L’histoire de l’art a tant de succès qu’elle suscite à présent sa propre histoire. Et singulièrement dans le monde exaltant, voire emblématique, des musées. On ne s’étonnera donc pas, on s’en félicitera même, que paraissent des ouvrages spécialement consacrés à tel ou tel conservateur, comme celui qui célèbre Hans Haug (1890-1965), recueil d’études publiées à l’occasion d’une exposition récemment organisée à Strasbourg par les musées de sa ville d’attache et de glorieuse mémoire1.
Encore une exposition certes, mais le bon prétexte à une instructive publication, d’un genre plutôt rare, entre histoire et éloge local, et suffisamment étoffée pour s’ouvrir à l’intérêt général. Travers habituel à ce genre de travail collectif comme on les aime de nos jours, la multiplicité des auteurs, une quinzaine pour trente contributions et plus, sans compter une utile bibliographie chronologique des écrits de Hans Haug, un jeu de notices biographiques de ses principaux collègues, connaissances et partenaires et jusqu’à une annexe généalogique2, pourraient rendre le livre quelque peu touffu, disparate même, tous les exposés n’y étant pas forcément du même intérêt ni toujours développés à fond. Convenons cependant qu’il est à l’aune d’une personnalité extraordinairement active et rayonnante, à la subtilité courtoise, d’une brillante et tenace inventivité, esprit érudit, charmeur (Paul Ahnne a parlé à son propos de « prestidigitation » et de « désordre organisé »3), jamais à court de projets, nourrissant un penchant affirmé pour l’architecture, communicateur-né qui sait qu’il faut sans relâche expliquer et faire savoir4, superbe dénicheur de chefs-d’œuvre, scientifique convaincu sans pour autant privilégier la théorie sur l’intuition, à l’aise dans tous les domaines de la curiosité artistique (ill. 1) – céramique, orfèvrerie, mobilier, peinture, sculpture – et non moins passionné par la muséographie (un « talent de metteur en scène, de décorateur et d’ensemblier », dit très bien Anne-Doris Meyer5), avec même un joli don d’artiste sous le nom de Balthasar6 – voir entre autres ses plaisantes caricatures et même de jolis paysages (ill. 2). Le tout, sur un fond d’époque incroyablement troublée, on s’en doute, traversée qu’elle est par les guerres et les rivalités nationalistes exacerbées : destin d’une Alsace partagée entre sympathies françaises – celles de son milieu familial – et sérieuse culture germanique – que l’on songe ici à l’histoire de l’art portée par le fameux Wilhelm Bode, grand refondateur du Musée des Beaux-Arts de Strasbourg dans les années 1890-1900 –, une Alsace qui aura été successivement impérialisée de 1870 à 1918, re-francisée jusqu’en 1940, brutalement réannexée au Reich pendant toute la Deuxième Guerre mondiale – Haug, perdant son poste, dut se replier à Paris et Sèvres en 1941 –, pour qu’elle puisse, après la Libération, ressurgir des ruines et se reconstruire comme l’ensemble des musées strasbourgeois justement.

1. Hans Haug dans la bibliothèque des cardinaux
au Palais Rohan, vers 1960
Photographie
Strasbourg, Archives des musées
Photo : Musée de Strasbourg

2. Balthasar, pseudonyme de Hans Haug
Ebersmünster et la plaine d’Alsace, vers 1930
Dessin à la plume et lavis - 20 x 28 cm
Strasbourg, Musée des Beaux-arts
Photo : Musée des beaux-arts de Strasbourg

3. Nicolas de Largillière (1656-1746)
La Belle Strasbourgeoise, 1703
Huile sur toile - 138 x 106 cm
Strasbourg, Musée des Beaux-Arts
Photo : Musée des beaux-arts de Strasbourg
Etonnant fut donc le parcours de ce conservateur-directeur, tout à la fois Protée et Sisyphe, qui conjugue les réussites (création puis réouverture de tous ses musées, réameublement du Palais Rohan, achat inouï de la Belle Strasbourgeoise (ill. 3) de Largillière) et les cruelles contrariétés (ravages destructeurs de la guerre qui appauvrissent les collections et mettent à bas, à peine déployées dans leur magnifique ampleur, toutes les installations muséales d’avant 1939 (ill. 4), fatal incendie de 1947 qui vient anéantir d’excellents tableaux réunis par Bode avant 1914 dont un capital Thomas de Keyser, le plus beau de France, pauvreté des budgets de l’après-guerre et désespérante lenteur des travaux de reconstruction). Mais sa carrière témoigne en même temps d’une souveraine, presque insolente indépendance dans la conception et la réalisation, à peine concevable de nos jours : le sidérant activisme d’un Hans Haug prend parfois les apparences, l’allure d’un conte de fées que rien ou presque n’arrête. De quoi nous bercer dans la nostalgie d’une non- ou mini-administration qui n’aurait pas (encore) tout envahi, tout prévu, tout régenté ! Comment l’intuitif et si individualiste Haug7, concentrant autant de responsabilités (les politiques, visiblement, ne lui refusaient rien, voir le coup de la Belle Strasbourgeoise8) évoluerait-il dans le monde archi-organisé, complexifié, soupçonneux, super-prudent et lourdement précautionneux, vite paralysant et bloqué, d’aujourd’hui ? C’est aussi bien l’une des édifiantes leçons de morale et de psychologie sociale que nous offre ce reportage à travers le temps, saisissant retour en arrière sur l’épique création puis reconstitution de la galaxie des musées strasbourgeois, à peu près sans équivalent dans le paysage muséal français (comment ne pas invoquer, toutes proportions gardées, le précédent inoubliable de l’Inselmuseum de Berlin !). On ne manquera pas à cet égard de se référer à la publication pratiquement concomitante et très complémentaire de Bernadette Schnitzler, son Histoire des musées de Strasbourg (janvier 2009), d’une parfaite richesse d’information9. Bien entendu, on retrouve ici cet auteur aux premières loges10, en compagnie cette fois d’Anne-Doris Meyer, historienne d’art non moins efficiente11, qui a talentueusement assuré la coordination du livre-devoir de mémoire que méritait cet homme de musée sans pareil.
Trois grandes parties structurent l’ouvrage selon une ordonnance à peu près chronologique, certes bienvenue dans un tel cadre biographique. Pour commencer, Les années de formation (1907-1919) de notre héros, évoquées par Anne-Doris Meyer qui a su, à partir de passionnantes correspondances inédites12, faire état du milieu familial très cultivé et privilégié des Haug : rôle de Hugo13, le père, intense francophile et vif opposant à l’Empire allemand, qui forme et pousse efficacement son fils, tandis que les trois oncles de Hans, brillants intellectuels, notamment Henri-Albert14, s’exilent et prennent la nationalité française ; typiques et agissantes sympathies barrésiennes dont témoigne chez Hans Haug une enthousiaste admiration portée par la retentissante monographie d’André Girodie (1911)15 sur Schongauer ; influence déterminante de Pierre Bucher16, grand animateur de la Revue alsacienne illustrée et co-fondateur du Musée alsacien, qui, de concert avec Hugo Haug, favorise les précoces débuts de Hans – dès 1907 – comme bénévole, dans le petit monde des musées strasbourgeois. Et l’auteur de souligner l’intérêt de cette formation, atypique mais finalement heureuse, effectuée à la fois sur le terrain et à l’Université, sans que le futur directeur-imperator des musées strasbourgeois ait jamais pu ou voulu finir sa thèse17, consacrant ainsi l’indépendance innée d’un Haug « autodidacte » (il se proclamait tel18, non sans quelque provocation amusée, bien dans l’esprit du personnage).

5. Nicolas Gerhaert de Leyde (actif à Strasbourg
de 1462 à 1467 - 1473)
Buste d’homme accoudé, avant 1467
Grès rose - 44 x 32 x 31 cm
Strasbourg, Musée de l’Oeuvre
Notre-Dame (acquis par Haug en 1931)
Photo : D. R.

7. L’ancienne salle de la loge des tailleurs
de pierre de la cathédrale avec la présentation de sculptures
des XVe et XVe siècles, au Musée de l’Œuvre de Notre-Dame
Photo : Dettling
Une deuxième partie met en valeur comme il se doit L’homme de musées (1920-1939), aux fécondes intuitions et mémorables réalisations. Soit, en tout premier lieu, la création du fameux Musée de l’Œuvre Notre-Dame19, ouvert de façon encore restreinte en 1931 puis considérablement accru et pleinement inauguré en juin 1939, juste à temps pour être aussitôt, comble de l’adversité, fermé puis défiguré par la Deuxième Guerre mondiale. (Sa réouverture après 1945 sera l’une des belles revanches de Haug). – Musée d’ambiance et de délectation autant que de savoir, comme l’analyse très bien Anne-Doris Meyer. Axé sur le Moyen-Age (ill. 5) et la Renaissance à Strasbourg et en Alsace (agit ici à fond l’ardente fibre régionaliste de Haug mais avec un talent supérieur qui évite l’écueil localiste), cet attachant Musée de l’Œuvre au cadre exquis – Haug tint même à le doter d’un charmant jardin médiéval (ill. 6) –, procédait au départ du dépôt archéologique lié à l’entretien de la cathédrale tout en s’inspirant intelligemment des précédents suisses (Bâle) et allemands autant que français (le Musée de Cluny, le Musée Carnavalet, le Musée des Arts décoratifs utilement visités et admirés par Haug en 1912 qui rencontre alors Louis Metman, le grand homme du Pavillon de Marsan20) et répondait à l’évidence au succès des « period rooms » anglo-saxons (ainsi les célèbres Cloisters de New York). C’est incontestablement la réalisation vedette de Haug, la plus personnelle et la plus originale de sa carrière, celle qui, paradoxalement, la plus datée, a aussi le mieux vieilli (elle a à peu près subsisté telle quelle, ce qui est exceptionnel en matière de muséographie !), eu égard à la qualité des lieux si ingénieusement respectés et disposés (Haug n’a pas manqué d’ajouter au fonds initial des éléments de décor issus de sauvetages urbains à travers Strasbourg) et ce, en fonction d’un principe chéri : de l’ancien dans un cadre ancien21, mais toujours avec subtilité et harmonie (la salle du jubé de la cathédrale ou celle de la loge des tailleurs de pierre (ill. 7) sont ainsi d’une séduisante habileté), sans pesanteurs pédagogiques (une grande différence avec l’époque actuelle : voir le musée historique de la ville de Strasbourg (voir l’article), récemment réaménagé avec une surcharge de panneaux didactiques qui lassent et bientôt nuisent à la vision des objets – Haug n’aurait pas aimé…), sans dictature chronologique mais visant toujours à concilier au maximum unité de lieu, vérité de la science (pas de musée au rabais !) et plaisir esthétique (le visiteur selon Haug est un esprit libre et individuel, responsable de sa culture).

9. Présentation provisoire des peintures et
sculptures alsaciennes du XVe siècle du Musée des
Beaux-Arts
au Musée de l’Œuvre Notre-Dame en 1946
Photographie : Dettling
L’autre grand fait d’armes de Hans Haug est l’enrichissement et l’embellissement du Palais Rohan (ill. 8) dans une double orientation : celle d’un musée des arts décoratifs et celle d’un lieu palatial à réinstaurer dans sa première splendeur22, alors même que cet édifice de grand prestige était voué depuis 1898 aux seuls Beaux-Arts. Peu après sa véritable entrée dans la carrière muséale en 1919, Haug accède en effet à la direction de deux musées à la fois : le Musée des Beaux-Arts et le Musée des Arts décoratifs, un secteur de l’histoire de l’art dont il sera toujours un spécialiste aussi fervent qu’averti (en témoigne sa bibliographie), soit une pluralité de fonctions typique, on l’a vu, de la démarche très volontariste, presque envahissante, de Haug qui s’intéressera également au Musée historique et au Musée alsacien (mais, eux, sans les diriger). Et de prendre dans la foulée la décision idéale, de fort grand bon sens, de transférer au même Palais Rohan l’autre grand musée d’art de Strasbourg qu’était ledit Musée des Arts décoratifs, l’ex-Hohenlohe Museum, installé jusque là, exactement depuis 1887, à la Grande Boucherie (actuel Musée historique), là-même où le tout jeune Haug avait fait ses premières armes sous la direction du remarquable Hans Polaczek23. Dès lors, Haug va mettre en œuvre à Rohan – et avec quelle énergie ! – les principes qui feront le succès du Musée voisin de l’Œuvre Notre-Dame, comme l’expose Etienne Martin : adéquation des œuvres au cadre environnant, non sans viser, dans le cas des Grands appartements du palais, à un restitutionnisme toujours plus exigeant, comme s’il s’agissait d’un musée dans le musée, objectif non vraiment programmé au départ24, une preuve de plus de la souplesse d’idées dont savait user Hans Haug ; fervente attention régionaliste avec la présentation des collections de céramiques, dont une superbe série de poêles de faïence strasbourgeoise qui, difficile à évacuer, sera hélas ! fortement amoindrie par le bombardement d’août 1944, ainsi que d’ensembles d’orfèvreries, de ferronneries et d’instruments de musique, le tout dans les parties non nobles ou non sauvegardées du palais, de façon à ce qu’ils fassent par leur tonalité XVIIe-XVIIIe siècles pendant à l’option Moyen-Age et Renaissance de l’Œuvre Notre-Dame ; mélange partiel des tableaux et du mobilier, pratique relativement rare dans les musées de Beaux-Arts, les peintures venant ici à l’appui des objets d’art, et non l’inverse. Dans cette perspective même, l’ingénieux et pragmatique Haug finira par installer après 1945 (ill. 9) les collections de peinture alsacienne ancienne (XVe-XVIe siècles et même XVIIe à cause de Stoskopff) dans les espaces plus décoratifs que muséologiques de l’Œuvre Notre-Dame grâce au réemploi de boiseries d’époque remontées là, en profitant d’une présentation provisoire imposée dans les premières années d’après-guerre par les lourds travaux de reconstruction d’un palais Rohan trop peu disponible : une intégration jugée si heureuse, bien que peu canonique au regard de l’unité des collections, qu’elle subsiste toujours !25

10. Sébastien Stoskopff (1597-1657)
Corbeille de verres, 1644
Huile sur toile - 51 x 62 cm
Strasbourg, Musée des Beaux-arts
Photo : Musée des beaux-arts de Strasbourg
Du côté des Beaux-Arts qu’il ne dirige pas avec moins d’ardeur et de doigté, et fort de son charisme et de son efficace réseau de relations (c’est un conservateur très répandu et respecté de ses pairs, en relation suivie avec le monde des spécialistes et des historiens d’art26), Haug s’attache à coup d’achats, de dépôts du Louvre, de dons que favorise la Société des Amis des Arts, à rééquilibrer les collections de peintures, jusque-là majoritairement italiennes avec un peu d’Espagne et hollando-flamandes comme Bode l’avait si bien fait à Berlin, les peintres germaniques bien entendu n’étant pas alors négligés mais mêlés aux régionaux alsaciens, point de vue évidemment modifié par Haug. Ce qui veut dire : favoriser en première ligne les maîtres français et alsaciens, toujours dans cette double préoccupation à la fois nationale et régionale en fonction même d’un grand principe : ne jamais, autant que possible, couper l’œuvre de son contexte d’origine puisqu’aussi bien l’Alsace d’après 1918 se veut française autant qu’alsacienne (et vice-versa…). Comment imaginer par exemple qu’avant 1919, le musée de Strasbourg ne possédait pas le moindre Stoskopff ! Il est vrai que cet artiste était à peu près oublié malgré la Teutsche Academie de son élève Sandrart (1675) et que Haug fut l’un des heureux artisans de sa redécouverte. De fait, Haug réussira à faire acheter (ill. 10) trois de ses œuvres en 1931-1934 (et près d’une demi-douzaine après 1945…). En conséquence, une large part va être faite désormais à la peinture française du XIXe siècle, si riche et souveraine pour cette époque, qui peut le nier, ce qui signifie pour Strasbourg l’arrivée de Delacroix, Corot, Decamps, Doré (illustre Alsacien, de plus !), Chintreuil, Lebourg, Monticelli, Gauguin ou Carrière, des Romantiques aux Impressionnistes tant révérés … Même le XXe siècle est abordé avec, dans les années 1920, quelques entrées d’esprit vraiment moderniste (Braque, Max Ernst, Dufy, Zadkine), toujours citées mais tout de même isolées et guère renouvelées, sans omettre, là encore, une insistance très réfléchie sur les artistes régionaux, ce qui sera d’ailleurs assez mal considéré par la suite … Osons-le dire en passant, on ne pourra sans doute pas se contenter ad vitam aeternam d’une histoire de l’art purement nourrie de clichés anti-figuratifs et de préjugés sommairement avant-gardistes27 ? Gageons alors que, dans l’inévitable révision des valeurs qui adviendra tôt ou tard, un Hans Haug ne s’en sortira pas si mal, point de vue dont, il faut le reconnaître, la présente publication ne s’est guère préoccupée : pour un peu, à entendre certains, notre conservateur modèle, un peu trop tourné vers le passé, aurait quasiment fini en réactionnaire … Incompréhension et pluralité des mondes ! Mais voilà bien une autre histoire (pour un autre livre ?).
De toute façon, cet intense effort d’acquisition reste aujourd’hui difficile à saisir, du moins en dehors de la peinture ancienne qui, elle, eut droit ? encore un haut fait à l’actif de Haug ? à un utile et soigneux catalogue-bilan, publié en 1938 et faisant dignement suite à la vigilance de l’érudition allemande (quatre catalogues édités entre 1899 et 1912). Ce conservateur complet tranchait ainsi sur ses collègues des musées français de l’entre-deux-guerres, presque tous aux abonnés absents – même au Louvre ! – dans ce genre d’exercices. On n’en regrette que davantage que, accaparé après 1945 par les travaux de restauration des musées, Haug n’ait pu s’attaquer au nécessaire pendant, le catalogue des peintures des XIXe et premier XXe siècles, que n’ont toujours pas livré ses successeurs (la faute aux expositions ? Mais lui justement ne faisait pas de celles-ci sa tâche cardinale !). Comme il serait temps, si l’on peut se permettre cette réflexion incidente, que nous puissions disposer enfin d’un nouvel instrument de travail qui procurerait un jugement d’ensemble sur la collection et faciliterait du coup les réaccrochages28.

11. Anonyme
L’homme à la cage, XIXe siècle
Huile sur bois - 70 x 46 cm
Strasbourg, Musée des Beaux-Arts
Photo : Musée des Beaux-Arts de Strasbourg

12. Reyer Jacobsz van Blommendael (1628-1675)
Socrate, ses deux épouses et Alcibiade,
Huile sur toile - 210 x 198 cm
Strasbourg, Musée des Beaux-Arts
Photo : Musée des Beaux-Arts de Strasbourg
Mais, si heureuse soit-elle, aucune réussite muséale, même celle de Haug dans le cas présent, ne saurait jamais arrêter le temps, autrement dit occulter les inéluctables avancées critiques du travail des historiens d’art. Sagement, les auteurs de 2009 n’ont pas voulu dissimuler certains vieillissements et dépassements des conceptions stylistiques de notre vaillant directeur, et comment se refuser justement à une histoire de l’histoire de l’art ! L’exposé décapant de Philippe Lorentz29 est ici exemplaire, dénonçant la fragilité des reconstructions stylistiques : de la frêle invention des Primitifs dits alsaciens, pas assez élargie au Rhin supérieur, Obberrhein, de l’autre côté de cette prétendue barrière-frontière du Rhin, ce qui entraîna entre autres une fâcheuse mais très instructive méprise attributionniste passionnément soutenue par un Haug se découvrant médiéviste … comme par Hans Heinrich Naumann, l’un de ses gourous avec André Girodie, soit la sensationnelle révélation d’un prétendu Grünewald, L’homme à la cage (ill. 11), au musée de Strasbourg (en réalité, un faux Primitif flamand, brugeois comme l’avaient bien jugé les auteurs allemands des catalogues d’avant 1914), ce qui constituait une double erreur d’appréciation et de compréhension, portant sur l’authenticité de l’œuvre (en fait, un faux du XIXe siècle, au moins antérieur à 1887, date du décès de son premier possesseur) et sur sa situation stylistique (un travail flamand et non allemand). On n’est pas loin du cas du pseudo-Memling (faux Weyden) Renders ou même du scandale des Vermeer de Van Meegeren qui, eux aussi, percent quasiment dans ces années-là, participant d’un véritable phénomène d’époque ou tout au moins d’une certaine vision datée de l’histoire de l’art, laquelle, on n’en est jamais assez conscient, conditionne puissamment maintes de nos meilleures réattributions, sans parler de restaurations et falsifications. Pareillement, un peu plus tard, dans le sillage de la très significative redécouverte des Peintres de la réalité en 1934, Haug fera acheter ou achètera quatre Tassel, presque tous fautifs30. Inversement, sa réhabilitation de Stoskopff reste exemplaire, même au prix d’une certaine inflation. – Vivantes, salutaires oscillations de l’histoire de l’art qui, admettons-le, ne saurait jamais se figer dans un glorieux définitif !
Les dramatiques années de guerre puis la difficile mais finalement victorieuse reconstruction d’après 1945 constituent le troisième et dernier volet d’une histoire qui se termine en apothéose bien méritée (la fonction unificatrice de directeur de l’ensemble des musées strasbourgeois, impartie à Haug au lendemain de la guerre, le spectaculaire achat déjà cité de la Belle Strasbourgeoise, Joconde du lieu, l’exceptionnelle prolongation de carrière, jusqu’à 73 ans, de ce conservateur hors normes dont Jean-Louis Faure, juste arrivé au musée en 1965, dresse un ultime portrait, aussi vivant qu’attachant)31.

13. Francisco Goya (1746-1828)
Portrait de Dom Bernardo de Iriarte, 1797
Huile sur toile - 108 x 84 cm
Strasbourg, Musée des Beaux-Arts
Photo : Musée des Beaux-Arts de Strasbourg

14. Michiel van Limborch (actif entre 1636 et 1675)
Nature morte de chasse
Huile sur toile - 111 x 89 cm
Strasbourg, Musée des Beaux-Arts
Photo : Musée des Beaux-Arts de Strasbourg
A propos de la sombre période de l’Annexion (le terme qui vaut alors, on le sait, pour l’Alsace-Lorraine à la différence du reste de la France, simplement occupée), on ne peut pas ne pas rappeler avec Tessa Roselbrock le rôle digne et plein de tact de Kurt Martin32, imposé dès 1940 par les Allemands comme successeur de Haug : cet historien d’art cultivé et francophile, directeur à cette époque du musée voisin de Karlsruhe, sut s’entendre en sous-main avec Haug pour la meilleure et la plus intelligente sauvegarde du patrimoine alsacien (ils s’appréciaient déjà dans l’Avant-guerre, au nom d’un même amour du passé, médiéval notamment, et de la culture rhénane). Tant et si bien que le musée de Strasbourg, ainsi dirigé et même en quelque sorte protégé, put malgré la dureté et les risques de la période33 bénéficier d’une véritable manne d’acquisitions « allemandes » (mais payées il est vrai, sur des crédits administrativement propres à l’Alsace), certaines remarquables (Goya (ill. 13), Baroche, Boucher, Tocqué, Bassano, Tiepolo, Courbet, Corot, Sisley, Delacroix, Witte, Baldung, Cranach, Cornelis van Haarlem, etc.), généralement effectuées à Paris ou en Hollande, Haug étant bien souvent consulté34. Une politique ambitieuse et très ouverte (comme au temps du grand Bode !) qui n’était pas, effectivement, sans prolonger celle d’avant 1939, Kurt Martin achetant davantage pour Strasbourg qu’il ne le faisait pour Karlsruhe, dont les achats, plus restreints, étaient spécialisés, dans le Moyen-Age et l’art germanique. On relève à cet égard un significatif intérêt pour la nature morte qui porte peut-être bien la marque secrète de Haug ou tout au moins de son influence, puisque la période des achats des années 1940-1944 correspond à l’entrée d’un grand nombre de stilleven (notons Claesz, Heda, Beuckelaer, Delff, Beyeren, Stoskopff bien sûr, mais aussi Sánchez Cotán, Moillon, Linard, Dupuis, Vonck, Oudry, etc.). Quête efficace et fructueuse, bientôt reprise et prolongée par Haug après 1945, pour constituer l’un des axes majeurs de la belle rénovation du musée de Strasbourg, dans cet engouement général de l’époque pour la nature morte, amorcé, le fait est bien connu, par la fameuse exposition déjà citée des Peintres de la réalité à laquelle Haug avait bien entendu participé. Ainsi, l’insatiable directeur des musées strasbourgeois pourra-t-il au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale améliorer encore la représentation de son très cher Stoskopff dans les collections du Musée des Beaux-Arts (cinq tableaux acquis entre 1948 et 1959) et ajouter des œuvres de Van Es, Bouman, Kauw, Hopfer, Mannlich, Soreau, Roos, Ponce, Porpora, Magini, Bonnecroy, Chardin, Cossard, Vallayer-Coster, Manet même, etc., petits et grands noms, écoles nationales diverses ou régionaux alsaciens. Cette fois encore, relevons que Haug, comme en 1938, tint à consigner les résultats de cette débordante activité dans un exemplaire petit catalogue spécialisé de 77 numéros, pratiquement tous reproduits35. Une leçon de plus qu’il nous aura prodiguée … Hans Haug, homme de musée (le s du titre de l’ouvrage est presque inutile !), auquel tout ou presque avait réussi et qui reste l’honneur de sa profession, ce conservateur si bien défini par l’autre intitulé de son livre-hommage : Une passion à l’œuvre, n’aura-t-il pas été, à son tour, une sorte de chef-d’œuvre ?
Collectif sous la direction de Bernadette Schnitzler et Anne-Doris Meyer, Hans Haug, homme de musées. Une passion à l’œuvre, Editions des musées de la ville de Strasbourg, octobre 2009, 262 p., 31 € , ISBN : 978-2-35125-071-6



