
Ger Luijten dans le bureau aménagé
par Frits Lugt en intérieur néerlandais du XVIIe siècle
Photo : Didier Rykner
Quel a été votre parcours avant de devenir directeur de la Fondation Custodia ?
Ce n’est qu’à l’âge de 23 ans que j’ai commencé mes études d’histoire de l’art. Mon métier d’origine était professeur de dessin ce qui m’a beaucoup aidé pour la connaissance des techniques. J’ai d’abord été éditeur des séries Hollstein qui cataloguent les estampes des graveurs nordiques – je fais d’ailleurs toujours partie du conseil. Puis je suis devenu conservateur au musée Boijmans de Rotterdam de 1987 à 1990 où j’ai fait notamment le grand catalogue From Pisanello to Cézanne, une exposition qui a eu lieu à la Pierpont Morgan Library. Ensuite, je suis entré au Rijksmuseum comme conservateur en chef au cabinet des Estampes, avant d’en devenir le directeur en 2001, et je me suis alors occupé non seulement des gravures mais aussi des dessins et des photographies que ce cabinet conserve.
L’ambiance était idéale à Amsterdam, mais j’avais envie d’un changement de décor. Et il est vrai que la très longue fermeture du musée pour travaux a également joué : je faisais auparavant au moins une grande exposition tous les deux ans, mais cela n’est actuellement plus possible. Je souhaitais aussi travailler dans un autre contexte, à l’étranger. Cela aurait pu être aussi en Italie ou aux Etats-Unis…
Il y a eu une annonce pour ce poste dans Le Monde, dans l’International Herald Tribune et dans un autre journal aux Pays-Bas. Mais j’étais depuis longtemps au courant que Mària van Berge partait à la retraite et devait être remplacée.
Je suis aujourd’hui très heureux d’être là. J’ai une énorme admiration pour ce qu’a créé Frits Lugt, et j’aimerais pouvoir continuer pendant une dizaine d’années, et même plus. La mission de la Fondation Custodia, inscrite dans ses statuts, est de servir l’histoire de l’art, c’est un mandat considérable.
On parle toujours de Fondation Custodia et d’Institut Néerlandais… Quelle est la différence ?
L’Institut Néerlandais était aussi un projet de Frits Lugt, mais la Fondation Custodia est complètement indépendante. L’Institut Néerlandais a pour mission de présenter au public français une palette complète de la culture néerlandaise : la langue, la littérature, le design, le cinéma avec la projection de films sous-titrés, mais aussi l’histoire de la mode… C’est comparable à ce que fait la Maison du Danemark ou de la Suède par exemple.
Il y a deux bâtiments différents, l’un pour la Fondation, l’autre pour l’Institut, mais lorsque nous organisons des expositions, c’est dans l’Institut. De même, la bibliothèque se trouve à l’Institut alors que nous avons en charge toute la partie liée à l’histoire de l’art. Comme je l’ai déjà dit, notre mission est de servir l’histoire de l’art. La mise en ligne des marques de collection par exemple, a été prise en charge par la Fondation Custodia, en collaboration avec le Musée du Louvre.
Comment sont financés la Fondation Custodia et l’Institut Néerlandais ?
L’Institut Néerlandais est financé par le ministère des Affaires étrangères à La Haye. La Fondation Custodia, en revanche, trouve ses moyens dans les revenus du capital de Frits Lugt et de son épouse. Il est géré selon le principe de l’endowment, comme dans le cas de la Frick Collection. Lugt, qui a vécu aux Etats-Unis, a créé la Fondation selon le modèle développé par les grands collectionneurs américains.
Est-ce une fondation française ou néerlandaise ?
C’est une fondation néerlandaise, selon le droit suisse, basée à Paris !
Et la crise n’a pas diminué vos moyens financiers comme c’est le cas pour beaucoup de musées aux Etats-Unis ?
La crise économique n’a pas encore créé de difficultés car l’argent est très bien investi. Les moyens sont utilisés pour entretenir les bâtiments, employer une équipe constituée d’une quinzaine de personnes, ce qui est considérable, pour gérer et enrichir les collections mais aussi la bibliothèque d’histoire de l’art. Nous avons aussi des traités d’histoire de l’art, des livres illustrés du XVIe au XVIIe siècle… Nous sommes abonnés à tous les catalogues d’antiquaires, à ceux des maisons de vente dans toute l’Europe et aux Etats-Unis… Tout cela représente un gros investissement.
Quel est votre budget d’acquisition ?
Sur ce point, nous préférons ne pas communiquer, c’est un secret !
Mais vous achetez énormément. Comment se passent les acquisitions ?
Il y a une politique d’acquisition bien sûr. Il y a notamment des choses que nous devons acheter. J’ai reçu, il y a un mois, les photos de trois dessins qui avaient été volés à Lugt pendant la guerre. Comme il avait été dédommagé par le gouvernement allemand, dans les années 50, pour les pertes qu’il avait subies, nous ne pouvons les revendiquer. Mais j’ai l’obligation morale de les acheter. L’année dernière a été publiée une biographie de Frits Lugt (en néerlandais, mais une édition anglaise sortira l’année prochaine). On sait maintenant que Lugt était un collectionneur marchand. Il a beaucoup acheté et vendu, mais dès le début il avait une idée de ce que devait être sa propre collection. Il avait l’habitude de la comparer à un bâtiment : « si on enlève une pierre, ce n’est plus équilibré ». L’important, lorsque l’on retrouve une pièce, est de savoir si celle-ci faisait partie de son bâtiment. Il avait notamment ce que je considère être la plus belle collection au monde de dessins de paysages du XVIe et du XVIIe siècle néerlandais. Il choisissait certaines œuvres pour avoir, par exemple, le seul dessin signé et daté de tel artiste, ou parce qu’il avait été réalisé sous l’influence de tel ou tel autre… Nous essayons de nous attacher à ce genre de critères. J’ai ainsi acheté le seul dessin absolument certain de la main de Johannes Vermeer, pas Vermeer de Delft, Vermeer de Haarlem, parce que cette feuille est en rapport avec un tableau signé. Nous avons acheté aussi un dessin formidable de l’Orrizonte qui est le seul dessin connu préparatoire à un tableau du Palazzo Ruspoli à Rome.
Je souhaite aussi, de temps en temps, acheter un tableau. J’ai acquis notamment un Adriaen van de Werff, et un Nicolaes Maes qui était inconnu dans la littérature. Il manque certains tableaux de la seconde moitié du XVIIe siècle. Et depuis l’année dernière, alors que nous avons reçu une importante donation d’environ quarante-cinq esquisses de paysage du XIXe siècle de la collection de mon pré-prédécesseur Carlos van Hasselt et d’Andrzej Nieweglowski, il est normal d’enrichir ce nouveau fonds en achetant des paysages. Il y a quelques artistes clés qui manquent dans ce groupe et je pense que c’est une obligation pour nous de le compléter.
Mais la collection de la Fondation, ce sont aussi les lettres d’artistes et les autographes, les miniatures indiennes, les livres anciens, les estampes, les livres d’esquisses, les dessins, de toutes les écoles et de tous les siècles, les portrait miniatures… cela fait un grand nombre de domaines.
Nous sommes dans une maison où l’histoire des collections et des collectionneurs (je n’aime pas le terme de « collectionnisme ») a été un fil rouge. Cela a toujours passionné Frits Lugt. Certains objets ne sont pas forcément intéressants pour les musées mais ils le sont dans notre contexte. A la Fondation par exemple, nous gardons les dessins dans des albums et nous continuons à acheter des albums anciens, même vides.
Est-ce vous qui décidez seul des acquisitions ?
On me propose souvent des choses en premier. J’ai des contacts avec des marchands à Londres, aux Pays-Bas, en Allemagne, à New York, et maintenant évidemment aussi à Paris. Ils m’envoient des photos et je peux me décider très vite. J’ai un budget qui m’est alloué. J’en discute souvent avec les historiens de l’art qui travaillent ici, mais je peux aussi décider seul quand cela est nécessaire car on doit aller vite. Par exemple, au TEFAF à Maastricht, où je fais partie du vetting committee, j’avais repéré l’esquisse d’Isabey, Le Souk d’Alger, l’échoppe du teinturier. Je la connaissais déjà car elle avait été publiée, en 1981, dans le catalogue Before Photography de Peter Galassi et je l’avais conservée en mémoire. J’ai immédiatement voulu acheter cet Isabey pour enrichir la collection donnée par Carlos van Hasselt. J’ai contacté le marchand, qui n’était pas là (car ils ne sont pas là le premier jour où passe le vetting committee) pour lui dire que je voulais ce tableau. Et je l’ai eu. Personne d’autre n’est intervenu, c’est moi à ce moment-là qui ai décidé de l’acheter. C’est un peu comme pour une collection privée.
Mais il y a des cas où vous devez tout de même demander au conseil, comme pour le portrait de François Langlois…
J’ai pris mon poste le 1er juin 2010. Un peu avant, le catalogue Caravaggio, his Friends and Foes de Clovis Whitfield est arrivé et j’en ai parlé avec Mària van Berge, qui avait voulu acheter ce tableau en 2005 alors qu’il passait en vente à New York. Je l’ai montré au conseil car il était à un prix très élevé. Cela a été une longue négociation avec le marchand, mais je le voulais absolument car ici c’est l’endroit idéal pour le conserver. Il représente le marchand François Langlois, qui figure aussi dans une peinture de Van Dyck dont nous avons le dessin préparatoire. J’ai réussi à obtenir qu’on le paye en deux fois, la moitié en 2010 et l’autre en 2011. Ce genre d’achat, et ce genre de décision, bien sûr, je ne peux pas le faire de mon propre chef.
Qui sont les membres du conseil ?
Deux membres sont en charge du contenu scientifique : il s’agit de Carel van Tuyll, directeur du département des arts graphiques du Louvre qui en faisait déjà partie quand il était à Haarlem, et Ilja Veldman qui est professeur émérite à l’Université Libre d’Amsterdam. Il y a aussi deux trésoriers, dont le plus ancien est quelqu’un d’une famille qui a des liens très anciens avec celle de Lugt. Le président du Conseil est Pierre Nijnens, un avocat de renom. Et il y a aussi l’arrière-petit-fils de Frits Lugt, Nico Lugt, qui habite en Suisse.
Tous les membres de ce conseil sont très sincèrement et très sérieusement attachés à la Fondation Custodia. L’initiative de Lugt est tellement importante, tellement sympathique et unique que tous ceux qui ont un lien avec cette maison partagent l’idéal de Frits Lugt.
Quelle va être votre politique d’exposition ?
Nous devons présenter au public français les plus beaux dessins néerlandais. C’est ce que nous avons fait récemment avec les chefs-d’œuvre de la Kunsthalle de Hambourg. Nous avons aussi fait l’exposition sur le tableau de Van Scorel. J’avais vu à Versailles que le C2RMF était en train de restaurer ce polyptique. En quatre ans, six restaurateurs ont travaillé, ce qui représente 24 ans de travail, sponsorisé par la Fondation BNP Paribas. Je pense que c’était important de le montrer chez nous avant de le renvoyer au Musée de la Chartreuse à Douai.
Au moment du vernissage, il y a eu un petit-déjeuner pour la presse. Il y avait Michel Laclotte, dont je suis sûr que parmi tous les participants il était le seul à avoir connu Frits Lugt. Et il a dit à tous les journalistes que si celui-ci nous regardait, il serait très content de voir ce qui se passait dans cette maison. Il voulait parler aussi bien de la présentation du Van Scorel, que de l’acquisition du François Langlois, ou de l’exposition de Hambourg. Cela m’a beaucoup touché.
Lugt a fait le catalogue des collections des dessins de l’école néerlandaise, du Louvre, de l’école des Beaux-Arts, du Petit-Palais, puis la Fondation a poursuivi cette politique en montrant et en aidant à cataloguer les peintures de Quimper, de Lyon, de Montpellier, de Rouen récemment. Il est important aussi de continuer à aider les musées français et de montrer ici leurs collections néerlandaises.
J’ai beaucoup d’autres idées pour des expositions : en 2013, nous présenterons Hieronimus Cock, l’éditeur de Brueghel, et le sous-titre sera « la maison aux quatre vents – c’était le nom de sa maison d’édition - et l’introduction de la Renaissance sur papier », je pense que cela va changer l’image de l’histoire de la gravure au XVIe siècle. Je voudrais aussi faire une exposition qui s’appellera, un peu comme le livre de Pierre Rosenberg, « Du dessin au tableau, au siècle d’or Hollandais ». L’idée n’est pas de faire uniquement des expositions de chefs-d’œuvre, mais des expositions qui permettront de mieux comprendre la culture néerlandaise du XVIIe siècle. C’est pour cela que je suis en train d’organiser avec la National Gallery de Londres une exposition autour du portrait de François Langlois, et que j’ai demandé à Maxime Préaud de nous aider à reconstituer le fond de François Langlois comme éditeur d’estampe, ce qui contribuera à une meilleure connaissance de l’histoire du marché de l’art international au XVIIe siècle. Il y a une lettre de François Langlois à Claude Vignon, où il dit « si tu es à Amsterdam, il faut visiter mon ami Rembrandt et rapporte des estampes de sa main que je peux vendre ici à Paris ». Il était donc ami avec Rembrandt, mais aussi avec Van Dyck, et il a vendu des œuvres du XVIe siècle italien en Angleterre et en France. Ce tableau est très important pour nous, il ne faut pas se contenter de l’acheter, il faut aussi le contextualiser.
Prévoyez-vous de faire une exposition avec la collection donnée par Carlos van Hasselt ?
L’année prochaine, il y aura des travaux à la Fondation et je veux en profiter pour faire une exposition avec nos tableaux, mais pas uniquement du XVIIe siècle. Il y aura une salle dédiée aux esquisses et je montrerai peut-être même un « promised gift » : un collectionneur à Utrecht, ami de longue date, m’a dit : « dans le contexte de cette collection, je veux mettre quatre tableaux dans mon testament ». Je pense qu’en intégrant un ou plusieurs de ces tableaux et en montrant qu’ils sont bien conservés ici, on peut donner des idées à d’autres collectionneurs…
Propos recueillis par Didier Rykner
