Les éditions Phaidon ont lancé récemment une nouvelle collection appelée Art&Idées. Il s’agit d’une reprise de celle déjà parue en Angleterre sous le même nom. Le format (légèrement supérieur à celui des livres de poche), la mise en page et les nombreuses illustrations en couleur rendent ces ouvrages agréables à consulter. Les titres se partagent entre des monographies d’artistes et des études d’ensemble sur les styles.
Le dernier paru, Gustave Courbet, est dû à James Rubin. Si l’analyse de l’œuvre comme de la vie de Courbet est irréprochable, il est cependant dommage que l’auteur croit nécessaire de sacrifier au mythe éculé des bons contre les méchants. Les bons étant, bien sûr, Géricault, Delacroix, Courbet et les Impressionnistes, les méchants les académiques ou pompiers, termes qui ne veulent pas dire grand chose tant les artistes regroupés sous ces qualificatifs sont différents les uns des autres.
Pour faire passer une nouvelle fois cette thèse, les approximations et omissions sont nombreuses. Ainsi (page 13), on apprend qu’Auguste Hesse « impressionné par son travail », s’intéressa vivement au jeune peintre. Auguste Hesse étant un peintre que l’on pourrait qualifier d’académique. James Rubin prend bien soin de cacher qu’il fut prix de Rome et membre de l’Institut. Il va parfois beaucoup plus loin : ainsi, pour opposer Ingres (celui-ci semblant faire partie du mauvais camp) et Delacroix, il souligne (p. 17) que ce dernier avait utilisé des modèles vivants pour peindre les massacres de Scio, comme si Ingres utilisait des modèles morts ou des mannequins ! Dans sa description des styles de la première moitié du XIXe siècle, il parle de l’orientalisme pour l’opposer à Delacroix (p. 19). La belle exposition actuellement présentée à l’Institut du Monde Arabe (De Delacroix à Renoir) prouve évidemment ce que l’on sait depuis longtemps, que Delacroix fut également un « orientaliste ». On peut lire plus loin (p. 35) que Courbet s’éloigne de manière croissante « du style officiel ». Quel est ce style officiel ? Celui de Delacroix qui bénéficia de nombreuses commandes publiques ? Celui d’Ingres ? Celui de Courbet même, dont Une après-dinée à Ornans avait été acheté par l’Etat pour être déposé au musée de Lille ? D’ailleurs, que penser d’une phrase telle que celle-ci : « Courbet savait alors d’expérience que son art n’obtiendrait jamais de reconnaissance officielle [...] : son Après-dinée à Ornans avait été achetée par l’Etat et envoyée au musée de Lille ». La contradiction est si flagrante qu’il ne sert à rien de la souligner. Il faut dire que Courbet lui-même, et cela est parfaitement démontré dans le livre, s’acharna à poser dans l’habit du peintre martyr (ce qu’il fut à la fin de sa vie, pour des raisons politiques plus que picturales).
Si l’on excepte donc cette vision manichéenne (que nous ne souhaitons pas, bien entendu, remplacer par son contraire : la singularité de l’art de Courbet est évidente, comme l’est l’embarras et l’ambiguïté de l’attitude de l’Etat face à celui-ci), l’ouvrage propose une excellente étude de l’œuvre de Courbet. Si celui-ci n’est pas isolé comme représentant du réalisme, les différences avec, par exemple, Millet ou des peintres plus mineurs comme Bonvin sont bien soulignées. L’engagement politique de Courbet, qui transparaît en permanence dans son œuvre est également étudié de manière très complète, comme ses relations avec Proudhon. L’absence de notes - c’est un parti-pris de la collection - est toutefois regrettable, rendant ainsi difficile, sinon impossible, de retrouver les citations et références données dans le texte.
Parmi les autres volumes parus dans cette nouvelle collection, on trouve Michel-Ange, Goya et David. Phaïdon envisage de traduire quatre titres par an. Souhaitons, sans trop y croire, que l’éditeur favorisera les monographies de Wren, Gentileschi, Borromini, Friedrich, Mackintosh ou Schinkel, déjà parues en Angleterre, plutôt que les sempiternels Vermeer, Vinci, Van Gogh, Gauguin ou Monet.
James H. Rubin, Gustave Courbet, traduit de l’anglais par Xavier Bernard, Phaidon, Paris, 2003. 19,95 €. ISBN : 0 7148 9078 2
