’étant donné ma date de naissance, je suis très sollicité par les éditeurs pour raconter mes Mémoires, mais ça je ne veux pas le faire. Si j’en trouve la forme, pourquoi pas comme un livre d’art avec des photos qui pourraient m’inspirer quelques réflexions sur l’époque qui correspondrait à ce que j’ai vu… Je ne sais pas, je cherche.
Pour le Givaldro, je ne pense pas… J’ai fait le tour du Givaldro. Mais si cela ne vous dérange pas de parler de notre démarche, j’avais trouvé une définition : accessible, distrayant, pas pédant, jamais sectaire, c’est le but de cet ouvrage, qu’il plaise ou déplaise, qu’il attire les gens sans cette espèce de barrière sectariste où les gens se disent c’est de l’art, ce n’est pas pour moi…
Jean Rochefort et Edwart Vignot, Le Louvre à cheval, Coéditions Place des Victoires/Musée du Louvre, 2011, 220 p., 39,95 €. ISBN : 9782809904093.


