Heures italiennes. Trésors de la peinture italienne en Picardie


Valentin de Boulogne, les frères Le Nain, la peinture religieuse du XVIIIe siècle dans les églises parisiennes en attendant Nicolas Régnier à Nantes et les tableaux de l’abbé Desjardins à Rennes : la peinture ancienne est à l’honneur en cette année 2017, et les quatre expositions que proposent les musées de Picardie, dédiées aux peintures italiennes conservées dans les églises de la région, viennent renforcer ce constat.
Quatre expositions donc, réparties par périodes, mais un seul catalogue qui fait le lien entre elles, chaque œuvre exposée bénéficiant d’une notice et un répertoire en index venant lister celles non retenues pour cet événement. On pourra compléter sa lecture par la consultation de la base RETIF de l’INHA, qui recense de manière aussi exhaustive que possible les tableaux italiens des collections publiques françaises. C’est en partant de ce travail que les commissaires, Nathalie Volle et Christophe Brouard, aidés de nombreux autres historiens de l’art, ont pu mener à bien cette entreprise. Le nombre d’œuvres concernées est colossal : la Picardie recèle beaucoup de musées conservant des peintures italiennes, des plus étudiées comme le Musée Condé à Chantilly, au plus méconnues comme celui de La Fère ou l’abbaye de Chaalis. Les découvertes sont en effet nombreuses, pas seulement dans les églises, mais aussi dans les musées, et particulièrement dans les deux derniers cités. Si le Musée Jacquemart-André à Paris est bien connu, rares sont ceux qui se doutaient du nombre et de la qualité des collections de Chaalis réunies par Nélie Jacquemart après la mort de son mari et dont une bonne part a été légué à Chaalis. De même, le Musée Jeanne d’Aboville de La Fère, très petite ville qui peine à s’en occuper comme il le faudrait faute de moyens, recèle des trésors qui étaient il y a peu encore insoupçonnés.
Ces quatre expositions, ou plutôt cette exposition en quatre parties, sont donc exemplaires et passionnantes. Chaque étape mérite une visite. Nous commencerons celle-ci dans l’ordre chronologique, avec le Musée de Picardie d’Amiens qui accueille les œuvres des Primitifs jusqu’au XVe siècle.

Trecento-Quattrocento (Amiens, Musée de Picardie, du 10 mars au 2 juillet 2017)

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1. Jacopo di Cione (documenté dès 1356-1398/1400)
Lippo Memmi (documenté dès 1317-vers 1348) et atelier
Maestro del Trittico di San Bartolomeo
(actif entre XIVe et XVe s.)
Polyptyque
Panneaux
Ermenonville, église Saint-Martin
Photo : Didier Rykner
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Une mention, tout d’abord, pour la muséographie. Pour la première fois depuis très longtemps, l’ancienne chapelle qui était transformée en bar sert à nouveau à présenter des œuvres. Malgré son étroitesse, des cloisons ont pu être installées qui permettent un parcours clair de l’exposition, sur des cimaises d’un bleu bien adapté aux œuvres. Comme pour les autres étapes, l’état des collections ne permet pas de raconter une histoire de la peinture italienne de manière exhaustive, le hasard des provenances rendant certaines écoles mieux représentées, tandis que d’autres manquent. Les primitifs du duc d’Aumale sont évidemment les grands absents de l’exposition puisqu’ils ne peuvent être prêtés. On ne verra donc pas ici le Giovanni di Paolo ni les Fra Angelico de Chantilly. On ne verra pas davantage les Giotto de Chaalis que leur état n’a pas permis de prêter. Malgré ces lacunes, l’ensemble est néanmoins très remarquable et plein de surprises. Dès l’entrée en effet, un grand polyptyque attire l’œil (ill. 1) : on s’aperçoit à peine qu’il s’agit d’une reconstitution. Les œuvres sont authentiques mais le retable a été construit à partir de panneaux de différents artistes et écoles. Au XIXe siècle, on aimait dépecer les ensembles, mais d’autres amateurs les reconstituaient en rassemblant des fragments disparates. La reconstitution est ici très réussie. Il faut distinguer trois ensembles : les principaux panneaux chacun surmontés d’un tondo avec une figure sont du Florentin Jacopo di Cione. Les pilastres, de part et d’autre, avec chacun deux saints, sont attribués à Lippo Memmi et à son atelier. Enfin, la prédelle est du Maître del Trittico di San Bartolomeo, un artiste anonyme travaillant dans les Marches entre les XIVe et XVe siècles, complétée au XIXe siècle par un faussaire très habile. Ce polyptyque est conservé dans l’église d’Ermenonville à qui il fut offert par le prince Radziwill en 1866.
Une autre église de la région, celle de Pierrefonds, est riche de trois primitifs qui appartiennent à l’association diocésaine, tous trois des Vierges à l’enfant florentines de la fin du XIVe et du début du XVe siècle, classées monuments historiques en 2009.


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2. Geminiano di Bongiovanni Benoni (fin XVe-début XVIe)
Saint Jérôme lisant, vers 1490
Huile sur panneau transposé sur toile - 64,5 x 49 cm
Fontaine-Chalais, abbaye royale de Chaalis
Photo : Studio Hébert-Abbaye royale de Chaalis
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3. Luca Signorelli (vers 1450-1523)
La Vierge à l’enfant avec saint Jean
Baptiste et saint Jean-l’Évangéliste

Fontaine-Chalais, abbaye royale de Chaalis
Photo : Studio Hébert-Abbaye royale de Chaalis
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Dès cette première étape, la richesse de Chaalis et de La Fère saute aux yeux. Ce sont en effet pas moins de dix tableaux appartenant au premier musée et trois au second, soit plus de 60% des œuvres exposées ici qui viennent de ces deux collections. À Chaalis, on peut ainsi admirer un beau Saint Jérôme (ill. 2) attribué récemment à Giminiano di Bongiovanni Benzoni, un peintre ferrarais proche d’Ercole de Roberti, un panneau des débuts de la carrière de Luca Signorelli représentant La Vierge à l’enfant avec saint Jean-Baptiste et saint Jean-l’Évangéliste (ill. 3) et un tondo du Pseudo-Granacci avec la Vierge à l’enfant, le petit saint Jean-Baptiste et deux anges. Ces deux dernières œuvres, peintes par des artistes morts au XVIe siècle, auraient pu être présentées à Chantilly, bien qu’elles aient sans doute été peintes à l’extrême fin du Quattrocento. On pourrait également faire la même remarque sur l’un des trois tableaux de La Fère, encore un panneau rond, attribué à un maître de convention, le Maestro del Tondo Campana. On remarquera enfin, conservé au Musée de Picardie à Amiens, un impressionnant retable haut de plus de 3 mètres et formé de neuf panneaux, dû à Stefano Sparano ill. 4), peintre documenté à Naples de 1506 à 1544-1545. Clairement, là encore, l’œuvre aurait pu être montrée avec celles du XVIe même si la forme (le polyptyque) et le style (notamment les saint Pierre et saint Paul de part et d’autre) renvoient à l’art du siècle précédent.


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4. Stefano Sparano (documenté de 1506 à 1544-1545)
Retable
Tempera et or sur panneaux - 333 x 208 cm
Amiens, Musée de Picardie
Photo : Didier Rykner
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Privé de Giotto et des tableaux de Chantilly (dont on rappellent qu’ils firent l’objet d’une exposition en 2014 - voir l’article), le chapitre amiénois doit se contenter de montrer des artistes peu connus, à l’exception de Signorelli. On n’y voit aucun chef-d’œuvre bouleversant, mais la qualité des œuvres est néanmoins très bonne, et cette étape ne doit pas être oubliée sur le parcours de la peinture italienne en Picardie. On soulignera la précision des cartels, très développés, qui permettent à ceux qui le désirent d’en savoir davantage sur les œuvres sans avoir à se promener avec le catalogue.

Cinquecento (Chantilly, Musée Condé, du 25 mars au 2 juillet 2017)

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5. Palma le Jeune (1548-1628)
Baptême du Christ, vers 1600
Huile sur toile - 238 x 130 cm
Fontaine-Chalais, abbaye royale
de Chaalis
Photo : Didier Rykner
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Toujours très actif, le Musée Condé ne se contente pas d’accueillir les tableaux du XVIe siècle d’« Heures Italiennes ». Il a également ouvert un nouveau cabinet de dessins dont nous parlerons dans un autre article, qui donne une deuxième raison de le visiter ce printemps. Pour cette nouvelle exposition, la salle de l’Orangerie a temporairement été abandonnée. Les œuvres se déploient donc dans les deux anciens espaces naguère dévolus aux présentations temporaires : les galeries des Cerfs et de Psyché.

S’agissant de faire un bilan des œuvres conservées en Picardie, les œuvres montrées peuvent paraître inégales. Il reste que le nombre de découvertes, de nouvelles attributions ou de tableaux méconnus est assez grand et que l’on peut y voir plusieurs chefs-d’œuvre.
Nous ne parlerons pas des tableaux du duc d’Aumale que le musée a d’ailleurs choisi de ne pas enlever du parcours permanent. Rien de plus célèbre et de plus beau que les trois Raphaël qui sont catalogués mais qui ne constituent pas une surprise. En revanche, comment dire le choc que provoque la découverte du Baptême du Christ (ill. 5) et de Suzanne et les vieillards de Palma le Jeune ou le Portrait d’un procurateur de l’entourage de Domenico Tintoretto, tous trois conservés à Chaalis avec d’autres tableaux tous aussi importants comme le Portrait d’un Avogadore ou conseiller d’État par le Vénitien moins connu Paolo de Freschi ? Ces tableaux font une nouvelle fois honneur au goût de Nélie Jacquemart. Et leur bibliographie extrêmement réduite démontre qu’ils ne devaient pas être connus de grand-monde, même s’il ne s’agit pas de découvertes au sens propre du terme.


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6. Simone Peterzano (1535 ?-1599)
L’Annonciation, 1560-1565
Huile sur toile - 180 x 121 cm
La Fère, Musée Jeanne d’Aboville
Photo : Musée Jeanne d’Aboville
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Pour le XIVe siècle, le Musée de La Fère se révèle également particulièrement riche. L’extraordinaire Annonciation (ill. 6) en témoigne : sans doute est-elle célèbre dans cette ville, puisqu’elle est qualifiée par L’Union, en 1998, lorsqu’elle rentre de restauration de « tableau le plus célèbre du musée ». Elle restait néanmoins anonyme, ce qui n’est désormais plus le cas puisqu’elle est publiée par Christophe Brouard dans le catalogue comme une œuvre majeure de Simone Peterzano. On remarquera aussi, en provenance de La Fère, un Mariage mystique de sainte Catherine d’Alexandrie par Girolamo da Santacroce (ill. 7).


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7. Girolamo da Santacroce (vers 1480-1556)
Mariage mystique de sainte Catherine d’Alexandrie, vers 1545-1550
Huile sur panneau - 60 x 78 cm
La Fère, Musée Jeanne d’Aboville
Photo : Didier Rykner
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D’autres tableaux peu connus sont révélés par l’exposition : du Musée d’Art et d’Archéologie de Laon vient un Portrait de jeune homme naguère donné à l’école de Bronzino. Une attribution exacte mais qui peut désormais être précisée : il s’agirait d’une œuvre d’Alessandro Allori. Du Musée Vivenel de Compiègne (elle lui a été déposée par la chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours de la même ville), une Présentation au Temple de Lavinia Fontana est pratiquement inédite. On compte en revanche pour le XVIe siècle peu d’œuvres conservées dans des églises, à l’exception d’un tableau donné à l’école ou à l’entourage d’Orazio Samacchini représentant la sainte Famille avec des saints (La Neuville-en-Hez, église de la Nativité).


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8. Alvise Vivarini (vers 1442/1453-1503/1505)
La Vierge à l’enfant, avec saint Jérôme, sainte
Marie-Madeleine, saint Pierre et saint Augustin
, 1500
Huile sur panneau - 144 x 99,4 cm
Amiens, Musée de Picardie
Photo : Service de presse
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On conclura cette étape en signalant l’un de ses plus beaux tableaux, qui appartient au Musée de Picardie : il s’agit d’une sainte conversation peinte par Alvise Vivarini (ill. 8). On remarquera à cette occasion que si les Florentins étaient mieux représentés à Amiens, à Chantilly la prééminence numérique, comme sans doute en qualité, revient - si l’on exclut les tableaux du Musée Condé - à l’école vénitienne.

Seicento (Beauvais, Musée départemental de l’Oise et Le Quadrilatère, du 27 avril au 17 septembre 2017)

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9. Italie (Rome), vers 1640-1650
Soldat tenant une pique
Huile sur toile - 95 x 78 cm
Compiègne, Musée national du Palais
Photo : Didier Rykner
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L’exposition de Beauvais est sans doute la plus riche en découvertes. Nous devrions d’ailleurs écrire les expositions, car celle-ci est présentée dans deux lieux différents : au Musée départemental de l’Oise, dans un parcours plus ou moins chronologique, et dans l’ancienne galerie des tapisseries transformée en centre d’exposition dévolu à la ville, essentiellement d’art contemporain, et baptisé le « Quadrilatère »1, où sont présentés, dans un ordre qui nous échappe, les plus grands formats. Chacune de ces parties bénéficie d’une scénographie différente. Au musée, une mise en scène sobre qui mériterait néanmoins d’être mieux éclairée. Au « Quadrilatère », une muséographie qui se veut « moderne » et qui serait juste passable si elle n’était pas handicapée par un éclairage beaucoup trop violent et occasionnant de multiples reflets. Il doit être plus facile de mettre en lumière des installations que de la peinture ancienne. On ne comprend pas bien non plus pourquoi les cartels, imprimés directement sur les cloisons, sont tantôt à droite, tantôt en haut, tantôt en bas, tantôt à gauche, et parfois difficilement lisibles.

Dans le musée, le parcours commence avec des peintures caravagesques. On y remarque dès la première salle quelques tableaux peu connus : une nouvelle copie inédite d’après la Madeleine de Caravage, découverte par Nathalie Volle au Musée de Senlis et où Arnauld Brejon de Lavergnée voit une main qui pourrait être française, et une paire de pendants (probablement de faux pendants tant les œuvres sont dissemblables) déjà publiés mais assez oubliés car déposés par le Louvre en 1872 au château de Compiègne où ils n’étaient pas exposés. Le plus beau des deux, représentant un Soldat tenant une pique (ill. 9), n’est pas sans faire penser à Vouet. Il s’agit probablement d’un peintre actif à Rome sans que l’attribution puisse pour l’instant être précisée davantage.


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10. Rutilio Manetti (1571-1639)
La Mort de saint Joseph
Huile sur toile - 130,5 x 162 cm
Beauvais, Musée départemental de l’Oise
Photo : Didier Rykner
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La salle suivante montre deux tableaux siennois, l’un par Francesco Rustici Saint Sébastien soigné par les saintes femmes (Amiens, dépôt du Louvre), l’autre par Rutilio Manetti représentant La Mort de saint Joseph (ill. 10). Cette toile, comme beaucoup d’autres dans l’exposition, a été acquise dans les années 1960-1970 grâce aux dommages de guerre reçus par Beauvais. Fort bien conseillés, notamment par Michel Laclotte et Jacques Foucart, certains musées particulièrement touchés par les bombardements achetèrent de nombreuses peintures italiennes du XVIIe siècle notamment. C’est également le cas dans la même salle d’un très beau (et rare dans les musées français) tableau milanais par Morazzone représentant La Résurrection de Lazare (ill. 11).


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11. Pier Francesco Mazzuchelli,
dit Il Morazzone (1573-1626 ?)
La Résurrection de Lazare, vers 1598
Huile sur toile - 136 x 83 cm
Beauvais, Musée départemental de l’Oise
Photo : Didier Rykner
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La salle suivante comporte plusieurs portraits par Luca Giordano et Jusepe de Ribera, deux artistes très bien représentés dans les collections françaises, notamment en Picardie (nous y reviendrons avec le second accrochage). Notons qu’ici Ribera est annexé à l’Italie alors qu’on le considère plutôt habituellement comme un peintre espagnol.
Parmi les paysages, on retiendra une fois de plus deux tableaux provenant de La Fère : un Roger et Angélique par Filippo Napolitano (ill. 12) et un Bon Samaritain par Carlo Saraceni (ill. 13). Un peu plus loin, une salle de natures mortes permet de voir un des plus beaux Castiglione des collections françaises et un tableau de Francesco Noletti où l’on retrouve son extraordinaire qualité dans le rendu des tapis, que nous signalions il y a quelques mois à propos d’une œuvre de cet artiste sur le marché de l’art.


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12. Filippo Napoletano (1590-1629)
Roger et Angélique ou Persée et Andromède, 1620-1629
Huile sur toile - 98,5 x 119 cm
La Fère, Musée Jeanne d’Aboville
Photo : Didier Rykner
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13. Carlo Saraceni (
Roger et Angélique ou Persée et Andromède, 1605-1610
Huile sur cuivre - 23 x 28 cm
La Fère, Musée Jeanne d’Aboville
Photo : Didier Rykner
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L’étape de Beauvais est incontestablement la plus riche des quatre. et nous pourrions citer presque toutes les œuvres exposées, ce qui n’est pas notre objectif. On soulignera tout de même avant de quitter le musée lui même qu’un des plus grands chefs-d’œuvre des musées français pour la peinture du Seicento reste La Querelle d’Achille et d’Agamemnon de Baciccio (ill. 14), une fois de plus un tableau acquis avec les dommages de guerre.


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14. Giovanni Battista Gaulli, dit Baciccio (1639-1709)
La Querelle d’Achille et d’Agamemnon
Huile sur toile - 149,5 x 225 cm
Beauvais, Musée départemental de l’Oise
Photo : RMN-GP/T. Ollivier
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Moins bien présenté, mais non moins riche, l’accrochage du « Quadrilatère » réserve aussi de nombreuses découvertes. Plusieurs tableaux d’églises très importants sont montrés ici, dont la réattribution spectaculaire d’une Extase de saint François peinte par Luca Giordano d’après Ribera (ill. 15). Il s’agit en effet de la copie d’un tableau conservé à l’Escorial (où Giordano fut d’ailleurs très actif - voir notre article), dont la touche est caractéristique de celui que l’on appelle aussi Fa Presto. Un autre tableau, une Annonciation (ill. 16) exposée dans l’église de Verneuil-En-Halatte est inédite mais son attribution ne fait pas de doutes puisqu’il est signé et daté par Bernardo Castello. Ce peintre génois eut pour fils Valerio Castello, l’un des plus grands peintres de l’époque, dont un chef-d’œuvre, bien connu celui-ci, Le Repos de la sainte Famille, est exposé à ses côtés. On peut noter ici que quelques tableaux italiens du XVIIe siècle (dont un Giovanni Antonio Burrini, un Giovanni Francesco Romanelli et un Luigi Miradori également exposés à Beauvais) déposés par le Louvre au château de Compiègne y sont accrochés dans la chapelle. Celle-ci est désormais plus largement ouverte au public.


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15. Luca Giordano (1634-1703)
d’après Jusepe de Ribera
L’Extase de saint François, vers 1660
Huile sur toile - 222 x 194 cm
Rouvieux, église Sainte-Geneviève
Photo : D. R.
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16. Bernardo Castello (vers 1557-1629)
L’Annonciation, 1634
Huile sur toile - 140 x 155 cm
Verneuil-en-Halatte, église Saint-Honoré
Photo : Didier Rykner
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Signalons deux autres tableaux d’églises : l’un attribué à Antonio David, peintre de Venise qui relève d’ailleurs plutôt du XVIIIe siècle que du XVIIe car il est né en 1680 et mort en 1737 (Guise, église Saint-Pierre-et-Saint-Paul), l’autre par Francesco Perezzoli, dit il Ferrarino, une grande Mort de sainte Julienne Falconieri accrochée très haut dans la cathédrale d’Amiens ce qui rend très difficile de le voir en temps normal. Avant de continuer vers le Settecento à Compiègne, soulignons la présence d’un chef-d’œuvre très connu : L’Allégorie de la Vanité et de la Pénitence de Guido Cagnacci (Amiens), ce qui donne l’occasion de rendre hommage à d’autres grands donateurs des musées de Picardie, les frères Lavalard, qui ont doté Amiens d’une collection de premier plan. Il suffit de rappeler que pas moins de quatre toiles par Ribera ou son atelier y sont conservées et exposées ici, dont son dernier tableau le magnifique Miracle de saint Donat d’Arezzo récemment restauré.

Settecento (Compiègne, Musée national du Palais, du 9 mars au 21 août 2017)

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17. Entourage de Sebastiano Conca (1680-1764)
La Madeleine en extase face à
l’apparition de la croix
, vers 1742
Huile sur toile - 70 x 50 cm
Rue, chapelle de l’Hospice
Photo : Didier Rykner
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Le Settecento est donc présenté dans les salles d’exposition habituelles du Palais de Compiègne qui réussit toujours ses scénographies. On y voit relativement peu de tableaux d’églises, à l’exception de deux esquisses inédites (ill. 17) données à l’entourage de Sebastiano Conca (chapelle de l’hospice de Rue). Fort intéressantes pour l’histoire du goût et de la diffusion des modèles italiens, deux toiles représentant la même composition d’après Giambattista Pittoni sont conservées respectivement à l’église de Vervins et à la cathédrale de Noyon. Il s’agit sans doute de deux peintres français du XVIIIe siècle qui reprennent un tableau perdu de Pittoni dont on sait qu’il vint dans notre pays. Le premier est d’une telle qualité (ill. 18) qu’il doit avoir été peint par un bon artiste, sans doute dans l’entourage de Boucher. On voit aussi deux tableaux de Louis Dominique Soldini accrochés dans la chapelle de l’hôpital général de Laon. Le peintre, né à Paris et mort à Sens, dont le père était florentin et la mère parisienne, est au moins autant français qu’italien mais il était intéressant de montrer ici ces deux tableaux peu connus.


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18. France, vers 1740, d’après Giambattista Pittoni (1687-1767)
La Nativité
Huile sur toile - 123 x 157 cm
Vervins, église Notre-Dame
Photo : Didier Rykner
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19. Giovanni Antonio Pellegrini (1675-1741)
La Famille de Darius devant Alexandre, vers 1702
Huile sur toile - 154 x 196 cm
Soissons, Musée
Photo : Musée de Soissons
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Comme pour le XVIe siècle, la peinture vénitienne est très bien représentée dans les collections picardes. On y voit en effet deux grandes toiles de Pellegrini (ill. 19) à Soissons (deux incontestables chefs-d’œuvre2), une esquisse et une grande peinture plafonnante de Gaspare Diziani (encore un achat judicieux de Beauvais en 1978), des esquisses de Fontebasso et Tiepolo (ill. 20), des toiles des Guardi (Francesco et Gian Antonio) et Marieschi… On notera également que le seul tableau italien acquis récemment l’a été - qui s’en étonnera ? - par Olivia Voisin lors de son passage à Amiens : il s’agit du Sacrifice d’Isaac de Giovanni Battista Pittoni (voir la brève du 15/12/14). Il faut espérer que ces expositions donneront envie aux musées de renouer avec une politique d’enrichissement qui fait aujourd’hui cruellement défaut alors qu’elle n’est aucunement impossible, comme le prouve cet achat.


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20. Giambattista Tiepolo (1696-1770)
L’Immaculée Conception, vers 1733/34
Huile sur toile - 48,6 x 28,6 cm
Amiens, Musée de Picardie
Photo : Didier Rykner
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Nous reproduisons enfin deux tableaux de Beauvais, acquis en 1971, d’une qualité particulièrement élevée même si le peintre, florentin, est relativement peu connu : Giovanni Camillo Sagrestani (ill. 21 et 22).


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21. Giovanni Camillo Sagrestani (1660-1731)
L’Ange de l’Annonciation, vers 1720
Huile sur toile - 146 x 116 cm
Beauvais, Musée départemental de l’Oise
Photo : Didier Rykner
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22. Giovanni Camillo Sagrestani (1660-1731)
La Vierge de l’Annonciation, vers 1720
Huile sur toile - 146 x 116 cm
Beauvais, Musée départemental de l’Oise
Photo : Didier Rykner
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On ne célébrera jamais assez ce genre d’initiative, qui tente de répertorier et de cataloguer toutes les œuvres d’un département ou d’une région. Grâce à l’INHA et au RETIF, jamais la connaissance de la peinture italienne en France n’a été aussi bonne, même si - et c’est heureux - il reste encore de très nombreuses découvertes à faire. Il serait cependant souhaitable que l’initiative de l’ancienne région Picardie (aujourd’hui regroupée avec le Nord-Pas-de-Calais sous le nom ridicule de « Hauts-de-France ») ne reste pas isolée. Il est certain que la même enquête, dans d’autres régions, donnerait des résultats tout aussi riches. Rappelons néanmoins les initiatives des conservateurs du Nord qui avaient exposé et publié en 1985 la peinture italienne des XVIIe et XVIIIe siècles dans leurs musées, ou celle de la Région Centre qui montrait en 1996 les peintures italiennes de ses musées. Ces deux initiatives pionnières - tout comme celle de Seicento en 1988 - excluaient les tableaux d’églises. Settecento en 2001 les incluait, mais la sélection, sur toute la France, était forcément très partielle. Il reste que les dates parlent d’elles-mêmes : les expositions tentant de montrer les peintures italiennes des collections françaises remontent à seize, vingt, vingt-neuf et trente-deux ans. Nous aimerions ne pas attendre encore quinze ans avant de voir la suite…


Commissaires scientifiques : Nathalie Volle et Christophe Brouard.
Commissaires : François Séguin (Amiens), Mathieu Deldicque, assisté par Astrid Grange (Chantilly), Christophe Brouard et Nathalie Volle (Beauvais), Hélène Meyer et Juliette Rémy, assistée par Laure Starcky (Compiègne).
Sous la direction de Nathalie Volle et Christophe Grouard, Heures italiennes. Trésors de la peinture italienne en Picardie, Snoeck, 2017, 384 p., 39 €. ISBN : 9789461613059.


Toutes les informations techniques se trouvent sur le site internet spécialement dédié à l’événement : https://heuresitaliennes.com..


Didier Rykner, jeudi 11 mai 2017


Notes

1Il est regrettable que le Mobilier National n’expose plus ici de tapisseries de Beauvais.

2Nous avions écrit qu’ils n’étaient pas présentés au musée (nous avions retenu cette information, sans doute par erreur, de la visite que nous avons faite dans l’exposition). La nouvelle conservatrice du musée, Sophie Laroche, nommée l’an dernier, nous a assuré qu’ils l’étaient, ce dont nous nous réjouissons.





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