Gustave Doré. L’imaginaire au pouvoir


Paris, Musée d’Orsay, du 18 février au 11 mai 2014.
Ottawa, Musée des Beaux-Arts du Canada, du 13 juin au 14 septembre 2014.

Sans la liberté de blâmer, il n’est pas d’éloge flatteur. Notre éloge de la rétrospective Gustave Doré, qui vient de commencer au Musée d’Orsay, ne sera pas flatteur car la flatterie ne nous intéresse pas, mais il sera louangeur. Et nous aurons d’autant du plaisir à l’écrire car il est plus agréable d’apprécier une exposition que le contraire.


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1. Gustave Doré (1832-1883)
Illustration pour Le Chat Botté, gravé par
Adolphe-François Pannemaker (1822-1900)
Paris, Hetzel, 1862, in-fol.
Xylographie
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2. Gustave Doré (1832-1883)
Illustration pour Don Quichotte, gravé par
Héliodore Pisan (1822-1890)
Paris, Hachette, 1863, in-fol.
Xylographie

Certes, celle-ci n’est pas entièrement exempte de critiques : si le parcours thématique permet de bien comprendre comment Doré s’appropria certains sujets et maîtrisa de multiples techniques (peinture, sculpture, dessin, illustration…), la dichotomie entre les deux parties de l’exposition (celle du rez-de-chaussée qui permet d’exposer de grands formats et celle de l’étage qui impose une limite à la taille des œuvres) rend son évolution difficile à cerner même si son style semble rester assez uniforme tout au long de sa carrière. Gustave Doré, qui souhaitait marquer les esprits avec des toiles monumentales, n’est représenté ici que par deux d’entre elles en raison du manque d’espace. Il est vrai que déplacer d’aussi grands tableaux est difficile et certainement risqué, mais s’agit-il de la véritable raison du renoncement à en emprunter davantage ? La rétrospective devait à l’origine occuper toutes les salles d’exposition du rez-de-chaussée, ce qui lui aurait assuré un parcours plus cohérent.

On se rappelle qu’une exposition Doré avait déjà eu lieu il y a deux ans à Bourg-en-Bresse. D’une ambition forcément plus restreinte, elle se concentrait sur son activité de peintre, alors que celle d’Orsay rend également justice au sculpteur et, bien sûr, à l’illustrateur. Nous renvoyons à notre précédent article car il est inutile de répéter ici ce que nous avions déjà dit sur la carrière de celui qui souffrit toute sa vie de ne pas être considéré comme un artiste à part entière. L’introduction de Philippe Kaenel, l’un des trois co-commissaires de l’exposition, insiste sur ce point, publiant un dessin (non exposé) où l’on voit Doré s’autoportraiturant avec vingt ans de plus, une couronne de lauriers sur la tête et la légende : « G. Doré en 1895. Trop d’illustrations, pas assez de gloire ». L’ego du peintre était immense, encouragé par sa mère après avoir perdu son père très tôt : « Tant que vous ne pourrez pas me louer sans réserves, ne parlez pas de moi, cela me fait trop de mal. » dit-il à un ami critique.


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3. Gustave Doré (1832-1883)
L’Annonciation, illustration pour La Bible
Plume, encre brune, lavis brun et d’encre
de chine, gouache blanche sur bois - 24,4 x 19,7 cm
Strasbourg, Musée d’Art Moderne et Contemporain
Photo : Nicolas Fussler
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4. Gustave Doré (1832-1883)
La Parque et l’Amour, 1877
Plâtre patiné - H. 300 cm, D. 150 cm
Collection particulière
Photo : D. Rykner

L’exposition d’Orsay1, et plus encore son catalogue, en traitant de tous les aspects de l’art de Doré, fait mieux comprendre comment il s’essaya successivement à toutes les techniques. Il commença d’abord, très jeune puisqu’il avait seize ans lorsqu’il fut engagé par Charles Philippon pour le Journal pour rire, par les dessins de presse et caricatures. Puis, il abandonna cette activité pour se consacrer à ce qui devait lui apporter la reconnaissance et la gloire : les livres illustrés (ill. 1 et 2), pour lesquels il fournissait le dessin (ill. 3) mais qui étaient souvent retranscrits en gravure par d’autres (selon des techniques diverses, de la xylographie à la gravure sur métal). Ce n’est que tardivement qu’il se lança dans la peinture, puis dans la sculpture qu’il aborda ensuite. Il est d’ailleurs extraordinaire de voir qu’il fut complètement autodidacte.
Malgré une capacité à assimiler l’art de ses contemporains, il est ainsi difficile de lui trouver une filiation et son côté inclassable explique certainement en grande partie les réactions négatives qu’il suscita de la part de bien des critiques. Ceux-ci furent souvent très durs pour sa peinture et sa sculpture, parfois même d’une manière totalement injuste. Ainsi, Édouard Papet, dans son essai consacré aux sculptures de Doré, rappelle la critique de Castagnary : « Nous constaterons avec tristesse, que, mauvais dessinateur et mauvais peintre, M. Gustave Doré vient d’ajouter à sa réputation celle de mauvais sculpteur ».


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5. Gustave Doré (1832-1883)
La Gloire étouffant le Génie, 1878
Plâtre - 255 x 163 x 146 cm
Maubeuge, Musée Henri-Boez
Photo : D. Rykner
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6. Gustave Doré (1832-1883)
Roger et Angélique, 1879
Bronze - 94 x 39 x 30 cm
Milly-la-Forêt, Maison Jean Cocteau
Photo : Musée d’Orsay/P. Schmidt

Castagnary, en supposant qu’il soit sincère, se trompait lourdement. Sur sa sculpture d’abord, dont on appréciera ici beaucoup d’œuvres peu ou mal connues. Et d’abord une redécouverte extraordinaire effectuée peu avant l’exposition dans une collection particulière française : le plâtre original de La Parque et l’Amour (ill. 4), première sculpture exposée par Doré au Salon de 1877 et que l’on croyait perdu. Celui-ci est confronté au seul autre plâtre original conservé, restauré pour l’occasion : La Gloire étouffant le Génie du Musée de Maubeuge (ill. 5). Hélas, celui-ci a perdu très tôt ses ailes qui devaient donner à l’ensemble une animation toute baroque. À un an de distance (ce dernier groupe fut montré en 1878), l’artiste montre qu’il maîtrise déjà parfaitement cet art. Le premier groupe, très stable, d’une composition triangulaire, est assez opposé au deuxième, très dynamique.
Beaucoup des sculptures de Doré montrent son goût pour l’équilibre et le mouvement en allant parfois très loin dans la recherche du spectaculaire. Le groupe le plus étonnant, qui a appartenu à Jean Cocteau, est celui de Roger et Angélique (ill. 6) où l’on voit le chevalier et sa monture ailée perchés en haut de la lance qui traverse le monstre marin, comme en apesanteur. Cette sculpture éminemment romantique est pourtant presque la transcription littérale en trois dimensions de la même scène peinte par Ingres (mais sans Angélique).
Comme le Miroir exposé à Bourg-en-Bresse le montrait, Doré fut souvent influencé par les sculptures rococo du XVIIIe siècle français. À Orsay, on verra ainsi, prêté par le Musée des Arts Décoratifs, une pendule représentant Le Temps fauchant les Amours. À Ottawa, seconde étape de cette exposition, on verra Le Poème de la Vigne, vase monumental en bronze dont le plâtre fut exposé au Salon de 1878 et aujourd’hui conservé à San Francisco.


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7. Gustave Doré (1832-1883)
Le Christ quittant le prétoire, 1874-1880
Huile sur toile - 482 x 722 cm
Nantes, Musée des Beaux-Arts
Photo : RMN-GP/Gérard Blot
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8 Exposition Gustave Doré au Musée d’Orsay
Salle consacrée à la guerre de 1870
Photo : D. Rykner

Le monde de Doré est d’une telle richesse, d’une telle variété, d’une telle imagination qu’il ne sert pas à grand chose de le décrire ici par des mots. Il faut vraiment aller voir cette exposition à Orsay et prendre son temps pour regarder longuement chaque œuvre.
Parmi les peintures, signalons cependant quelques temps forts. D’abord Le Christ quittant le prétoire de Nantes (ill. 7), l’un de ses grands tableaux religieux (l’œuvre restera à Orsay pendant la durée des travaux au Musée de Nantes). Ensuite, la salle consacrée à la guerre de 1870 (ill. 8) où sont réunis pour la première fois depuis 1885 – Paul Lang le souligne dans notre émission – les trois tableaux en grisaille que Doré consacra à cet événement tragique. D’une part, la célèbre Énigme du Musée d’Orsay, d’autre part L’Aigle noir de Prusse du Dahesh Museum de New York et La Défense de Paris de Poughkeepsie (ill. 9).
Enfin – mais l’exposition est beaucoup plus riche que ce bref aperçu ne la décrit – une salle réunit plusieurs paysages (ill. 10) de Gustave Doré où l’artiste montre son goût des grands espaces, forêts et montagnes vierges de la présence de l’homme inspirés de l’art d’Alexandre Calame. Si l’essai du catalogue (dû à Philippe Kaenel) souligne également une certaine influence de Courbet, les peintures de Doré sont tout de même assez éloignées de la tradition française du paysage pour se rapprocher des anglais ou même des américains (cette proximité étant d’ailleurs peut-être fortuite).


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9. Gustave Doré (1832-1883)
La Défense de Paris, 1871
Huile sur toile - 194,3 x 130,5 cm
Poughkeepsie, The Frances Lehman
Loeb Art Center, Vassar College
Photo : Vassar College
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10. Gustave Doré (1832-1883)
Souvenir de Loch Lomond, 1875
Huile sur toile - 131 x 196 cm
New York, French & Company
Photo : D. Rykner

Pour terminer, dire du bien d’un catalogue d’Orsay est un vrai plaisir car cela prouve que la tendance récente à transformer ce genre en album d’images n’est pas forcément une fatalité. Celui publié ici n’a certes pas de notices2, ce qui est toujours dommage, mais il est d’une grande richesse documentaire, contient de très nombreux essais permettant d’appréhender avec justesse l’œuvre de Doré, et restera un livre de référence3. Bref, on l’aura compris : voilà une nouvelle occasion de rendre enfin justice à l’art de Gustave Doré et de « le louer sans réserves » comme il le souhaitait.


Commissariat : Philippe Kaenel, Édouard Papet et Paul Lang.


Sous la direction de Philippe Kaenel, Gustave Doré. L’imaginaire au pouvoir, Flammarion, 2014, 336 p., 45 €. ISBN : 9782081316416.
Acheter le catalogue sur La Tribune de l’Art


Informations pratiques : Musée d’Orsay, 62, rue de Lille, 75007 Paris. Tél : + 33 (0)1 40 49 48 14. Ouvert tous les jours sauf le lundi, de 9 h 30 à 18 h, jusqu’à 21 h 45 le jeudi.
Comme l’indiquait le site Louvre pour tous, la tarification est désormais la suivante : 11 € (8 € tarif réduit), « ce billet donn[ant] accès aux collections permanentes, et aux expositions temporaires, dans la limite des places disponibles ». On ne sait ce qu’il advient des visiteurs lorsque la limite des places disponibles est atteinte. Nous avons donc appelé le standard du Musée d’Orsay qui nous a assuré que, pour cette exposition, il ne devrait pas y avoir de problème d’accès...


Didier Rykner, vendredi 21 février 2014


Notes

1Signalons aussi la belle muséographie de Nathalie Crinière.

2À l’exception de quelques œuvres qui bénéficient d’un article spécifique.

3Bien que pourvu d’un index, il est dommage que les illustrations ne disent pas si l’œuvre est, ou non, exposée. Si l’on ne se rappelle pas l’avoir vue, il faut faire à chaque fois une fastidieuse recherche dans la liste qui se trouve à la fin de l’ouvrage et qui ne donne aucune information complémentaire, ne proposant ni bibliographie, ni historique… Répétons-le : un livre ou un catalogue doit d’abord penser à ses lecteurs.





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