Internet et histoire de l’art


Malgré sa facilité d’utilisation, sa puissance de stockage et sa capacité de diffuser quasiment instantanément des informations à l’autre bout de la planète pour un coût ridicule, Internet n’est encore utilisé qu’à la marge par les historiens d’art.
A cela, on peut trouver plusieurs raisons.
D’abord, le manque de contrôle sur ce qui est mis en ligne : avec des moyens très faibles, n’importe qui peut créer un site et parler de ce qu’il veut, ce qui n’est pas forcément un gage de qualité.
Ensuite, la complexité des requêtes, surtout pour les néophytes : si l’on ne connaît pas déjà le site sur lequel on trouvera ce que l’on cherche, il est difficile de le localiser, malgré les nombreux moteurs de recherches et portails existant, qui sont rarement compétents pour sélectionner les adresses sérieuses dans un domaine aussi spécifique que l’histoire de l’art.
Enfin, et surtout, l’absence de mémoire d’Internet : un site, même institutionnel, peut disparaître du jour au lendemain. Le dépôt légal est balbutiant et la Bibliothèque Nationale peine à mettre au point une méthode permettant de sélectionner les sites qu’elle se doit de conserver. A cela se rajoute la difficulté liée à l’évolution incessante du contenu. Sur Internet, rien n’est figé, tout peut être modifié en permanence. Dès lors se pose la question de la périodicité du dépôt. Il faudra en outre que celui-ci permette, via la Bibliothèque Nationale, un accès permanent aux sites disparus.
Tous ces inconvénients sont réels. Aucun ne peut cependant remettre en cause l’utilité évidente du réseau pour les historiens d’art.

Actuellement, que trouve-t-on sur Internet dans notre discipline ?

On y dénichera assez peu d’articles de fonds. Ceci peut s’expliquer par la préférence donnée par les auteurs au support papier. Pourtant mieux vaut une diffusion sur Internet que pas de diffusion du tout, comme c’est hélas le cas de trop de travaux restés inédits.
Internet peut, également, donner une seconde vie à des textes à diffusion restreinte ou confidentielle. C’est un des objectifs de La Tribune de l’Art, qui met en ligne, par exemple, une étude de Stéphane Guégan, parue dans les actes d’un colloque consacré aux Fleurs du Mal (ouvrage que nombre d’historiens d’art risque d’ignorer), ou un article de Bruno Chenique sur Géricault paru dans la revue Histoire et anthropologie.
En attendant la mise en œuvre d’un vrai dépôt légal, faut-il pour autant renoncer à la publication de travaux inédits. Nous ne le croyons pas. Ainsi, on peut trouver quelques rares, mais excellentes revues d’art publiées uniquement sur Internet. Nous en citerons deux, dans des domaines différents. La première est la revue de l’Inventaire, appelée In situ. Le sérieux et l’intérêt des articles devraient leur valoir une véritable publication. Mais en l’absence de moyens, n’est-il pas préférable de les rendre disponibles sur Internet, plutôt que pas du tout ? L’autre exemple, non moins sérieux et non moins intéressant, est la revue sur le XIXe siècle, Nineteenth-Century Art Worldwide. Pour notre part, nous venons de mettre en ligne un article inédit de Nicholas Turner sur Pier Francesco Mola qui devait paraître dans les actes d’un colloque dont l’édition n’a pu être réalisée. Devait-il rester dans un tiroir ? Nous pensons évidemment l’inverse.
Alors que la Gazette des Beaux-Arts vient de disparaître, il ne faut pas se cacher la difficulté de plus en plus grande, en France tout au moins, à publier des articles d’histoire de l’art. Les revues savantes se comptent à peine sur les doigts des deux mains Il faut souhaiter qu’Internet ne les remplace pas, mais les complète. C’est d’ailleurs ce qu’a bien compris Studiolo, la nouvelle revue créée par l’Académie de France à Rome. Deux des articles du premier numéro trouvent leur prolongement sur Internet sous la forme de sites, l’un dédié au sculpteur Pierre de l’Estache, où l’on trouve le catalogue raisonné et un important appareillage critique que la revue ne pouvait prendre entièrement en charge, l’autre aux estampes d’interprétations d’après les peintures italiennes, sous la forme d’une remarquable base de données : Estampes françaises d’après les peintres italiens contemporains (1655-1724).
Les bases de données sont d’ailleurs le second axe fondamental pour lequel Internet peut être d’un apport remarquable à l’histoire de l’art. Ces bases sont de nature variée : archives, œuvres, artistes, monuments historiques ou collections de musées. Ces derniers proposent des sites très inégaux. Certains ne montrent que quelques photos des oeuvres qu’ils conservent, d’autres offrent effectivement une base exhaustive de leurs collections. Ils peuvent ainsi montrer, en couleur, la totalité de leur fonds. Le musée du Louvre va dans cette direction, grâce au mécénat du Crédit Lyonnais, puisque bientôt tous ses dessins seront accessibles par Internet. Le musée des Augustins, à Toulouse, pour ne citer que lui, met en ligne l’essentiel de ses collections de peinture.
Que l’on ne s’y trompe pas : ces bases de données ne peuvent et ne doivent pas remplacer les indispensables catalogues (raisonnés ou même sommaires) sur papier. Ils les complètent en permettant, par exemple, de donner de bonnes reproductions en couleur de l’intégralité des œuvres, chose presque impossible dans l’édition traditionnelle. La mise en ligne des peintures du musée des Augustins n’a d’ailleurs pas empêché la parution d’un catalogue raisonné des peintures italiennes.
Ces bases d’œuvres (et l’ensemble des bases de données présentes sur Internet) ne seront cependant pleinement efficaces que lorsque la recherche sera possible à partir de listes. La base de données des dessins du Louvre, par exemple, que l’on peut déjà consulter à partir de micro-ordinateurs au Cabinet des arts graphiques, nécessite que l’utilisateur tape le nom de l’artiste ou du sujet recherché. On ne peut donc trouver que ce que l’on cherche, contrairement à un livre que l’on peut feuilleter. Il en va différemment pour la base Joconde, où une liste de tous les artistes représentés peut servir de point d’entrée à la recherche. Un excellent exemple de recherche facile est fourni par le répertoire des gravures d’après des italiens, cité plus haut. A l’inverse, des bases remarquables comme Arcade ou celle de l’Institut Royal du Patrimoine artistique (belge) ne peuvent être « feuilletées », ce qui limite leur portée.

Pour conclure – mais nous reviendrons ultérieurement sur un sujet que cet éditorial est loin d’avoir épuisé – Internet doit donc être considéré comme un outil supplémentaire à la disposition des historiens d’art. Le potentiel est immense. Pour qu’il soit pleinement utilisé et utilisable, il faudra que les inconvénients cités au début soient réduits : une réelle pérennité - celle-ci devra être fournie, tout au moins pour la France, par la Bibliothèque Nationale ; une recherche rendue plus facile grâce à des sites proposant des liens fiables et des moteurs de recherche toujours plus performants ; une meilleure confiance dans la fiabilité des informations trouvées, qui sera la conséquence de ces évolutions.
Gageons que devant la richesse croissante des informations disponibles sur Internet, les nombreux historiens d’art encore réticents (souvent d’ailleurs par manque de familiarité avec la micro-informatique) finiront par y trouver leur compte.


Didier Rykner, mardi 13 mai 2003





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