Henri Loyrette, futur ex-président du Louvre


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Conférence de presse d’inauguration du Louvre-Lens
Au centre, Henri Loyrette et Daniel Percheron
Photo : Didier Rykner

Les proches d’Henri Loyrette le savaient : s’il n’était pas assuré d’être reconduit à son poste de président du Louvre, celui-ci prendrait les devants en annonçant qu’il ne solliciterait pas le renouvellement de son mandat. Pourtant, même si le patron du Louvre n’était pas en cour auprès de la ministre de la Culture, il ne semble pas qu’il ait été réellement menacé. La nouvelle qu’il ne briguerait pas un cinquième mandat, annoncée via l’AFP, en a donc surpris beaucoup.
Nous ne serons pas hypocrite : nous ne nous joindrons pas au chœur de ceux qui célèbrent déjà l’immense président qu’il aurait été. Rares d’ailleurs seront ceux qui le pleureront au sein même de l’établissement. Les douze années passées à sa tête ont vu un conservateur plutôt compétent et soucieux de son établissement lorsqu’il dirigeait Orsay se transformer en monarque absolu dont le principal objectif était d’étendre son pouvoir toujours davantage.

Cette période restera celle où le Louvre a cessé d’être simplement un musée pour devenir un outil politique. Certes, ces changements n’étaient pas forcément souhaités à l’origine par Henri Loyrette. Le Louvre-Lens comme celui d’Abou-Dhabi ont été imposés par les gouvernements successifs. Mais le moins que l’on puisse dire est que le directeur du Louvre ne s’y est pas opposé avec beaucoup d’ardeur, alors qu’il aurait eu les moyens de résister de manière intelligente.
Car il en a rapidement tiré avantage au bénéfice de sa seule volonté de pouvoir. On ne peut en effet comprendre ces douze années ni l’évolution du Louvre sans prendre en compte ce trait de caractère. L’idée était bien de contrôler tout. Ce fut parfois de manière vertueuse : rattacher le Musée Delacroix au Louvre avait un véritable sens et répondait à une logique qui fut sans aucun doute bénéfique à celui-ci en lui donnant des moyens qu’il n’aurait pas forcément eus autrement. De même, sa main-mise sur l’Hôtel de la Marine - même si l’on ne sait exactement ce que deviendra ce projet - fut un des éléments qui aida à son sauvetage du projet Allard-Donnedieu de Vabres. Quant à l’annexion du Jardin des Tuileries, là encore l’idée n’était pas absurde.
D’autres, dont les délocalisations du musée et les nombreuses expositions inutiles organisées un peu partout furent nettement moins heureuses. Nous n’y reviendrons pas, il suffit de lire ce site. Certains ont pu résister mais il leur a fallu des trésors de diplomatie. Chacun sait, par exemple, que la Société des Amis du Louvre a eu fort à faire avec la volonté hégémoniste de Henri Loyrette, qui aurait notamment bien aimé mettre la main sur son fichier ; pourquoi passer par eux, en effet, alors que l’argent versé par les adhérents pourrait l’être directement au musée ? Ce fut aussi le cas de l’École du Louvre qui eut à subir quelques attaques plus ou moins feutrées.

Cette volonté de pouvoir, elle s’est également effectuée aux dépens des conservateurs. Ne rien suivre de près, mais intervenir au dernier moment sur tous les aspects d’un projet était devenu une attitude habituelle, jusque dans l’accrochage des expositions qu’il pouvait faire modifier sans raison valable jusqu’à l’ultime minute. Ces dernières années, son interventionnisme était visible dans la politique d’acquisition. Certains achats discutables ou beaucoup trop onéreux (le Portrait du comte Molé d’Ingres à 19 millions d’euros, qui a asséché pendant des mois la capacité d’achat du musée), ou au contraire le refus d’acquérir des œuvres beaucoup moins coûteuses pourtant défendues avec raison par les conservateurs ont rythmé ses différents mandats. Plutôt que de faire confiance à ses conservateurs, souvent très compétents, il faisait passer son goût personnel avant l’intérêt du musée.
L’art contemporain qu’il a introduit au Louvre en prétendant qu’il s’agissait d’une tradition, l’invitation de personnalités extérieures pour des expositions ou des performances très coûteuses, voilà tout ce qui retenait réellement son intention.

Tous les historiens de l’art français savent que l’on ne voit jamais ou presque Henri Loyrette, au contraire de ses prédécesseurs, Michel Laclotte et Pierre Rosenberg, aux événements marquants où se réunit cette pourtant petite communauté. Il est devenu une personnalité mondaine et médiatique. A la fréquentation de ses pairs, Henri Loyrette préfère celle des grands de ce monde, têtes couronnées ou présidents élus, sans négliger les dictateurs : on se rappelle de la coopération qu’il avait entamée avec le sympathique Bachar-El-Assad, interrompue bêtement par le peuple syrien en révolte1.
Tous ceux qui ont suivi de près le projet du Louvre-Lens savent qu’il en allait pour celui-là comme pour les autres : absent une grande partie de la semaine du Louvre pour parcourir le monde, Henri Loyrette n’a pas apporté grand chose à son élaboration, laissant travailler ses équipes sans réelles consignes, pour ne redevenir très présent que dans les derniers mois. Même chose d’ailleurs avec le projet d’Abou Dhabi où son attitude désinvolte a réussi à braquer même les émiratis - ce dont d’ailleurs nous ne nous plaindrons pas vraiment.
Bien entendu, le bilan du Louvre sous sa direction n’a pas été uniquement négatif. Beaucoup d’expositions ont été d’un excellent niveau, de très belles acquisitions ont aussi été réalisées (la plus récente étant celle d’un tableau de Francesco Hayez), le nouveau département d’art islamique est plutôt une réussite, le Louvre s’est honoré en aidant Lyon a acquérir un tableau de Poussin... Les conservateurs n’ont pas à rougir d’un bilan scientifique (notamment la publication de catalogues raisonnés) qui place toujours le Louvre dans le peloton de tête des musées mondiaux. Mais ces réalisations se sont fait davantage malgré que grâce à un président la plupart du temps absent.

Il faut désormais se tourner vers l’avenir : qui peut remplacer Henri Loyrette ? Certains pensent que le poste est tellement compliqué qu’il sera presque impossible de trouver un conservateur français capable de relever le défi. Nous en voyons pourtant quelques-uns, mais nous nous garderons bien de les nommer, pour ne pas nous fâcher avec les autres, et surtout pour ne pas ruiner leurs chances. Dans le pire des cas, il est toujours possible de nommer un directeur étranger (ou un français travaillant à l’étranger, il y en a). En revanche, le statut du Louvre doit rester ce qu’il est : le prochain président du Louvre doit être nommé « en raison de ses compétences scientifiques » comme cela est prévu par les statuts. Il doit pouvoir choisir son adjoint, administrateur, car cette formule d’un binôme scientifique/administrateur (également inscrite dans les statuts) est certainement la meilleure possible pour un musée comme le Louvre.
Ceux-ci auront incontestablement fort à faire. Le ministère de la Culture, en reprenant plus de 30 millions d’euros au fonds de roulement du Louvre, a compromis certains projets indispensables que le Louvre devait financer en grande partie lui même, comme le schéma directeur sécurité incendie. La baisse du budget du Louvre affecte aussi les effectifs qui sont en train de fondre, ce qui risque d’entrainer à nouveau la fermeture de salles. Il faudra bien aussi un jour réaliser ces réserves qui manquent au musée : si la ministre a eu raison d’abandonner le centre hypertrophié et coûteux prévu à Cergy-Pontoise, la question se pose toujours et un projet mieux ciblé est toujours nécessaire (la location des entrepôts servant actuellement de réserves coûte 3 millions d’euros par an...). N’oublions pas d’ailleurs que l’argent d’Abu-Dhabi devait en partie les financer. Enfin, le nouveau président aura à nommer plusieurs directeurs de département. Peut-être le remplaçant de Carel van Tuyll, responsable du département des Arts Graphiques et qui a souhaité, pour des raisons personnelles, partir fin janvier, sera-t-il nommé par Henri Loyrette. Mais au moins deux autres chefs de département doivent bientôt partir à la retraite : l’excellente Geneviève Bresc au département des Sculptures, et Marc Bascou à celui des Objets d’Art.

Après Isabelle Lemesle, démissionnée du Centre des Monuments Nationaux, Henri Loyrette est le deuxième président d’établissement public culturel qui partira en moins d’un an. Personne ne pense que la liste va s’arrêter là.


Didier Rykner, lundi 17 décembre 2012


Notes

1On ne peut résister à donner ici le lien de l’article sans doute le plus complaisant et involontairement drôle jamais écrit sur le président du Louvre, à l’occasion d’un de ses voyages en Syrie.




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