Interview d’Alexandre Gady, historien de l’art et vice-président de Momus


local/cache-vignettes/L181xH209/Photo_Gady-52d3e.jpgAlexandre Gady, docteur en histoire de l’art, est maître de conférence à Paris IV, spécialiste de l’architecture des Temps Modernes et l’auteur de nombreux ouvrages, dont la récente monographie de Jacques Lemercier (voir notre article).
Cet universitaire est également le vice-président de l’association de protection du patrimoine Momus. Il ne pratique pas la langue de bois, une qualité rare dans notre discipline. La preuve avec cette longue interview qu’il nous a accordée.

Vous êtes vice-président de Momus. Pouvez-vous nous parler de cette association ?

Momus est une association régie par la loi de 1901, créée en 1993 pour débattre au niveau national des problèmes généraux (doctrine, déontologie, etc.) liés au patrimoine. Notre champ d’action touche aussi bien les monuments que les musées ou les sites historiques, d’où le nom « Momus », qui est aussi, et c’est l’autre visage de notre association, le dieu de l’Ironie chez les Grecs. Notre état d’esprit est en effet d’appliquer à ces questions un regard critique et un ton mordant, ce qui nous amène, comme vous le devinez, à être parfois plus sévères pour l’Etat que pour quelques vandales isolés.
L’idée qui a présidé à la naissance de Momus était de dénoncer l’absence de débat en France dans le milieu patrimonial, et surtout l’autosatisfaction permanente du ministère de la Culture et de ses services, très dommageable à une conservation dynamique du patrimoine, comme à une bonne perception de celui-ci par les citoyens. Nous ne croyons pas au génie et à l’infaillibilité de nos décideurs, et pour paraphraser Clémenceau, le patrimoine est une chose trop sérieuse pour être confiée au ministre de la Culture… Plus généralement, Momus a toujours voulu diffuser une information souvent restreinte à des cercles parisiens et faire éclater, si besoin est, les scandales qui ne manquent pas d’affecter le monde patrimonial.

Dans les combats passés, quelles ont été vos plus grandes victoires et vos plus graves défaites ?

Momus a toujours considéré que sa force résidait dans une double action : informer, au moyen d’une revue semestrielle et par des articles de presse ; et intenter des procès en justice – car, comme vous le savez, beaucoup de querelles patrimoniales se vident aujourd’hui devant le juge administratif.
Je crois personnellement beaucoup plus à l’action en justice, qui force l’adversaire à prendre les associations au sérieux et constitue le seul moyen efficace de bloquer un projet néfaste. Dans ce cadre, la plus belle victoire de Momus a été obtenue dès la naissance de l’association, en 1994, quand nous avons réussi à empêcher la construction à Vézelay, au cœur de la colline sacrée, d’une horrible maison de retraite en pseudo style-ancien, qui aurait constitué une atteinte majeure à ce site prestigieux. Dans des affaires plus récentes et plus médiatiques comme la condamnation des travaux de dénaturation du château de Falaise par un architecte en chef, ou l’annulation du permis de construire du stade de football de Lille sur les glacis de la forteresse de Vauban (lâchement autorisé par la rue de Valois contre l’avis de la Commission supérieure), nous avons été des « compagnons de route ».
En revanche, notre plus grande défaite demeure à mes yeux le refus d’attaquer le ministère de la Culture dans l’affaire de l’aménagement de l’immeuble des Bons-Enfants, rue Saint-Honoré, qui regroupe les services du ministère lui-même. Nous n’avions déposé qu’un recoures gracieux contre le permis et, alors même que nous disposions de plusieurs moyens d’annulation extrêmement puissants, l’ancien président de l’association et le conseil de l’époque n’ont pas voulu aller jusqu’au bout de cette démarche. Je demeure convaincu qu’elle aurait permis d’éviter la réalisation de la fameuse résille métallique improbable, due à l’architecte Francis Soler, qui porte atteinte à l’édifice et au site. En revanche, nous nous réjouissons que la famille de Georges Vaudoyer, architecte de l’immeuble construit en 1919, ait attaqué avec succès et fait condamner solidairement l’administration et son architecte pour dénaturation de l’œuvre de leur parent. Le ministère de la Culture condamné pour dégradation du patrimoine du XX e siècle… quel beau clin d’œil1 !

Vous parlez d’informer, mais vous n’avez pas encore de site Internet !

Nous avons créé un site Internet qui sera opérationnel à la fin 2007 : momus.fr. Il s’agit d’une révolution culturelle qui nous oblige à abandonner progressivement la formule du journal, qui avait un lectorat fidèle, en ne publiant désormais qu’un seul numéro annuel. Nous allons ainsi passer à une dimension supérieure, celle de l’information en temps réel et largement accessible. Nous sommes conscients de l’extraordinaire potentiel que va offrir ce media nouveau, sans ignorer non plus la difficulté d’entretenir un tel site à plusieurs mains en le mettant régulièrement à jour. Mais c’est une nécessité vitale, surtout devant l’avalanche de problèmes, de scandales, de destructions absurdes et de restaurations hasardeuses... Rendez-vous dès janvier pour juger du résultat !

Une chose me gêne dans votre revue : pourquoi utilisez-vous des pseudonymes ?

C’est une décision que nous avons prise après la parution du premier numéro, dans lequel un fonctionnaire de l’Etat avait écrit un article innocemment signé de son nom. Comme on s’en doute, dans la France terre des libertés…, cette personne n’a pas manqué d’être réprimandée par sa hiérarchie – c’est le fameux « secret-culture » dénoncé jadis par Jean-Pierre Halévy. Nous en avons donc conclu que pour maintenir une information vivante, précise et émanant des milieux aussi bien privés qu’officiels, il fallait adopter le système qui a fait les beaux jours du Canard Enchaîné - un de nos modèles en matière d’humour et d’ironie. Par ailleurs, cet usage des pseudonymes, dont nous essayons qu’ils soient drôles, renvoie à une tradition littéraire depuis le XIX e siècle.

Momus a attaqué le permis de construire de l’extension du musée franco-américain de Blérancourt (Oise), dont La Tribune de l’Art a largement parlé (voir article). Pourtant, la Direction des Musées de France avait promis de nommer une commission d’experts. Où en est ce dossier, et pourquoi avoir porté l’affaire en justice ?

Le ministère a effectivement, après deux mois de réflexion, créé le comité d’experts qu’il avait annoncé fin août. Présidé par Jean-Pierre Babelon de l’Institut, il comprend neuf membres, dont votre serviteur, tous des scientifiques, ce qui prouve que la rue de Valois joue le jeu. La première réunion de ce comité a eu lieu le 7 novembre dernier à Blérancourt même et a permis de dresser un bilan de l’opération et d’ouvrir des pistes de réflexion. Vous comprendrez que je ne peux en dire plus à ce stade.
La procédure engagée par Momus a été décidée par le conseil d’administration avant la constitution de ce comité, à un moment où aucune information ne laissait apparaître que l’Etat allait sortir par le haut de ce dossier. Très échaudé par le scandale de l’Orangerie des Tuileries, où d’admirables vestiges d’un grand bastion de la Renaissance avaient été passés au bulldozer au mépris des experts et de la parole du ministre, alors Jean-Jacques Aillagon, Momus a préféré prendre une « assurance vie » dans cette nouvelle affaire où archéologie et musées doivent s’accorder coûte que coûte. L’examen du permis délivré le 10 janvier 2006 par la DRAC pour le bâtiment projeté par l’architecte Yves Lion nous laisse penser que ce recours a des réelles chances d’aboutir. J’ajoute un détail important : tous les défenseurs du patrimoine se souviennent du scandale de la rénovation de l’hôtel Hénault de Cantobre, 82 rue François Miron au Marais, en 1994, conduite par le même M. Lion. Les travaux commandés par la Ville de Paris visaient à transformer ce bel édifice début XVIIIe d’habitation en une « maison européenne de la photographie ». J’ai suivi de très près ce dossier, travaillant alors à la Commission du Vieux Paris2 : outre la destruction de tout le sous-sol archéologique sans aucune fouille, dénoncée par le Service régional d’archéologie, l’hôtel a été selon le mot de mon regretté maître Michel Fleury, démoli et « remoli ». On déplore la destruction de l’aile en pierre des remises à carrosses sur la rue de Fourcy, promise à un remontage qui n’est jamais venu ; la destruction de tout le second œuvre (croisées des menuiseries, impostes sculptés de l’entre-sol, planchers, cloisons et de toute la charpente) et le bétonnage de l’ensemble des intérieurs (ce qu’un critique du Monde peu regardant avait qualifié de restauration soignée !). Le moins que l’on puisse dire est donc que la confiance n’est pas absolument là.
Cependant, dans l’affaire de Blérancourt, l’attitude actuelle du ministère laisse espérer que l’on puisse aboutir à une solution satisfaisante pour le château de Salomon de Brosse et ses vestiges comme pour le musée de l’Amitié franco-américaine, auquel je suis personnellement attaché.

La Tribune de l’Art a consacré un article sur la manière très particulière, pour dire le moins, dont le quartier Henri IV est en train d’être restauré à Fontainebleau. Qu’en pensez-vous ?

L’affaire de la « restauration » du quartier Henri IV par M. Jacques Moulin, architecte en chef du château (et vieille connaissance de Momus depuis le scandale de sa restauration-reconstruction de Chamerolle, dans le Loiret), soulève en effet de graves problèmes, qui ne sont pas propres à cet édifice, mais renvoient aux dysfonctionnements habituels du système des Monuments historiques français. Comme scientifique, je m’intéresse évidemment à une question trop longtemps négligée dans la connaissance des monuments anciens : leur « peau » et les différents types d’enduits et de revêtements qui pouvaient exister sur les édifices du XVIIe et du XVIIIe siècle. Malgré les Entretiens du Patrimoine de 1989 à Amiens et un colloque à Versailles sur la couleur dans l’architecture de l’âge classique tenu en 2003, nous avons encore sur ces sujets des idées sans doute schématiques, qui résultent de décennies de décapages de façade destinés à mettre à nu le matériau d’origine, dans une démarche qui est naturellement la fille de l’époque contemporaine et de son goût pour la « vérité » supposée de ce matériau.
Pour autant, le cas de Fontainebleau, où le grès a toujours joué un rôle dans la polychromie des façades du château, doit être traité avec circonspection et j’ai été choqué par la manière dont l’architecte a enduit ces façades. Les relevés de l’époque de Louis XIV montrent clairement que les chaînages et les éléments en grès étaient au contraire apparents. Une chose est de trouver des traces d’enduits sur le grès, une autre est de recouvrir complètement ces grès. Quelle est la part de la manipulation historique, du caprice de l’architecte à un moment donné ? Je l’ignore et nous aimerions avoir là-dessus des précisions de la part du Directeur du Patrimoine et des membres de la Commission supérieure des Monuments historiques, qui n’a pas été consultée d’après votre enquête. Rappelons que dans le cas de la dénaturation du château de Falaise, les « variations » entre l’autorisation d’origine et la réalisation finale ont été dénoncées par le tribunal de Caen. Il est insensé qu’encore aujourd’hui un architecte en chef des Monuments historiques puisse s’octroyer une marge de liberté dans la façon dont il mène son chantier, aboutissant à outrepasser les autorisations administratives légalement délivrées. Nous savons tous ce qu’encourrait un citoyen ordinaire s’il lui prenait la fantaisie d’agir de la sorte avec un permis de construire… Soyons fous : demandons à l’Etat de respecter les lois qu’il promulgue et dont il est le garant.

Vous vous êtes également prononcé contre la reconstruction de la grille à Versailles dans le numéro 653 d’octobre 2007 de Connaissance des Arts

En effet, il s’agit d’une opération spectaculaire et très médiatique, mais à mon sens profondément dommageable pour le château et son histoire. De quoi s’agit-il ? Rien moins que de reconstruire ex nihilo, d’après des documents épars à caractère aléatoire (gravures, dessins), un élément disparu depuis 214 ans ! Pour avoir depuis vingt ans beaucoup fréquenté les chantiers de restauration, je crois pouvoir affirmer qu’il est rarissime, sinon impossible, de refaire de manière satisfaisante tout ou partie d’un édifice disparu. Tout en respectant le travail des compagnons et des artisans d’art français, je ne crois pas que, dans l’état actuel du système, ils aient autant de talent que ceux qui travaillaient pour « le plus grand roi du monde » à Versailles au XVIIe siècle.
Cette grille est la fille de deux mauvaises raisons : une critique esthétique de la statue équestre de Louis XIV qui trônait jadis dans la cour, aujourd’hui déménagée et en restauration ; et un besoin de gérer les flux touristiques attendus dans le « grand Versailles ». Le fait que la statue de Cartellier et Petitot ne soit pas un grand chef-d’œuvre de la sculpture française est un problème relativement mineur au regard de l’enjeu de ce groupe pour la lecture du Versailles de Louis-Philippe, souverain sur lequel on peut émettre de grandes réserves, mais dont on ne peut oublier le rôle dans le sauvetage du château à un moment où celui-ci n’avait plus d’usage (ce qui n’excuse pas les cruelles démolitions dont il est l’auteur). Cette statue marquait profondément l’image du château, devenu il y a déjà 150 ans un mémorial de la Nation et un grand musée d’Histoire dans une perspective de réconciliation des Français : ce musée que le président de la République a appelé de ses vœux dans sa lettre de mission à Madame Albanel d’août dernier… Mais on ne peut pas demander à monsieur Sarkozy (en fait, M. Guaino) de tout connaître.
Quant à la gestion des flux, dont on ne peut pas ignorer l’importance quand on cherche à attirer plusieurs millions de gens dans un château royal, fallait-il le résoudre par une grille imitant celle de Jules Hardouin-Mansart, toute dorée ? C’est une question complexe qui ne peut pas se résoudre en proclamant partout qu’on ne fait « que » restituer un élément manquant du château. A ce compte-là, il reste encore à l’architecte en chef beaucoup de choses à reconstruire en partant du constat, exact, que Versailles était plus beau en 1700 qu’en 2007. Mais sauvegarder et transmettre notre patrimoine, ce n’est pas le corriger en le manipulant génétiquement. Que signifie cette restitution, quand la grille va coexister avec des bâtiments construits après sa disparition (pavillon Dufour) ? C’est un viol pur et simple des principes déontologiques les plus élémentaires. Viollet-le-Duc n’est pas mort, sans doute. Et sans vouloir ironiser cruellement, lorsqu’on nous dit que cette grille va permettre de rétablir la lecture des trois cours qui introduisaient à la grandeur sacrés de la personne du roi, on s’étonnera de l’absence dans le programme de restauration… du roi lui-même, puisque c’était la clé de lecture du système ! Ironie qui, hélas, porte peut-être une part de vision : d’ici dix ans, je crains qu’il y ait dans le château des visites avec des personnages en costume d’époque (pour permettre au public de mieux comprendre « la cour » de Louis XIV, of course…)

Vous avez organisé récemment un colloque sur la reconstruction des Tuileries avec Jean-Marie Pérouse de Montclos3. Ce colloque rassemblait plutôt les opposants au projet…

Ce colloque était avant tout une tentative scientifique d’aborder la question des Tuileries à travers un prisme plus large et à l’échelle européenne : la fabrication des monuments identitaires. Les partisans de la reconstruction des Tuileries abusent en effet d’un mauvais argument, en citant l’exemple des reconstructions européennes en cours, de type cathédrale de Moscou, Frauenkirche de Dresde ou château de Berlin. Connaissant bien ces dossiers tant par des échanges avec nos collègues russes et allemands que par des visites sur place, il nous apparaissait difficile de les mettre sur le même plan que la reconstruction des Tuileries disparues après l’incendie allumé par les communards en 1871 et douze ans de débats au Parlement et dans l’opinion. Nous avons donc largement souhaité donner la parole à nos collègues étrangers spécialistes de cas emblématiques pour mieux comprendre les logiques historiques et scientifiques sous-tendant la résurrection d’édifices souvent anéantis dans le cadre de guerres ou de dynamitages idéologiques. Mais vous avez raison, l’après-midi consacré plus spécialement aux Tuileries a été pour nous l’occasion d’argumenter clairement contre ce projet qui nous semble tout à la fois dangereux et absurde. Jusqu’à présent, nous n’avions pu le dénoncer qu’en réponse à des articles favorables à la reconstruction dans la presse, apparaissant ainsi au mieux comme des cautions d’une vraie enquête journalistique, au pire pour des grincheux s’opposant à un grand projet qui fait rêver certains nostalgiques du vieux Paris.
Le succès de cette journée a tenu également, je crois, au fait que nous avons vraiment laissé la salle s’exprimer et débattre – contrairement à beaucoup de colloques et pseudo-débats publics où il n’y a jamais de temps pour échanger une fois que les officiels ont fini de monopoliser la parole. Malgré la grève de ce jour-là, une centaine de personnes ont assisté à nos travaux toute la journée, parmi lesquelles se trouvaient de nombreux partisans du projet, dont le président du Comité national pour la reconstruction, M. Alain Boumier, et deux architectes en chef favorable à l’opération, Messieurs Didier et Lablaude, en charge du château et du parc de Versailles.

Pourquoi êtes-vous contre ce projet ?

Résumons en quelques mots les arguments qui à mes yeux rendent à la fois impossible et dangereuse cette reconstruction. Le premier obstacle est une simple question technique : de l’aveu même d’un des partisans, Monsieur Lamboro, compagnon tailleur de pierre attaché à une entreprise de restauration des monuments historiques4 , il n’y a pas le cubage de pierres de Saint-Leu dans les carrières de l’Oise nécessaire pour reconstituer les très longues façades de l’édifice ( 520 mètres de développé sur cour et jardin). Il faudrait donc choisir une pierre différente, première entorse à la reconstruction « à l’identique ». Le deuxième argument porte sur la qualité extraordinaire des sculptures qui couvraient les façades des Tuileries et en faisaient tout le prix. Qui saura, d’après des photographies noir et blanc du XIX e siècle et quelques vestiges épars et fatigués, les refaire ? Nous avons tous à l’esprit le ratage complet de la sculpture à l’hôtel de Beauvais dans le Marais : la prudence, voire le scepticisme s’imposent !
Le troisième argument est celui de la question de l’état historique qui serait demain reconstruit : les partisans du projet expliquent sagement que ce sera l’état de 1871, au matin de l’incendie, le mieux documenté donc. C’est une farce, puisqu’il faudrait en ce cas supprimer les travaux d’Hector Lefuel postérieurs au drame, soit le pavillon de Marsan et la moitié de l’aile abritant aujourd’hui le musée des Arts Décoratifs (en décrochement par rapport à la façade d’origine), parties classées Monument historique, est-il nécessaire de le rappeler. Faut-il ironiser sur l’amateurisme des partisans lorsqu’ils évoquent également les intérieurs, expliquant tantôt que les décors des appartements détruits en 1871 n’étaient pas majeurs (sic), tantôt que pour le théâtre, ils hésitent entre l’état de Vigarani sous Louis XIV et celui de Soufflot réalisé sous Louis XV - alors que l’on sait pertinemment qu’aucune de ces deux versions n’étaient satisfaisantes sur le plan de l’acoustique et que cet échec architectural était dénoncé sous l’Ancien Régime avec virulence par les spécialistes. Théâtre, enfin, qui n’existait plus depuis longtemps en 1871 ! Tout cela n’est guère sérieux….
Ce qui l’est, en revanche, d’après les plans détaillés réalisés par les partisans du projet, c’est la volonté de gagner de l’argent pour se rembourser de leurs efforts. Le grand argument des partisans d’une reconstruction est en effet de dire que le budget des travaux ne sera pas pris dans la poche du contribuable, mais entièrement payé par le mécénat et des dons. En réalité, à côté de quelques nostalgiques sincères du Palais disparu, on devine les ombres de professionnels aguerris qui ont flairé là une bonne affaire potentielle. L’idée est que ce palais, une fois reconstruit, serait laissé en concession à une société pour plusieurs années. Quelques bons esprits imaginent déjà tout ce qu’on pourrait faire dans un emplacement aussi exceptionnel au cœur de Paris ; très inventifs, ils ne craignent pas de proposer déjà un parking de huit cent places, dont les plans ont été montrés publiquement ! Ce parking, dans lequel on entrerait par le souterrain Lemonnier, prendrait place… sous le parterre du jardin des Tuileries. Qui dit mieux ?
Il est bien que Christine Albanel, ministre de la Culture, ait récemment fait savoir que ce projet n’était pas à l’ordre du jour… Mais on pourrait également déplorer la lâcheté des pouvoirs publics qui n’osent pas dire fermement non à une idée absurde que R. Donnedieu de Vabres, avec sa légèreté coutumière, a contribué à crédibiliser en créant auprès de lui, en juin 2006, ce « comité national » tout acquis au projet et dans lequel on ne compte, naturellement, aucun historien de l’architecture et aucun universitaire. Quelle énergie gaspillée quand tant d’édifices tombent en ruine autour de nous. Je me permets de suggérer à M. Boumier, qui préside l’Académie du Second Empire, dont l’objet est de valoriser ce règne, de mettre son talent au service du château de Compiègne ou de la restauration si nécessaire de la salle Labrouste à la Bibliothèque Nationale.

En dehors de ces grands sujets, quelles sont vos préoccupations actuelles ?

Un combat ponctuel en apparence, mais très grave dans la mesure où il est amené à se répéter fréquemment : le devenir des hôpitaux historiques de Paris. L’Assistance publique est en effet propriétaire de terrains importants et souvent bien placés dans la capitale. Or, la rationalisation de la carte des hôpitaux et la modernisation des bâtiments nécessaires à ces établissements vont entraîner, entraînent déjà des destructions et des reconstructions préoccupantes. Ainsi, la maternité Baudelocque vient d’être rayée de la carte avec ses pavillons bas en brique début XX e ; ils doivent être remplacés par un édifice massif, hors d’échelle par rapport aux précieux restes du couvent de Port Royal. L’expérience peu convaincante sur le plan architectural de la Maisons des Adolescents du boulevard de Port-Royal voisin voulu par la femme de l’ancien président de la République, Bernadette Chirac, incite à une grande vigilance.
L’Etat a été assez combatif dans l’affaire de l’hôpital Laënnec, rue de Sèvres, magnifique ensemble Louis XIII vendu à la société Cogedim après de nombreux rebondissements, mais il semble que la volonté de bien faire soit moins forte dans le cas de l’hôpital Necker, également situé rue de Sèvres : on annonce tranquillement la destruction complète des bâtiments bas sur rue et du beau portail Louis XV, ainsi que d’un ravissant petit hôtel particulier Napoléon III qui ouvre sur le carrefour Duroc : cet ensemble doit être remplacé par une construction à toute hauteur qui viendra bouleverser l’environnement monumental et faire violemment contraste avec l’Institut des Jeunes Aveugles, superbe édifice du règne de Louis-Philippe, protégé au titre des Monuments historiques. L’annonce du démontage pierre par pierre de l’hôtel Napoléon III et de son remontage dans la parcelle, sans doute destiné à calmer les protecteurs du patrimoine, me paraît justement de nature à renforcer leur combativité. Il en va des monuments démontés et remontés – j’évoquais tout à l’heure l’aile de l’hôtel Hénault de Cantobre – comme du Père Noël : on a très envie d’y croire, mais personne ne l’a jamais vu.

A ce propos, j’ai évoqué deux ou trois fois la Chancellerie d’Orléans, démontée en 1925 par la Banque de France avec promesse de reconstruction, évidemment jamais honorée. Or il semble que le World Monument Fund se soit saisi du dossier. En savez-vous plus ?

Sans vouloir gêner les négociations en cours, on peut dire aujourd’hui que ce dossier connaît une véritable chance d’aboutir. Plus de 80 ans après la convention signée entre la Préfecture de la Seine et la Banque de France… Il faut rappeler que le dossier est très complexe. En effet, contrairement à ce que l’on croit souvent, la destruction a été opérée par la Ville de Paris (alors la Préfecture de le Seine) pour faire passer l’inutile rue du Colonel Driant, l’expropriation pour cause d’utilité publique a donc rendu la ville propriétaire de l’édifice : c’est donc à elle, et non à la Banque de France, qu’appartiennent les trois grands admirables salons entreposés dans des caisses dans un dépôt à Asnières. A l’époque, la fausse bonne idée de la Ville, consciente d’avoir perpétré un crime patrimonial (l’hôtel a été l’un des premiers édifices à bénéficier d’un classement au titre de la loi de 1913, dès 1914 à la demande de sa propriétaire) fut de proposer à la Banque de France de se charger de reconstruire l’édifice proche de son site d’origine, dans l’enclos de son siège voisin. Aujourd’hui, il ne reste plus rien du bâtiment dont les pierres ont disparu (étonnant, non ?) et l’on ne peut donc pas rebâtir ce monument admirable, dû à Boffrand. En revanche, les décors peuvent évidemment être remontés dans un « contenant » le plus adapté possible, en se souvenant qu’ils ne bénéficient plus d’aucune protection, puisqu’il a fallu déclasser l’hôtel pour le détruire. La solution trouvée par le World Monument Fund me paraît excellente : il s’agit du rez-de-chaussée de l’hôtel de Rohan propriété des Archives nationales, dans le Marais. Outre que les pièces prévues pour recevoir les décors n’ont plus aucun caractère et sont aux bonnes dimensions, cet hôtel est contemporain de celui de la Chancellerie, même s’il est d’un architecte différent ; enfin, les pièces sont situées au rez-de-chaussée sur jardin, avec la même orientation à l’ouest qu’à la Chancellerie. Un miracle, en somme.

Vous avez signé la pétition contre le Louvre Abu Dhabi. Que vous inspire à ce sujet, et plus généralement, la situation des musées, par exemple le récent débat sur l’inaliénabilité ?

Les plus grandes craintes ! J’ai en effet signé la pétition initiée par La Tribune de l’Art, parce qu’en conscience je considère l’aventure d’Abu Dhabi comme plus dommageable que porteuse d’avantages - autres que financiers, s’entend - pour notre patrimoine. J’ai toujours été frappé par le caractère monolithique, voire soviétisant, de la gestion française des musées, et j’assiste d’une manière étonnée et à leur transformation rapide sous le grand vent d’un discours pseudo-libéral où, tout à coup, la culture sacrée d’hier est devenue une valeur marchande et stratégique, qui dépasse peut être largement la seule question des musées, si l’on veut bien se souvenir que cette affaire lamentable a été imposée à l’origine par l’Elysée. Comme enseignant, je suis évidemment le premier à comprendre et à encourager l’importance des échanges culturels entre pays, entre scientifiques comme entre étudiants. Mais pour avoir organisé plusieurs expositions, il ne m’est pas difficile d’imaginer que la multiplication des événements, des coups médiatiques, des voyages spectaculaires d’œuvres à l’étranger, avec les meilleures volontés du monde et en s’abritant derrière la science (comme s’il n’y avait jamais d’accidents dans le transport des œuvres d’art) constitue une mise en danger des collections, par nature très fragiles.
Ce qui ne laisse pas d’étonner, c’est également de voir certains soutenir d’une main l’opération du Louvre Abu Dhabi et combattre de l’autre les projets actuels visant à supprimer l’inaliénabilité des œuvres d’art. Je vois pour ma part, dans les deux dossiers, la même logique de marchandisation, ce que le maire de Prague a justement appelé la « prostitution culturelle ». Dans un cas la location, dans un autre cas la vente, dans tous les cas un trafic officiel et avec bonne conscience des œuvres qui sont, jusqu’à preuve du contraire et selon la loi française, la propriété de la Nation. Quant à ces fameuses œuvres secondaires dont les sous-sols des musées regorgeraient et qu’on pourrait ainsi vendre, il n’y a guère que des élus, dont l’inculture générale est si préoccupante, pour le croire sérieusement… Je suis donc absolument hostile à ce nouveau coup de canif dans le contrat qui nous lie à notre héritage.

Vous êtes enseignant en histoire de l’art à l’Université. Il est à nouveau question de l’« enseignement des arts » dans le secondaire. N’y a-t-il pas un risque qu’il s’agisse comme d’habitude de promouvoir l’enseignement artistique qui existe déjà au lieu de l’histoire de l’art, ou bien que celle-ci soit confiée non à des historiens d’art, mais à des professeurs d’autres matières ?

En effet, l’élection présidentielle du printemps 2007 a ramené sur le devant de la scène ce vieux combat des historiens de l’art qui ressemble beaucoup à un serpent de mer. Rappelons l’état de notre discipline dans le système éducatif français pour bien comprendre les enjeux du débat actuel : il n’existe pas en France un Capes ou une agrégation d’histoire de l’art, alors qu’il existe une agrégation d’arts plastiques (obtenue après 1976 contre l’avis d’André Chastel). Logiquement, l’Education nationale n’a jamais voulu prendre en compte notre matière dans les études secondaires et l’histoire de l’art est donc aujourd’hui enseignée seulement à l’Université. C’est à l’évidence très insuffisant. La solution idéale a toujours paru être la création d’une agrégation et d’un Capes d’histoire de l’art – auquel nos collègues historiens semblent hélas peu favorables – entraînant la mise en place d’heures de cours et, partant, de postes d’enseignants. Une telle filière offrirait à l’évidence des perspectives qui n’existent pas aujourd’hui dans un milieu très sinistré sur le plan des débouchés professionnels.
L’objectif d’une telle révolution (rupture ?) dans l’enseignement est évidemment d’une portée beaucoup plus grande qu’une simple défense de la corporation des historiens d’art, comme vous vous en doutez. J’oserai dire un mot qui paraîtra grandiloquent : cette question touche à la civilisation car ce qui est en jeu, c’est rien moins que le développement de la sensibilité. Dans le monde si brutal et froid qui nous entoure, cette vertu est un antidote à la médiocrité et à la laideur, aussi vital que de respirer et de se nourrir. On ne peut pas déplorer que les Français ne connaissent que les noms de Picasso, Renoir ou Rodin, que le marché des livres d’art ne soit pas plus étendu, que les monuments et les musées connaissent des baisses de fréquentation inquiétantes en dehors des quelques établissements vedettes, enfin que nos compatriotes soient attachés si superficiellement à leur patrimoine et trop indifférent aux nombreuses menaces qui l’affectent tous les jours, et ne pas chercher à inculquer dès le collège la familiarité avec l’œuvre de l’art et la capacité de la comprendre, donc de l’aimer. La situation inverse prévaut en Italie et il n’est pas besoin de faire de grands discours sur la différence de place et d’impact dans la société par rapport à la France. Pierre Rosenberg a coutume de dire que si l’on n’est pas entré dans un musée avant l’âge de vingt ans on n’y entrera plus. Cette formule contient une part de vérité qui vient insister sur les carences de notre système éducatif. J’ai fait toutes mes études secondaires à l’école publique et, tandis qu’on me gavait de mathématiques et de géographie, je n’ai jamais entendu parler d’histoire religieuse ni d’art. Je considère qu’un système éducatif qui ne permet ni d’aborder la question du sacré ni celle de l’œuvre d’art, qui ont partie liée, comme un système gravement déficient sur le plan intellectuel. Pour parler comme Bourdieu, j’ajoute que c’est un système inégalitaire, puisque seuls certains enfants auront accès à l’art par leur milieu culturel familial.
Le combat actuel doit donc profiter d’un climat politique favorable pour qu’enfin, au collège comme au lycée, soit introduit un enseignement d’histoire de l’art. Faute de pouvoir obtenir immédiatement une agrégation ou un Capes, il est sans doute possible de créer d’ores et déjà une option d’histoire de l’art dans ces deux concours en histoire et en lettres, afin de garantir la qualité des enseignants qui dispenseront demain ces nouvelles heures de cours.
Par ailleurs, il faut être vigilant sur le contenu de ces cours. Ici se pose une question sémantique : histoire de l’art ou histoire des arts ? Il est évident que la tentation est grande de dispenser des rudiments d’histoire du cinéma, du théâtre, de la photographie, etc. qui apparaissent plus faciles (à tort d’ailleurs) et plus porteurs. Mais sans vouloir les opposer aux catégories traditionnelles des beaux-arts (peinture, sculpture, dessin, architecture, objets d’art, mobilier…), je crois fondamentalement que celles-ci doivent être traitées prioritairement comme les plus délicates à aborder, parce que les moins présentes dans notre environnement médiatique et culturel, pour ne rien dire de celui des enfants d’aujourd’hui… Je suis optimiste sur un point : dans une société de l’image comme la nôtre, apprendre à regarder celles-ci est une autre façon de développer l’esprit critique et donc l’intelligence. Sous ce rapport, l’enseignement de l’histoire de l’art m’apparaît d’une grande modernité et parfaitement en phase avec les besoins de notre époque.

Propos recueillis par Didier Rykner

Momus : 13, galerie Vivienne 75002 Paris. Mail :redaction.momus@wanadoo.fr

English version


Didier Rykner, dimanche 25 novembre 2007


Notes

1Monsieur Christian Vaudoyer, le plaignant (petit-fils de l’architecte), a fait appel de ce premier succès en espérant obtenir maintenant la dépose de la résille. Malheureusement, sous la résille, la façade a été également dénaturée par la modification des grandes fenêtres.

2Commission municipale consultative placée auprès du maire de Paris pour les questions touchant au Patrimoine.

3Dans le cadre de l’Association Avenir et Patrimoine, présidé par Philippe Prost, le 20 octobre 2007 à l’INHA.

4A l’occasion d’un colloque organisé par les partisans du projet le 25 octobre 2007 à l’hôtel de la fondation Cino del Duca au parc Monceau.




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