Il était une fois Walt Disney. Aux sources de l’art des studios Disney


Paris, Grand Palais. Du 16 septembre 2006 au 15 janvier 2007. Puis au Musée des Beaux-Arts de Montréal, du 8 mars au 24 juin 2007.

1. Portrait de Walt Disney
dédicacé à Maurice Bessy, 1951
© Disney 2006

On se souvient de la remarquable exposition consacrée à Alfred Hitchcock et à ses liens avec l’art (Centre Georges Pompidou, 2001). C’est un peu dans le même esprit qu’est conçue la présentation au Grand Palais d’un ensemble conséquent de planches originales, d’objets, de documents et de films de Walt Disney (ill.1), mis en relation avec leurs sources dans l’art et la culture européenne (et parfois extra européenne). Sources directes ou correspondances non attestées par la « preuve » mais qui témoignent d’un héritage visuel commun et d’un inconscient collectif imagé : le débat n’est pas clôt, qui fut le même lors de l’exposition Hitchcock. Et, certes, les réticences de certains conservateurs de musée français à l’égard de ces expositions n’est pas le phénomène le moins intéressant du moment (ni le moins amusant). Tandis que certains discours légitiment, à l’excès, une conception de l’art et de la culture selon laquelle tout se vaudrait et tout serait dans tout, voici, à l’extrême inverse, qu’on se récrie à propos du « grand art » et que Disney viendrait, comme jadis Hitchcock, profaner le musée, lieu sacré et réservé aux arts dits majeurs. Les artistes symbolistes, abondamment représentés dans ces deux expositions, ne seraient sans doute pas les derniers à être surpris par une défense aussi « académique » du musée, eux qui luttèrent contre la hiérarchie des arts et des genres. Quoi qu’il en soit, la démonstration orchestrée par Bruno Girveau, Pierre Lambert, Guy Cogeval et Dominique Païni (ces deux derniers déjà artisans de l’exposition Hitchcock) est non seulement convaincante, mais aussi nécessaire. Bien des a priori et des clichés se voient réduits à néant lorsqu’on visite cette belle exposition, riche mais sobre, ludique mais intelligente, séduisante sans jamais tomber dans le racolage. Le dessin animé serait un art mineur ? La beauté et la subtilité des œuvres de Disney, la complexité de leur genèse, la richesse de leurs modèles et, si c’était nécessaire, la collaboration de Disney avec Dali (on y reviendra) attestent du contraire. Disney serait l’incarnation de la culture américaine dans son aspect le plus mercantile et le plus inculte ? La plupart des dessins animés ont été réalisés par des artistes européens formés dans des écoles des Beaux-Arts et leurs sources visuelles plongent aux racines mêmes de la vieille Europe dans toute sa noblesse, de Blake à Murnau, de Doré à Millais, de Granville à Böcklin et à Rackham. Ce n’est donc pas à une parade colorée et tapageuse de l’art hollywoodien que le visiteur est convié mais à un voyage passionnant dans le monde souvent subtil de la création, quel qu’en soit le support.

2. Documents, sources cinématographiques
et projections comparatives dans la deuxième
salle de l’exposition
Photo : J.-D. Jumeau-Lafond

En pénétrant dans les premières salles de l’exposition, on est frappé par le caractère intime et harmonieux de la scénographie. Il était sans doute difficile de concilier son aspect thématique (panneaux découpés évoquant les décors et les personnages des dessins animés et vitrines rappelant le cercueil de Blanche Neige), ses couleurs variées et l’abondance des projections avec l’accrochage traditionnel de toiles et de dessins. Le résultat est équilibré et propre à séduire un public jeune sans tomber dans l’infantilisme, et à plaire néanmoins à des visiteurs amateurs d’art. D’emblée, outre une section abondamment documentaire sur Walt Disney et ses débuts, l’accent est mis sur les collaborateurs du dessinateur. En effet, très rapidement, après les premières productions pionnières de 1928 et 1935, Disney cesse de dessiner lui-même et fait appel à des artistes européens émigrés aux Etats-Unis, le Suisse Albert Hurter, le Suédois Gustaf Tengreen et le Danois Kay Nielsen. Les premières salles illustrent la technique documentaire des studios et en particulier l’année 1935, durant laquelle Disney séjourne en Europe ; de ce voyage il rapporte plus de trois cents ouvrages illustrés de contes (les frères Grimm, Perrault etc.) et autres textes essentiels mais aussi rares, datant pour la plupart des XIXe siècle et début du XXeme. On y trouve les illustrations de Granville, Gustave Doré, Moritz von Schwind ou encore Arthur Rackham. Un choix conséquent de ces ouvrages est présenté. Les sources cinématographiques sont aussi explicitées de manière convaincante. Après avoir été influencé dans les années 1920 par les travaux pionniers d’Emile Reynauld ou de Winsor McCay, Disney puise abondamment durant les années 1930 dans le répertoire du cinéma contemporain. La scénographie juxtapose dessins préparatoires et agrandissements de pellicules de films mais c’est surtout la projection simultanée d’extraits qui frappe par sa pertinence (ill.2) ; le Frankenstein de James Whale et Les Temps modernes de Chaplin sont quasiment cités tels quels par Disney (visuellement mais avec évidemment un recul humoristique) tandis que la « Nuit sur le monde chauve » de Fantasia bénéficie du modèle admirable du Faust et du Nosferatu de Murnau ; mais tout au long de l’exposition, on retrouve aussi Fritz Lang (Metropolis), Robert Wiene (Le Cabinet du Dr Caligari), Paul Leni (Le Musée des figures de cire) et Wegener (Le Golem). On sait combien le cinéma expressionniste allemand est lui-même souvent issu de la peinture symboliste ; ce rebond vers le graphique n’est donc qu’un juste retour des choses.


3. Leyvind Earle
La Belle au Bois Dormant,
le château du Roi Stéphane, décor de production
Gouache - 32,7 x 101 cm
Burbank, Walt Disney Feature Animation and the
Animation Research Library
© Disney 2006

4. Victor Hugo (1802-1885)
Le Gai Château, 1897
Encre, lavis et crayon sur carton - 15,8 x 22,2 cm
Paris, Maison de Victor Hugo
Photo : Service de presse


Dans les deux salles consacrées aux paysages et à l’architecture, des sources évidentes sont présentées en relation avec les dessins. Le château de La Belle au Bois Dormant (ill.3), dont est présentée une grande maquette, est mis en rapport avec les Très riches heures du duc de Berry mais aussi avec Viollet-le-Duc, les dessins de Victor Hugo (ill. 4) et les châteaux de Louis II de Bavière. Les studios Disney ne se contentent pas en effet de pratiquer un « copier-coller » mais fondent diverses inspirations dans une recréation originale. Les paysages de Bambi sont ainsi fortement inspirés par l’art du Japon tandis que John Millais, Gaspard David Friedrich et Arnold Böcklin servent à l’atmosphère plus sombre de Fantasia. Une belle toile de Brueghel le jeune évoque les villages de La Belle au Bois Dormant.


5. Vue de l’exposition
L’Ours mendiant d’Emmanuel Frémiet,
bronze, 60 x 26,5 cm (coll. privée Paris)
et La Forêt mystérieuse de William Degouve de
Nuncques, 1900, 126 x 293 cm
Photo. J.-D. Jumeau-Lafond

6. Eugène Grasset (1845-1917)
Trois femmes et trois loups, vers 1900
Aquarelle, rehauts d’or - 31,5 x 24 cm
Paris, Musée des Arts décoratifs
Photo : Service de presse


7. Arthur Rackham (1867-1939)
Le Songe d’une nuit d’été, 1909
illustration de la pièce deW. Shakespeare
Paris, Bibliothèque nationale de France
Photo : Service de presse

Une salle est intégralement consacrée à l’anthropomorphisme, thème abondamment utilisé dans les productions de Disney et qui rejoint une tradition foisonnante de l’illustration au XIXe siècle. Grandville, Daumier, Benjamin Rabier ou encore Beatrix Potter comptent parmi les sources des nombreux animaux anthropomorphisés présentés. Regard aimablement humain sur les animaux ou méchamment « animal » sur les objets et les plantes, l’anthropomorphisme utilisé par Disney couvre toute la gamme émotionnelle, depuis la tendresse et l’humour jusqu’à l’inquiétude et la terreur. Le bel Ours mendiant d’Emmanuel Frémiet trône avec bienveillance sur sa sellette tandis que les arbres de La Forêt mystérieuse de William Degouve de Nuncques se tordent comme des reptiles au second plan (ill. 5). La fuite de Blanche Neige dans la forêt est confrontée avec les Trois femmes et trois loups d’Eugène Grasset (ill. 6) et le Songe d’une nuit d’été d’Arthur Rackham (ill. 7). D’autres œuvres marquantes viennent compléter le propos comme Les Lavandières de la nuit de Yann’ Dargent ou le Nocturne aux elfes de Gustave Doré.


8. Blanche Neige et les sept Nains,
La Reine tenant le coffret, 1937,
décor de production, celluloïd, encre et gouache
Collection Stephen Ison
© Disney 2006

9. Georges De Feure (1868-1928)
La Femme au chapeau noir, vers 1900
Huile sur toile - 59,5 x 72,5 cm
Paris, collection particulière
© D.R.


10. Joan Crawford, vers 1940
Photographie
Paris Bibliothèque du film et de l’image. C.
© Studio Lorelle

Les salles suivantes explorent les sources des dessins animés œuvre par œuvre. La Blanche Neige de 1937 est évidemment un exemple révélateur des pratiques des studios Disney. Tant la belle princesse que la méchante reine (ill. 8) son utilement comparées à de multiples sources, toutes plus convaincantes les unes que les autres. L’iconographie de la sorcière, abondante au XIX e siècle, laissait l’embarras du choix aux commissaires qui ont toujours, cependant, privilégié le rapport plastique plus que simplement thématique. La Sorcière et le chat de Paul Ranson complète un florilège saisissant dans lequel se côtoient La Femme au chapeau noir de Georges De Feure (ill. 9), la statue colonne de la cathédrale de Naumburg (Uta, épouse du margrave de Meissen) et une photographie de Joan Crawford, modèle avéré de ce personnage peu sympathique (ill.10). Enfin une projection simultanée de la transformation de la reine en sorcière et de la scène de métamorphose au cinéma du Dr Jekyll et Mister Hyde (1932) vaut à elle seule la visite. Après un long couloir transformé en forêt poétique par un grand décor issu des dessins de Disney, on descend au premier étage pour la suite de l’exposition ; notons l’effort de scénographie qui, avec ce dispositif et, semble-t-il, avec l’assombrissement de l’escalier bien ingrat du Grand Palais, évite la rupture d’ambiance entre les niveaux.


11. Franz von Stuck (1863-1928)
Dissonance, 1910, h
Huile sur bois - 76,7 x 70 cm
Munich, Museum Villa Stuck
Photo : Service de presse

12. Gustave Moreau (1826-1898)
La Libellule, 1884,
Aquarelle - 22,5 x 33,5 cm
Paris, Musée Gustave Moreau
Photo : Service de presse


13. Friedrich Wilhem Murnau
Faust, une légende allemande, 1926 Photogramme
Paris, Bibliothèque du Film et de l’Image
© F.W. Murnau Stiftung

Les salles suivantes poursuivent la confrontation des sources, œuvre par œuvre, non, certes, sans un certain systématisme qui peut lasser. Les prêts obtenus renforcent toutefois l’intérêt du parcours : de beaux von Stuck, dont le célèbre Dissonance (ill. 11) pour la salle consacrée à Casse Noisette, plusieurs Böcklin importants pour Fantasia, La Libellule de Gustave Moreau (ill. 12) pour Peter Pan (salle particulièrement réussie) ou encore plusieurs oeuvres de la dernière génération préraphaélite avec Marianne Stokes (en particulier Mélisande). Les références cinématographiques sont encore mises à contribution pour Fantasia avec le toujours sublime Faust (ill. 13) et une comparaison éloquente entre le magicien et une image du Cabinet des figures de cire de Paul Leni (ill. 14 et ill. 15). Il est révélateur que la salle consacrée à Alice au pays des merveilles ne recèle aucune des photos prises par Lewis Carrol : ses petites filles étaient sans doute trop ambiguës pour plaire à l’Amérique pudibonde… et les studios Disney leur ont préféré l’illustration gentillette de Béatrix Potter.


14. Fantasia, L’Apprenti sorcier, 1940
Gouache - 14,6 x 18,5 cm,
Walt Disney Feature Animation and
the Animation Research Library
© Disney 2006

15. Paul Leni
Le Cabinet des figures de cire, 1924
Photogramme
Paris, Bibliothèque du Film et de l’Image.
© The Douris Corporation


Les limites chronologiques de La Tribune de l’art nous dispensent opportunément de détailler la dernière salle de l’exposition qui rassemble des œuvres d’art contemporain inspirées par l’univers de Walt Disney : si elles attestent du pouvoir universel de Mickey au XXe siècle, elles n’apportent guère de gloire supplémentaire à la destinée du « grand art ». Mentionnons plutôt le très beau film de 6 minutes réalisé en 2003 par les studios californiens à partir du matériel conçu avant la mort de Walt pour le projet commun avec Salvador Dali. Ce Destino, véritable dessin animé surréaliste est une merveille et il achève de faire réfléchir sur le statut de cet art dit mineur, surtout lorsqu’on traverse en sortant la salle contemporaine sus citée dont la vision ne manquera pas de donner aux enfants un choc sans doute égal, voire supérieur, à celui que Blanche Neige donne à certains conservateurs de musée.

Catalogue : Il était une fois Walt Disney. Aux sources de l’art des studios Disney, textes de Robin Allan, Holly Crawford, Bruno Girveau, Pierre Lambert, Leila Smith, Charles Solomon, Musée des Beaux-Arts de Montréal, Réunion des Musées Nationaux, 336 pages, 320 illustrations, 45 euros. ISBN 2-7118-5013-7.


Le catalogue de l’exposition, remarquable en tous points, reprend l’intégralité de ses enseignements avec des essais très intéressants comme celui consacré par Bruno Girveau à « La Nostalgie bâtisseuse et à l’architecture » ou celui de Charles Solomon au Destino de Dali. Ouvrage savant et attrayant à la fois, il mérite de figurer dans toutes les bonnes bibliothèques d’art.


Jean-David Jumeau-Lafond, dimanche 22 octobre 2006



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