Interview de Béatrice de Durfort et Adrien Goetz à propos de Patrimoine sans frontières


Patrimoine sans frontières est une organisation non gouvernementale particulièrement originale, qui fait du patrimoine une cause humanitaire. Parmi ses actions, on compte la restauration de peintures murales conservées dans des églises d’Albanie, le sauvetage de fonds photographiques ou de monuments, mais également des actions portant sur le patrimoine immatériel. Nous avons voulu souligner le rôle de cette association en rencontrant sa présidente, Béatrice de Durfort, et son vice-président, Adrien Goetz.

Cet entretien a eu lieu il y a déjà plus de deux mois. Pour diverses raisons, nous n’avons pu le mettre en ligne plus tôt.
Or, il s’avère que, depuis l’interview, Patrimoine sans frontières fait face à de très graves problèmes de financement, qui mettent en péril sa pérennité. Nous le mettons en ligne tel que nous l’avons réalisé, mais nous rajoutons en post-scriptum un appel de l’association.

Quand a été créé Patrimoine sans frontières, et dans quel objectif ?

local/cache-vignettes/L130xH166/658114b253540cfc-b55e1.jpgBéatrice de Durfort : L’association a été créée en 1992, notamment par François Bloch-Laîné et François Edelmann qui en furent les deux fers de lance. C’était au moment de la fin de la guerre du Liban et à l’époque où émergeait le débat sur la reconstruction du centre-ville de Beyrouth. On commençait aussi à pressentir ce qui allait se passer en Yougoslavie et à voir le patrimoine pris en otage dans de multiples conflits. On s’est rendu compte qu’il fallait agir sur le patrimoine pris dans ces conflits et que c’était aussi bien une pomme de discorde qu’une manière de construire en commun. On ne pouvait pas ignorer cet aspect pour une réconciliation entre les belligérants. Il y avait des populations déplacées. Beyrouth par exemple était devenu non signifiant, abandonné par une génération, et au moment de sa réhabilitation, cette partie de la ville était tellement détruite que le sentiment de partage et d’appropriation était perdu. Dans les situations de guerre, la question du déplacement des populations, séparées de ce qui fait leur identité, est importante.
On a élargi nos actions aux situations de déshérences patrimoniales et de gestion du patrimoine en sortie de crise. Le cas le plus symptomatique est notre intervention sur les territoires concernés par la catastrophe de Tchernobyl, la gestion de l’après Tchernobyl.
On est sûrement rentré dans une civilisation de l’accident et ce qui est au centre de notre réflexion, c’est que le patrimoine doit être porté par quelqu’un. La question de l’appropriation de ce patrimoine est essentielle.


L’appropriation du patrimoine, mais aussi des savoir-faire ?

local/cache-vignettes/L130xH196/9aff7f5369678bc0-8fbc1.jpgAdrien Goetz : Oui. C’est le cas au Cameroun où nous nous sommes intéressés au savoir-faire technique. Il s’agissait de permettre aux Musgums, une population qui vit au nord de ce pays, de retrouver la manière de construire ce qu’on appelle des « cases obus », - une appellation née après 1914 - une habitation traditionnelle construite avec un mélange de terre et d’herbe. Le savoir-faire s’était perdu. A partir du moment ou on a pu refaire ces cases, les habitants du lieu se les sont appropriées et les ont fait visiter.
C’est une action qui demande peu de moyens, qu’on peut expliquer simplement mais qui a une signification importante pour les habitants, et qui s’accompagne d’un volet éducatif, de formation, ainsi que d’une publication. On documente, et on transmet, afin que cela puisse continuer à vivre sans nous. Les Musgums voulaient que les nouvelles générations s’approprient ce passé. Ils voulaient que ce soit porté à la connaissance d’un public international. Il y a eu deux étapes : trouver les vieux artisans-artistes sachant faire cela et organiser la transmission, puis ils sont revenus vers nous. On a ensuite publié un livre qui permet de le faire savoir.

Et Tchernobyl ?


Béatrice de Durfort
 : Pour Tchernobyl, il faut savoir que 75% des retombées se sont faites sur la Biélorussie. Un quart de la population a été exposé au risque radioactif à des degrés très divers. Et on ne voit pas la différence sur le terrain, il s’agit d’une menace invisible. Ce qui m’avait frappé, c’est qu’autour de Tchernobyl, dans un rayon de 30 km environ, on a créé une zone d’exclusion, et qu’à certains endroits il y a aussi des zones interdites. Cela donne une cartographie étrange et très mystérieuse. Dans ces territoires, plus de cinq cents villages ont été abandonnés autoritairement, soit dans les mois qui suivirent l’accident soit dans les années suivantes et souvent après 1992 avec l’indépendance du pays et la fin de l’URSS, cela a entraîné de forts déplacements de population.

Adrien Goetz : C’est une zone du globe qui a été totalement martyrisée.

Béatrice de Durfort : En ce cas ce n’est pas tant la qualité architecturale ou patrimoniale au sens classiquement admis du terme qui nous a mobilisé mais les enjeux d’un territoire abandonné pour cause de force majeure et dans l’urgence. Il y a eu désappropriation collective de tout un territoire, lieu d’enracinement de tant de familles, nous étions face à une perte commune et non dite. La question était donc : « comment résout-on la question patrimoniale ? »

Adrien Goetz : C’était aussi : « Quelle trace de leur passé, de leur culture, auront, dans l’avenir, les habitants de cette région ? »

Béatrice de Durfort : L’accident a eu lieu le 26 avril 1986. Dans les trois jours qui ont suivi, puis par vague, des gens ont été déplacés et dispersés, du jour au lendemain. La perte matérielle et la perte du lien sociale vont de pair. On leur a dit : vous ne pouvez rien emporter, les enfants ne pouvaient même pas prendre leurs poupées de chiffon. Cet accident met tout le monde en panne, il n’a ni couleurs, ni mots, ni goût ni odeur. C’est invisible mais cela altère tout.

Adrien Goetz : Patrimoine sans frontières a travaillé localement en créant des groupes de travail et en faisant un effort de collecte et de documentation sur les territoires qu’ils ont quittés, afin de faire une exposition qui a été produite par eux, sur place. Il fallait qu’ils expriment ce qu’ils avaient à dire de ces territoires et ce qu’ils ont compris de l’accident.

Béatrice de Durfort : Cette exposition était aussi à l’attention des jeunes, qui se posaient des questions comme : « papa, où es-tu né ? », sachant que la réponse était : « A un endroit qui n’existe plus ».

Adrien Goetz : C’est un cas limite, où il ne reste que la mémoire des lieux. Il n’y a plus que les personnes pour les « documenter » et les raconter, les archives ont été détruites ou enterrées.

Béatrice de Durfort : Il était important d’exprimer ce qu’ils avaient vécu ; l’exposer permettait de faire leur deuil. Ils se disaient : « si on ne partage pas ce que l’on a vécu, cela n’a aucun sens. » On a travaillé avec les enfants sur une formulation, une mise en représentation.

Adrien Goetz : C’est presque pire qu’une guerre : il n’y avait pas d’adversaire, pas de ruines….

Béatrice de Durfort : Nous avions interrogé les architectes qui ont travaillé sur les monuments mémoires de la seconde Guerre Mondiale pour savoir ce qu’il imaginerait comme projet pour rappeler l’accident et où il le situerait. Je me souviens de la réponse de M. Lévine : « Je ne sais pas ce qu’il faut faire, monument ou musée ou autre, mais je sais seulement que si c’est un cube, alors il faudrait des morceaux de cube partout où le nuage est retombé. Cette histoire concerne le monde. »

Adrien Goetz : Tout cela a rejoint complètement mon travail d’historien : il s’agissait de retrouver les sources, de les publier, de les transmettre. On a appliqué les méthodes les plus classiques à une situation unique, nouvelle, effrayante.

Béatrice de Durfort : On a aussi eu l’idée de permettre un travail avec des artistes. Les enfants ont été invité à écrire des contes : « Dis-moi, nuage » et en ont fait des films de dix minutes avec des auteurs, scénaristes, peintres, cinéastes… Ensemble ils trouvaient les mots pour le dire et les images pour témoigner à leur façon de cette irréductible et invisible réalité.
Dans tous nos projets, on a l’idée que dans les situations de sortie de crise, il faut une approche complète du problème qui prenne en charge toutes les dimensions de l’homme, la santé, l’agriculture, la maîtrise de la qualité radiologique et puis bien sûr les enjeux de sens, la culture. Il faut une vision complète. Le patrimoine, l’âme d’un peuple, est important. A la fois le patrimoine matériel et immatériel.


A propos de patrimoine matériel, parlez-nous de votre action en Albanie, de la sauvegarde des églises de Voskopojë.

Adrien Goetz : En Albanie, Voskopojë est une ville qui a connu le sommet de son développement au XVIIIe siècle. Aujourd’hui, il n’y a plus que quelques centaines d’habitants. Pendant toute la période de la dictature, on a nié le passé de la cité, et les églises ont été transformées en hangar, par exemple pour stocker des pommes de terre. Il y a eu des incendies. En 1980, une église a été complètement détruite. Tout cela n’avait jamais été documenté.

Béatrice de Durfort : Au XVIIIe siècle, il y avait 26 églises à Voskopojë, des écoles, un réseau de rue avec canalisations d’eau, des trottoirs. Aujourd’hui, il reste seulement 5 églises et un monastère globalement en mauvais état, très exposés à tous les risques. A certains endroits, le passage de l’eau forme des mares, qui ébranlent la stabilité des édifices. Cela reste un très joli village, avec un superbe cadre.

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Albanie, XVIIIe siècle
Le Martyre de saint Christophe
Peinture murale
Voskopojë, église Saint-Athanase
Photo : Patrimoine sans frontières
Voir l'image dans sa page

Adrien Goetz : Cela appartient typiquement au genre des merveilles oubliées. Avec un risque d’urbanisation non contrôlée. On a fait d’urgence un relevé de toutes les peintures, des relevés photogrammétriques par la société Art graphique & Patrimoine, qui a travaillé à la Galerie des Glaces. Ils sont venus très longuement sur place. Cela n’avait jamais été publié, jamais photographié. C’était le premier projet de ce type en Albanie.
Puis, il y a eu un travail d’analyse iconographique, fait notamment par Maximilien Durand. L’iconographie est en effet très complexe. Ce sont des cycles décoratifs tardifs qui sont l’aboutissement de toute une tradition, dans un répertoire provincial.
On s’est associé avec quelques scientifiques sur place. Le principe est toujours de travailler avec les acteurs locaux, qui sont parfois privés de moyens et de formation.
Ensuite, on a lancé le chantier de restauration, avec des professeurs de l’Institut National du Patrimoine : Catherine Vernochet et Franzica Hourière, aidés par de jeunes élèves restaurateurs de l’INP, qui sont venus en été. Il y a eu également des Grecs, des Albanais de l’Institut de restauration d’Albanie, des Hollandais et des Italiens. Ils ont constitué sur le terrain un petit dictionnaire des termes techniques dans toutes ces langues.
C’était un vrai combat. Une opération faite dans l’urgence : on a vu s’effondrer l’abside d’une église du village voisin de Shipska, et on a connu le vol d’une iconostase.
Dans toute cette opération, on a eu davantage de soutien des restaurateurs que de la part des conservateurs. On a senti que les restaurateurs se sentaient conservateurs.

Béatrice de Durfort : Les gens sur place étaient coupés de leur patrimoine tout en y étant attachés. En fin d’après midi, les restaurateurs accueillaient les gens des villages tout autour pour leur expliquer ce qu’ils faisaient et ce qu’ils voyaient. Cela posait plein de problèmes, car les dispositifs d’accueil sur un chantier sont compliqués à mettre en œuvre, mais cela donne une belle dimension au métier. C’était une appropriation, cela permettait à la population de retrouver le sens de ces églises.
C’était notre deuxième projet en Albanie, après le sauvetage de la collection Marubi, une grande collection de photographies, que l’on a menée en 1994. On a été la première ONG à entrer en Albanie. Cette photothèque, conservée à Shkodra, constituait un véritable portrait de l’Albanie.

De quel financement disposez-vous ?

Béatrice de Durfort : C’est une association qui a commencé en 1992 avec 15 000 F du Ministère de la Culture et la mise à disposition d’une personne par l’Education Nationale. Aujourd’hui, on a un budget annuel d’environ 500 000 €. En 2008, on a eu 35 000 € du Ministère de la Culture, 30 000 € en 2009. Cela nous oblige à chercher du financement. On a beaucoup de soutien du ministère des Affaires Etrangères. On est cependant inquiet de la baisse des crédits des ministères.
Nous avons aussi des gros contributeurs privés : des fondations américaines (Getty, World Monument Fund, partridge foundation), des fondations anglaises (Headley Fund,….). Et puis également l’Institut de France, la Fondation de France, la fondation Cognacq-Jay, Fondation Hippocrène, Fondation La Ferthé … Le Crédit Agricole également qui est une très grande aide pour nous.

Et des particuliers ?

Béatrice de Durfort : Nous avons également des donateurs privés qui nous ont fortement soutenus Antoine de Galbert, Emmanuelle et Hugues Lepic, la famille Correa do Lago... On n’a pas assez développé le réseau des donateurs, faute de moyens. Aujourd’hui, on souhaite faire participer des particuliers, notamment des jeunes. J’aimerais que des jeunes conservateurs puissent nous aider. Nous avons autant besoin d’argent que de troupes. On s’épuise dans des recherches permanentes de fonds, alors que nous avons besoin de pérennité. Il faudrait que les gens acceptent l’idée de financer les équipes (nous avons trois salariés, tous les autres sont bénévoles). Plus de 200 Jeunes ont travaillé depuis quinze ans avec Patrimoine sans frontières. C’est une excellente formation, digne d’un master professionnel. On a fait beaucoup de collaborations avec des écoles d’architectures. On aide les stagiaires.
Pour conclure, je dirais que notre préoccupation porte essentiellement sur le savoir-faire et les pratiques. C’est aussi une manière d’exporter nos compétences. En France, on ne sait pas s’exporter, on ne sait donc qu’insuffisamment apprendre des autres aussi !

Propos recueillis par Didier Rykner

Lien vers le site de Patrimoine sans frontières

local/cache-vignettes/L116xH158/c60c190f4557d21f-c8ee7.jpgSous la direction de Maximilien Durand, Patrimoine des Balkans. Peintures de l’église Saint-Athanase à Vospkopojë (Albanie), Somogy Editions d’Art, 120 p., 30 €. ISBN : 978-2-7572-0141-1.

Cet ouvrage pourra bientôt être acquis par l’intermédiaire de ce site.


Didier Rykner, dimanche 17 mai 2009





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