Hercules Segers


Amsterdam, Rijksmuseum, du 7 octobre 2016 au 8 janvier 2017

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1. Hercules Segers (vers 1589/1590-1633/1640)
Vallée de montagne et champs clôturés, 1625-1630.
Eau forte et pointe sèche, pinceau
Dresde, Staatliche Kunstsammlungen
Photo : Staatliche Kunstsammlungen

« Et qui n’est chaque fois ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre »1... Les œuvres de Segers se succèdent, similaires et pourtant différentes (ill. 1 et 2). Le Rijksmuseum, en collaboration avec le Metropolitan de New York2 organise la première rétrospective consacrée à ce peintre et graveur de l’Âge d’or hollandais que Rembrandt admirait au point de posséder plusieurs de ses peintures et une plaque de gravure. La Maison de Rembrandt se penche en même temps sur « Les charmes de Segers : Rembrandt et les modernes »3.

C’est l’occasion de faire le point sur la connaissance d’un œuvre peint et gravé relativement restreint non parce que l’artiste a peu créé, mais parce qu’il reste méconnu. Les commissaires ont découvert plusieurs tableaux dans des collections privées qu’ils attribuent à Segers, quelques estampes également. Le - petit - nombre des tableaux qui lui sont aujourd’hui donnés passe ainsi de douze à dix-huit. L’ouvrage en deux volumes qui accompagne cette exposition est très probablement un outil scientifique précieux. La version anglaise était encore en cours d’impression au moment de l’inauguration de l’exposition et l’on ne peut donner plus de précisions à son sujet.

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2. Hercules Segers (vers 1589/1590-1633/1640)
Vallée de montagne et champs clôturés, 1625-1630.
Eau forte et pointe sèche, pinceau
Amsterdam, Rijksmuseum
Photo : Rijksmuseum

La vie d’Hercules Segers garde des zones d’ombres. Né à Harlem vers 1589-1590, il se forma à Amsterdam auprès de Gillis van Coninxloo, et y mourut entre 1633 et 1640, après avoir séjourné à Utrecht et à La Haye. Sa mort prématurée explique sans doute que certaines de ses gravures inachevées et conservées dans son atelier se soient retrouvées sur le marché.
Le parcours s’ouvre sur la vue que le peintre avait depuis sa fenêtre, donnant sur la Noorderkerk (« l’église du nord ») à Amsterdam. Il la représente en peinture et en gravure, mais adapte le paysage alentour selon sa fantaisie : dans l’eau-forte, il ajoute des arbres, sur la toile, il incorpore le groupe de maisons au sein d’un paysage montagneux. Il lui arrive de concevoir une composition pour une estampe et de la reprendre en peinture ; les artistes pratiquent en général une démarche inverse. Il suit ce procédé plutôt inattendu pour une Vallée, arbres et montagnes conservée au Mauritshuis : l’analyse de la peinture révèle que Segers a fait des modifications au cours de sa réalisation, des changements inclus dans deux eaux fortes qui ont donc été créées après.

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3. Hercules Segers
(vers 1589/1590-1633/1640)
Arbre couvert de mousse, 1625-1630.
Eau-Forte sur fond coloré,
pinceau et couleurs
Amsterdam, Rijksmuseum
Photo : Rijksmuseum

Le graveur n’hésite pas à mélanger les techniques, notamment la pointe sèche et l’eau forte, expérimente aussi ce qu’on appelle l’aquatinte « au sucre ». Il choisit en outre des supports variés, des tissus, lin ou coton, et du papier bien sûr, mais pas n’importe lequel ; il est ainsi l’un des premiers à travailler sur du papier d’Extrême-Orient (Rembrandt utilisera du papier japon).
Rose, bleue, jaune... La gravure pour lui n’est pas une œuvre au noir : il utilise des encres colorées, des supports teintés, rehausse de couleurs ses compositions une fois imprimées, si bien que certaines ont l’apparence de peintures. À l’époque déjà, Samuel van Hoogstraten décrivait les estampes de Segers comme des « peintures imprimées ». Il reprend le même paysage à partir d’une plaque gravée qu’il retravaille parfois en cours de route. Le Fond de la Vallée se décline ainsi en quelque vingt-deux versions... Ni identiques, ni différentes. Il lui arrive de créer la même composition sur deux plaques distinctes, tel ce Paysage de montagne avec une crête ou avec une gorge, dont on peut voir les variations déployées sur les cimaises du musée. Les résultats rendent finalement compte de la nature qui change avec les saisons et la lumière du jour.

Segers s’amuse avec la réalité, il en fait une description fidèle, en apparence du moins, car il la recompose et l’agrémente de motifs inventés, ou laisse tout bonnement libre cours à son imagination. Certain paysages particulièrement poétiques, qui mettent en scène un arbre seul (ill. 3) ou qui sont traversés au premier plan par une branche tortueuse, ont des airs d’estampes japonaises.
On ne sait si l’artiste a voyagé et s’il a vu, de ses yeux vu, les montagnes qu’il répète inlassablement. Ses vallées bordées de massifs escarpés sont dans la tradition des paysages du XVIe, ceux de Pieter Bruegel et de ses suiveurs. Il développe aussi de vastes étendues, des champs clôturés qui se déroulent à l’infini sous des ciels nuageux ; certaines de ses compositions seront d’ailleurs agrandies après sa mort dans leur partie supérieure afin de donner plus d’importance au ciel pour répondre à l’évolution du goût.

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4. Hercules Segers (vers 1589/1590-1633/1640)
Chemin dans les bois, vers 1618-20.
Huile sur toile sur panneau, 16,1 x 22,7 cm
Collection particulière
Photo : Rijksmuseum

Deux vues panoramiques, montrant au loin une ville près d’une rivière, ont été retrouvées chez des collectionneurs et sont attribuées au peintre ; elles correspondent aux œuvres qu’il peignit dans les années 1620, vingt ans avant que ce type de paysage ne s’impose dans la peinture hollandaise. Il représenta aussi des vues de Rhenen, Wageningen ou Bruxelles, dont le rendu fidèle laisse penser qu’il s’est appuyé sur des esquisses réalisées sur le motif.
Des ruines de monuments offrent une autre atmosphère, romantique avant l’heure, celles de l’abbaye de Rijnsburg ou du château de Brederode. Il les a probablement étudiées sur place, ce qui n’est pas le cas des ruines romaines puisées quant à elles dans les œuvres d’artistes ayant voyagé en Italie, qu’il agrémente d’ajouts fantaisistes.
Imprégnées d’un mystère plus inquiétant, ses vues de forêt sont inspirées de l’art de son maître Gillis Van Coinxloo. Elles apparaissent dans quelques gravures, mais aussi dans une peinture également trouvée dans une collection privée que les commissaires attribuent à Segers (ill. 4).

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5. Hercules Segers (vers 1589/1590-1633/1640)
Paysage de rivière avec figures, 1625-30)
Collection particulière
Photo : Rijskmsueum

Les natures mortes sont plus rares dans la production du maître, ici une pile de livres, là un crâne ; crâne que l’on retrouve sur un tableau que l’on ne peut cependant lui attribuer avec certitude.
Si la présence humaine est suggérée, par les champs cultivés comme par les ruines, l’homme est le plus souvent absent de ses paysages. Celui « avec hommes armés » est une exception, et les soldats ont d’ailleurs probablement été peints par un autre. Un tableau qui lui est nouvellement donné montre quant à lui un couple au premier plan (ill. 5). Une gravure observe la même composition, bien qu’il ait changé le monument circulaire - motif récurrent dans son œuvre - par une façade d’église, et remplacé les figures par un large rocher. Enfin, il composa Tobie et l’Ange, dont Rembrandt conserva la plaque et la modifia : il garda le paysage mais transforma les personnages pour en faire une Fuite en Égypte. On a cru jusque là que c’était Rembrandt lui-même qui avait repeint un grand paysage de Segers en partie abimé, conservé aux Offices. Il s’agit en réalité d’un autre artiste resté anonyme. Mais finalement, la célébrité de l’auteur des repeints importe moins que le talent évident de l’auteur de la peinture originale.

Commissaires : Pieter Roelofs et Huigen Leeflang

Informations pratiques : Rijksmuseum Museumplein/Museumstraat 1, 1071 CJ Amsterdam. Tél : +31 (0) 20 6621 440. Ouvert tous les jours de 9h à 17h. Tarif : 17,5 €
http://www.holland.com/fr/tourisme/vacances-a-theme/arts-culture.htm


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, mercredi 2 novembre 2016


Notes

1Paul Verlaine, Mon rêve familier.

2L’exposition se tiendra au Metropolitan de février à mai 2017.

3L’exposition se tient du 7 octobre 2016 au 8 janvier 2017, en collaboration avec le Rijksmuseum.





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