Giovan Francesco Rustici (1475-1554)


Auteur : Philippe Sénéchal

local/cache-vignettes/L220xH298/75b20b76bc393830-fc924.jpg Les éditions Arthéna, dont nous soulignons régulièrement l’œuvre d’utilité publique, ne publient en général que des ouvrages sur les artistes français. Si Giovanni Francesco Rustici, sculpteur florentin du Cinquecento, peut y bénéficier d’une monographie, c’est sans doute en raison de son séjour en France où il vint travailler pour François Ier en 1528 et où il demeura jusqu’à sa mort en 1554.
Ce catalogue permettra de découvrir un artiste de premier plan pourtant encore très méconnu dans notre pays et qui, même en Italie, n’a pas toujours été reconnu à sa juste valeur.

Il bénéficie aujourd’hui des recherches et de la connaissance très fine de la sculpture italienne du XVIe siècle de Philippe Sénéchal. Parmi les meilleurs passages de ce livre, on notera ainsi toutes les analyses d’œuvres et la manière dont l’auteur les replace dans le contexte artistique de l’époque, ainsi que les comparaisons avec ses contemporains. Les caractéristiques de l’art de Rustici, fortement inspiré par Donatello mais également par Léonard de Vinci et Michel-Ange avec lesquels il était ami, font également l’objet d’une exégèse limpide. Cette familiarité de l’auteur avec son sujet peut expliquer sans doute la principale faiblesse du livre, c’est-à-dire l’absence quasi-complète de justifications des nombreuses attributions d’œuvres dont l’autographie n’est prouvée ni par les sources ni par la provenance. Compte tenu du nombre très réduit de sculptures certaines de Rustici, il aurait été utile que chaque identification, nouvelle ou confirmant des attributions récentes, soit expliquée et, si possible, démontrée stylistiquement, ce qui n’est à peu près jamais le cas. On doit donc croire l’auteur sur parole lorsqu’il donne, par exemple, à Rustici, la paternité d’une médaille (cat. S. 24, Niccolòdi Pietro Boni) alors que l’on ne connaît aucun autre exemple comparable, ou d’un chandelier en bronze, là encore un unicum dans la production identifiée de l’artiste.

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1. Giovanni Francesco Rustici (1475-1554)
Combat d’un cavalier et de fantassins
Terre cuite – 46,5 x 4,5 x 24 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMN

Les œuvres absolument certaines du sculpteur se comptent en effet sur les doigts des deux mains. Si le buste de Boccace (cat. S. 4) pour son cénotaphe de l’église St Michele e Jacopo à Certaldo a de réelles qualités, le premier chef-d’œuvre absolu est bien la Prédication de saint Jean-Baptiste (cat. S. 6) qui surplombe la porte Nord du Baptistère du Dôme de Florence. L’étude par Philippe Sénéchal de ce groupe composé, outre le Précurseur, d’un Pharisien et d’un Lévite, est absolument magistrale et très convaincante notamment dans son analyse des rapports entre les statues. Le tondo très michelangelesque de la Vierge à l’Enfant avec le petit saint Jean du Bargello (cat. S. 7), les deux terres cuites représentant des Combats de cavaliers et de fantassins du Louvre (ill. 1) et du Bargello (cat. S. 10 et S. 11) – ses œuvres les plus connues avec le groupe du Baptistère, le très beau décor en marbre de la Chapelle de la Villa Salviati à Florence (cat. S. 19)1 et le retable en terre cuite vernissée des Augustines de San Luca, lui aussi conservé au Bargello (cat. S. 21) forment le cœur du corpus, les seules sculptures dont l’attribution ne peut a priori pas être remise en cause. La variété des matériaux – soulignée par Philippe Sénéchal, comme la diversité des types de représentations, rend difficile l’identification certaine d’autres œuvres. On ne peut évidemment reprocher à l’auteur de prendre parti en fonction de sa compréhension de l’art de Rustici, on attend même de lui qu’il le fasse, mais on aurait définitivement souhaité qu’il s’exprime davantage sur ses choix.

Prenons quelques exemples. Le n° 1 du catalogue est un bas relief en terre cuite émaillée en blanc représentant L’Enlèvement d’Europe, qui n’est attribué à Rustici que depuis moins d’une vingtaine d’années. Si l’essentiel des auteurs s’étant exprimé depuis a reconnu ce nom – à l’exception toutefois de John Pope-Hennessy qui l’avait fait acquérir par le Victoria & Albert Museum comme Verrochio - on ne comprend pas réellement les raisons stylistiques qui justifient cette attribution d’une œuvre assez atypique. De même, le David dit David Pulszky, du Louvre, a été attribué à Rustici en 1996. Il s’agirait d’une traduction en bronze d’une cire préparant une commande finalement jamais réalisée d’un David. Là encore, aucun début d’explication n’est fourni sur les raisons de cette attribution qui ne va pas vraiment de soi.

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2. Giovanni Francesco
Rustici (1475-1554)
Apollon vainqueur du
serpent Python

Bronze – 208,5 x 72 x 88 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMN

Il n’est évidemment pas dans notre propos de contester le nom de Rustici pour ces œuvres, nous n’en avons certainement pas les compétences. Simplement de remarquer qu’une attribution s’explique et se défend, si l’on veut convaincre d’autres lecteurs que les spécialistes de la sculpture italienne du XVIe siècle.
Soyons juste cependant, certaines attributions parlent presque d’elles-mêmes. Ainsi le Saint Jean-Baptiste en terre cuite du Bargello (cat. S. 9), une œuvre jusqu’ici inédite, et une remarquable découverte. Le rapprochement entre la fig. 91 où l’on voit ce Saint Jean-Baptiste enfant de profil et le saint Jean-Baptiste du tondo (cat. S. 7) est plus parlante que bien des démonstrations. A cet égard, on ne peut que saluer la qualité de l’édition et la richesse des illustrations, les sculptures étant reproduites sous tous les points de vue. De même, l’Archer en terre cuite du Musée Carnavalet (cat. S. 25), encore une identification inédite de Philippe Sénéchal, est très convaincant lorsqu’on le compare avec les guerriers des Combats du Louvre et du Bargello.

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3. Italie, vers 1540-1590
Naguère attribué à Giovanni Francesco Rustici
Rencontre de l’Enfant Jésus et du petit
saint Jean-Baptiste

Marbre et albâtre onyx – Diam. 50 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMN

Remarquons que le Louvre s’enrichit d’un Rustici mais en perd un autre. Dans le catalogue de 2006 en effet, le très bel Apollon vainqueur du serpent Python (ill. 2), pour lequel le nom de notre artiste avait été prononcé avec précaution, était rétrogradé comme Italie, second quart du XVIe siècle. Il lui est ici (cat. S. 27) rendu avec conviction (« l’attribution de la pièce à Rustici ne fait pas de doute ») à nouveau hélas sans réelle démonstration. Au contraire, le tondo représentant la Rencontre de l’Enfant Jésus et du petit sain Jean-Baptiste attribué par le même ouvrage de 2006 à Rustici (ill. 3) est ici renvoyé dans la section des rejetés (cat. SR. 60). Notons à ce propos que cette partie du catalogue, qui liste les œuvres que ne retient pas Philippe Sénéchal, est en tous points exemplaire, chaque numéro faisant l’objet d’une notice complète et chaque refus étant – au rebours des acceptations – parfaitement expliqué.

Le catalogue lui-même consiste essentiellement à donner toutes les informations essentielles (état de conservation, historique, sources, bibliographie, dérivations…). Le faible nombre de numéros (27 en tout et pour tout) permet de renvoyer systématiquement les commentaires dans le texte consacré à la carrière de Rustici, ce qui évite des répétitions et des redondances qui peuvent s’avérer pénibles dans certains ouvrages. On ne peut qu’apprécier la manière dont l’auteur a mêlé les analyses des œuvres à la biographie du sculpteur. Ce long essai se lit avec beaucoup d’agrément, à l’exception de la partie consacrée aux confréries qui fait l’objet de digressions parfois inutiles. On est impressionné par le nombre de références (plus de 1100 notes) qui démontre mieux qu’un long discours l’ampleur du travail accompli. Les quelques critiques que nous nous sommes permises ne doivent pas cacher la somme que représente ce livre qui permet, enfin, d’appréhender l’artiste dans sa vraie dimension, celle de l’un des plus grands créateurs florentins de la première moitié du XVIe siècle, ce qui n’est pas rien. Il fait regretter encore davantage le peu d’œuvres que Rustici laissa en France et la disparition à la Révolution de son cheval en bronze, deux fois grandeur nature, qu’il exécuta pour une statue équestre de François Ier jamais achevée.

Philippe Sénéchal, Giovan Francesco Rustici (1475-1554), Arthéna, Paris, 2008, 352 pages, ISBN : 9782903239381.


Didier Rykner, mardi 4 août 2009


Notes

1L’étude des médaillons en terre cuite qui décorent la cour de cette même villa est très confuse. Il est dit que certains d’entre eux, détruits très tôt, ont été refaits à la fin du XVIe siècle, mais tous sont présentés comme autographes dans le catalogue.





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