Hôtel de la Marine : le baroud d’Alexandre Allard et Renaud Donnedieu de Vabres


1. L’équipe du projet "La Royale" devant l’Hôtel de la Marine
le mardi 28 juin 2011
A gauche, Renaud Donnedieu de Vabre et Alexandre Allard
Photo : Didier Rykner

28/6/11 - Patrimoine - Paris, Hôtel de la Marine - Alors que la commission présidée par Valéry Giscard d’Estaing poursuit ses travaux malgré les fuites plus ou moins crédibles qui se sont multipliées ces derniers jours, Alexandre Allard et Renaud Donnedieu de Vabres présentaient ce matin à la presse le projet « La Royale » sur lequel ils travaillent depuis au moins deux ans.
On s’interroge d’ailleurs sur le sens de cette mise en scène (la présentation s’est terminée en prenant la pose devant une maquette de l’Hôtel de la Marine sur la place de la Concorde devant le vrai bâtiment - ill. 1). Veulent-ils faire pression sur la commission ou sur les décideurs politiques ? Quoi qu’il en soit, le contenu du projet n’a surpris personne. Celui-ci avait largement filtré dans la presse et nous en avions largement parlé nous-même sur ce site (voir les articles).

Sur le plan patrimonial, rien à craindre nous disent en cœur les promoteurs du projet. Jean Nouvel se dit ainsi « un peu vexé » qu’on ait pu mettre en doute son respect du patrimoine (peut-être ses détracteurs ont-ils en mémoire le théâtre de Lyon, ou son projet pour le Musée d’Art et d’Histoire de Genève - voir l’article). Selon lui, puisque « tout se passe sous le contrôle de l’Etat », les risques sont « fantômes ». Hélas, si la vigilance de l’Etat était suffisante pour garantir l’absence de risque patrimonial, cela se saurait. Et pourtant, en l’occurrence, il existe un document provenant de l’Architecte en Chef chargé de ce monument, Etienne Poncelet, que nous avons déjà largement examiné ici. Comme nous l’avions fait remarquer, le projet « La Royale » prévoit de couvrir cette cour (toutes les cours d’ailleurs), ce qu’interdit expressément le rapport Poncelet. Qu’à cela ne tienne : Jean Nouvel annonce que cette verrière, un sujet « ultra-délicat » avoue-t-il lui-même, sera « réversible »... Quelle réversibilité peut-on attendre d’une installation de ce genre qui sera d’ailleurs mise en place au moins pour 70 ans, durée du bail emphytéotique prévu ? Mais qu’importe : toujours selon Jean Nouvel, cité dans le dossier de presse : « le dessin de ces nouveaux toits de verre en harmonie avec les toits de zinc et l’architecture du XVIIIe sie ?cle rendra ces espaces inte ?rieurs plus pre ?cieux, plus e ?motionnels. » En gros, Jean Nouvel aime beaucoup ce que propose Nouvel Jean, architecte de ce projet, et son intervention deviendra d’ailleurs elle-aussi patrimoniale a-t-il laissé entendre (« le patrimoine se fabrique aussi aujourd’hui »). Il va d’ailleurs plus loin dans l’intervention puisqu’il dit aussi, toujours dans le dossier de presse, qu’il construira sur le dernier étage : « le dernier e ?tage, sous les toits, fera l’objet d’une architecture ve ?ritable, symphonie de gris pour s’inte ?grer dans les toits de Paris, que l’on verra depuis les nouvelles ouvertures donnant sur les verrie ?res. » Ces adjonctions lourdes sur le bâtiment de Gabriel, nul doute qu’elles ne se limiteront pas à ces parties, car la discrétion n’est pas la qualité première de l’architecte. Il est d’ailleurs difficile d’en savoir davantage puisque ses plans présentés aux journalistes et qui se trouvent à partir d’aujourd’hui sur le site dédié au projet ne sont absolument pas détaillés.

2. Sous-sol de l’Hôtel de la Marine
dans le bunker construit par les allemands
Photo : Service de presse d’Alexandre Allard

Pourtant, comme l’a confirmé Alexandre Allard, « il n’y a pas un interstice [du monument] que nous ne connaissions pas. » Ce qui n’est pas étonnant puisque nous avions expliqué ici même l’incroyable distorsion de concurrence qu’il y avait entre les différents candidats à la reprise de l’Hôtel de la Marine. Rappelons que les candidats n’avaient droit qu’à deux visites d’une heure et demi, d’une partie du bâtiment seulement, avec un nombre limité de personnes, et sans pouvoir prendre des photos. Une contrainte que ne semble pas avoir connue Alexandre Allard puisqu’il a donné à la presse des photographies de toutes les parties du bâtiment, y compris de l’intérieur du bunker (ill. 2) qu’il veut transformer en studio d’enregistrement pour les plus grands musiciens internationaux.
Car « La Royale », qui veut rien moins que « faire de Paris la capitale mondiale de la Culture et de la Création », sera le rendez-vous de tous les artistes : les métiers d’art (joailliers, ébénistes, cristalliers, orfèvres, etc.), les musiciens, les cinéastes, les monteurs, mais aussi les marchands, les galeristes, tous les représentants de la Culture, mais encore les musées, les collectionneurs, et même les cuisiniers...
A la Royale, on trouvera de tout, tout le temps et à toute heure (« 7 jours sur 7, 24 h sur 24 »), bien mieux encore qu’à la Samaritaine à la grande époque. Il s’agit de « fabriquer un grand écosystème, celui de la création ! » Ce sera « une grand machine ouverte à qui voudra l’utiliser. »

Le financement de tout cela n’est pourtant pas vraiment très clair. Bien entendu, tout le monde est désintéressé... Selon Alexandre Allard, les métiers d’art généreront très peu de revenus, ils paieront en fonction de leur chiffre d’affaire. Ils gagneront de l’argent sur les transactions sur l’art car il présenteront dans ce lieu : « les meilleures œuvres que l’on puisse trouver sur la planète » et y logeront « les plus grands mécènes et les plus grands collectionneurs »... Et les plus grands mécènes et les plus grands collectionneurs achèteront donc les meilleures œuvres que l’on puisse trouver sur la planète (ce qui est somme toute logique). Et La Royale prendra un pourcentage sur les transactions. L’autre grande source de revenus viendra de la location des espaces.
Le chiffre d’affaire sera d’environ 80 à 90 millions d’euros, sur lesquels resteront 30 millions d’euros qui permettront de payer les travaux, la soulte, les impôts, l’entretien... Il restera 4 ou 5 millions d’euros seulement. « Ce n’est pas avec ça que ma famille va s’enrichir » a dit Alexandre Allard. C’est donc du pur désintéressement. C’est d’ailleurs normal puisqu’il affirme : « cela fait dix ans que j’ai décidé de faire quelque chose pour mon pays. » Et c’est tombé sur l’Hôtel de la Marine.

Plus sérieusement, il est à peu près certain que ce projet n’a plus aucune chance d’être mis en œuvre, et c’est heureux. Il reste à attendre les conclusions de la commission, sachant que le retard que semble prendre le projet de pentagone à la française, à Balard, semble laisser encore quelques années à la Marine pour quitter les lieux. Le temps de leur trouver une affectation digne de leur passé.


Didier Rykner, mardi 28 juin 2011



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