L’exposition qui vient de se terminer à la Fondation Calouste Gulbenkian de Lisbonne et que nous n’avons malheureusement pas pu voir reflète la politique très active de cette institution bien connue pour ses riches collections mais aussi pour l’organisation de manifestations marquantes. C’est le cas de ce projet ambitieux qui étudie l’histoire de la Nature morte pendant quatre siècles. Un premier volet, réalisé en 2010 (12 février - 2 mai), avait concerné les XVIIe et XVIIIe siècles ; le second (21 octobre 2011 - 8 janvier 2012) s’attachait au XIXe et à la première moitié du XXe siècle. Ce sont donc deux catalogues formant diptyque qui gardent trace de ces présentations conçues par des commissaires ad hoc (Peter Cherry pour la première et Neil Cox pour la seconde) et avec le commissariat interne de Maria Rosa Figueiredo, conservateur en chef à la Fondation Gulbenkian.
Si l’ampleur du sujet envisagé peut surprendre, on doit saluer l’ambition d’une approche à la fois ouverte à un large public par le champ couvert et la qualité des œuvres montrées, et le caractère scientifique du propos dont atteste le choix des commissaires, le Dr Peter Cherry, du Trinity College de Dublin, spécialiste du sujet quant à l’art espagnol du XVIIe siècle pour le premier volume, et le Professeur Neil Cox de l’Université d’Essex, spécialiste de l’art du XXe siècle et de la phénoménologie pour le second volume. De fait, ces publications se présentent de la meilleure manière qui soit, c’est à dire en alliant des essais problématiques très éclairants sur le sujet, et un catalogue à proprement parler richement nourri de vraies notices d’œuvres, ce qui est évidemment délectable. Plusieurs autres chercheurs sont invités et livrent des textes sur des questions précises, en particulier dans le premier volume ; il faut mentionner que le projet initial prévoyait une seule exposition, et donc un seul catalogue, de très grande ampleur, que des questions techniques ont dû transformer en un projet à deux volets, permettant finalement à l’exposition d’avoir une plus longue vie. Le premier volume associe donc davantage de chercheurs pour des essais complétant le travail des commissaires. On citera le texte de John Loughman consacré à la Nature morte hollandaise du XVIIe et l’essai de Lesley Stevenson qui s’attache à la France et à des définitions de genre et de réception sous le titre : « The still life in France : tradition and équivocation ». L’ensemble des textes aborde donc les questions de terminologie, de genre, de statut, de modèle, de pratique de la nature morte, sans déconnecter ces questions des œuvres elles-mêmes et des artistes. Le catalogue à proprement parler ne compte pas moins de 71 numéros de 1600 à 1808, avec des œuvres provenant aussi bien de grandes institutions que de collections privées et où ne manque aucun nom majeur ; sans vouloir énumérer les œuvres reproduites et documentées, on peut mentionner Louise Moillon (superbe tableau conservé à Karlsruhe), Zurbaran et Goya, de nombreuses autres peintures espagnoles, italiennes et flamandes de premier plan, deux superbes œuvres de Willem Kalf, dont celle conservée au Musée de Tessé du Mans (ill. 1), sans oublier Largillière, Oudry, Desportes mais aussi l’élève de ce dernier, Roland de la Porte (magnifique tableau conservé au Musée Boijmans de Rotterdam) et deux Chardin. La qualité du corpus réuni forme une « illustration » éclairante au propos : rien ne vaut mieux qu’un ensemble d’œuvres de haute valeur pour donner sens à un discours aussi convaincant soit-il et c’est ici le cas.

1. Willem Kalf (1619-1693)
Armes et armures, vers 1643 ou 1645
Huile sur toile - 200 x 170 cm
Le Mans, musée de Tessé
Photo : C2RMF
Le second volume, correspondant à l’exposition qui vient de se terminer, comprend une introduction plus succincte mettant en perspective le genre « nature morte » et son devenir dans la perspective de la modernité. Si le propos n’évite pas un caractère un peu trop « conforme » à une histoire de l’art téléologique pour ne pas poser question, il a le mérite de la clarté et d’une excellente synthèse. La Nature morte comme rapport à l’objet et au réel est ainsi déclinée et le corpus des œuvres réunies réparti en sections thématiques : une réinvention du genre avec Paul Cézanne, le rapport à la tradition (illustré par des tableaux de Philippe Rousseau, Bonvin, Manet, Fantin-Latour, André Derain), la Nature morte comme forme et l’héritage impressionniste (Bazille, Renoir, Monet, Cézanne, Van Gogh, Vuillard, Bonnard et un tableau de l’écossais Samuel Peploe) ou encore la question de la structure et de l’espace (avec des œuvres de Cézanne, Picasso, Juan Gris, Braque mais aussi deux pièces de Giorgo Morandi de 1943 et 1955). Une section réunit des œuvres liées à la notion d’exil, de primitivisme, « d’ailleurs » (Van Gogh, Gauguin, Henri Rousseau, Matisse, Larionov, Nolde, Ensor et Max Beckmann). Le statut de l’objet représenté dans son incertitude ou son immatérialité est questionné par la présence de Braque, Boccioni, de quelques russes ou encore d’une nature morte de Lipchitz prêtée par le Centre Pompidou. Un choix restreint mais frappant illustre la question de la représentation de la vie moderne et du machinisme (avec Fernand Léger, Paolozzi, Le Corbusier, Théo van Doesburg, Améde Ozenfant et la très belle Deconstruction of the Planes of a Lamp d’Ardengo Soffici conservée à l’Estorick collection de Londres). L’attraction du modernisme parisien sur l’art international est évoqué avec Picasso, Albeto Magnelli, Severini ou encore le Nocturne de la géorgienne Véra Pagava. Un chapitre consacré à la photographie de Nature morte et à ses relations avec l’art pictural couvre une bonne partie de l’histoire de ce médium puisqu’on y trouve un tirage moderne d’après la Nature morte aux plâtres d’Hippolyte Bayard (1839) provenant de la collection du comte de Chambord (Paris, Musée d’Orsay) aussi bien qu’un tirage d’Heinrich Kühn de 1909. Intitulé « Crise de l’objet : rêves et cauchemars », une section aborde les Avant-gardes et le surréalisme avec Marcel Duchamp (le Porte bouteille de 1914, version de 1964), trois films (Hans Richter, Man Ray et le Ballet mécanique de Fernand Léger), Ernst, Dali, Magritte. Episode conclusif, « From the hunt to horror » donne à voir diverses Natures doublement mortes puisqu’il s’agit de trophées de chasse ou autres scènes de cuisine, depuis l’admirable Anguille et rouget de Manet (ill. 2) jusqu’au Maquereau de William Scott (1947, National Galleries of Scotland), en passant par Dominique Rozier et sa Nature morte au gibier (1886, Lille, Palais des Beaux-Arts), Renoir, Picasso et Soutine (Nature morte au morceau de viande crue, 1926, Troyes, Musée d’art moderne).

2. Edouard Manet (1832-1883)
Anguille et rouget, 1864
Huile sur toile - 38 x 46, 5 cm
Paris, musée d’Orsay
Photo : Rmn/H. Lewandowski
Derrière cette énumération un peu fastidieuse se cache en réalité un choix d’œuvres de premier plan, des prêts prestigieux et un propos qui ne se contente pas d’aligner des tableaux mais d’argumenter un propos. Nul doute que la très grande qualité des œuvres réunies n’ait frappé les visiteurs de l’exposition et renouvelé l’idée même de ce genre souvent perçu comme ennuyeux et pourtant si divers propice à l’expérimentation picturale. Comme dans le premier volume, chaque tableau est accompagné d’une copieuse notice non seulement centrée sur l’objet mais qui l’analyse dans l’optique de la section à laquelle il appartient, donnant à l’ensemble une logique démonstrative. Ces deux volumes parfaitement édités, également pourvus d’une bibliographie et chacun d’un index, ne sont donc pas seulement de beaux ouvrages et un reflet sans doute fidèle des expositions qu’ils accompagnaient, ils constituent aussi un outil scientifique sur le sujet, et sur chacune des œuvres exposées. L’actualité des manifestations de la Fondation Gulbenkian n’est pas assez fréquemment présente dans le paysage éditorial français. De telles publications montrent pourtant le travail de grande qualité réalisé à Lisbonne.
Sous la direction de João Carvalho Dias, In the Presence of Things. Four Centuries of European Still-Life Painting, Lisbonne, Fondation Calouste Gulbenkian, Volume I, XVIIe-XVIIIe siècles, 2010, 271 p. ISBN : 9789728884870. Volume II, XIXe-XXe siècles, 2011, 248 pages, ISBN 978972884822.
