Un homme deux expositions, Georges de Lastic (1927-1988), conservateur et collectionneur, mérite pleinement d’être célébré dans les deux lieux qui ont marqué sa vie professionnelle. Après des études à l’école du Louvre, où il consacre son mémoire de fin d’études à François Desportes, le peintre des chasses de Louis XIV, Georges de Lastic prend la direction du musée de la Vénerie à Senlis en 1955, puis celle du musée de la Chasse et de la Nature en 1962. A la tête de ces deux établissements, il entreprend d’importants chantiers de muséographie et enrichit les collections, soit par des achats judicieux, soit en négociant des dépôts de l’Etat. A Senlis, il conduit le projet d’installation du musée de la Vénerie dans le château royal, récemment acquis par la ville. Ce vaste domaine, en plein cœur de la cité, bordé par l’enceinte gallo-romaine, comprend les vestiges de l’ancien palais capétien et les restes du prieuré Saint-Maurice, composés du dortoir des moines et du logis prieural. De ce dernier bâtiment, édifié au début du XVIIIe siècle, Georges de Lastic voit tout le parti qu’il peut tirer pour son musée. Dans cette belle demeure seigneuriale, le conservateur montre l’étendue de son talent de décorateur et la sûreté de son goût. C’est sans doute grâce à ce travail, qu’il connaît et apprécie, que l’industriel François Sommer conçoit l’idée d’engager Georges de Lastic pour son futur musée de la chasse à Paris. Pendant les années que durent les travaux de réhabilitation de l’hôtel de Guénégaud, chef-d’œuvre de François Mansart, Georges de Lastic est associé à toute la conduite du chantier. Son œil est prédominant dans les choix décoratifs et artistiques qui aboutiront à l’ouverture du musée en 1967. Esthète et historien, Georges de Lastic le reste autant dans son domaine professionnel que sur le plan personnel, ce qui le conduit à constituer une collection privée qui est mise à l’honneur dans le cadre de la double exposition présentée au Musée de la Vénerie à Senlis et au Musée de la Chasse et de la Nature à Paris.
En 1970, Georges de Lastic hérite du château de Parantignat, son « petit Versailles auvergnat », demeure des marquis de Lastic depuis trois siècles qui, avec son appartement parisien du quai de Bourbon, abrite la collection de peintures françaises des XVIIe et XVIIIe siècles, constituée au fil des ans à l’hôtel Drouot et chez des marchands. Cet ensemble s’articule principalement autour de trois artistes, les portraitistes Nicolas de Largillierre et Hyacinthe Rigaud, porte-parole du grand genre du Grand Siècle et de la Régence, et François Desportes, l’artiste qui a magnifié les chasses du Roi Soleil. Sa femme, Françoise de Lastic, et son fils, Anne-François, aujourd’hui gardiens de la collection, ont accepté de prêter plus de soixante tableaux, dessins et sculptures.

1. Nicolas de Largillierre (1656-1746)
Marie-Madeleine de La Fayette, 1697
Huile sur toile - 146,5 x 113,5 cm
Collection Georges de Lastic
Photo : David Bordes
Les partis des deux présentations, s’ils peuvent sembler opposés, résonnent au contraire parfaitement. A Senlis, les salons du rez-de-chaussée de l’ancien logis prieural, dans leur jus du début du XVIIIe siècle, constituent un écrin merveilleux pour l’accrochage. Tout laisse à croire que les œuvres n’ont pas quitté les lieux depuis la Régence. Nul besoin d’artifice supplémentaire pour que la magie opère. Lorsque l’on pénètre dans le long couloir qui dessert les différentes pièces, l’œil est immédiatement attiré dans une niche au fond par une toile exceptionnelle de Nicolas de Largillierre, Marie-Madeleine Motier de la Fayette (ill. 1). Le portrait de cette jeune aristocrate de six ans, future duchesse de la Trémoïlle ne peut laisser indifférent. Telle une Diane chasseresse, l’enfant est vêtu d’une chemise défaite, qui laisse découvrir un téton naissant, recouverte d’une longue robe de soie bleue à l’antique. Cette dernière impression est accentuée par la présence de spartiates aux pieds. Le visage, maquillé comme celui d’une grande dame, respire encore la fraîcheur d’une petite fille. Toute cette légèreté contraste avec le paysage lourd et sombre qui entoure le personnage. Deux chiens encadrent la fillette. Un somptueux lévrier, en pleine lumière, qu’elle couronne d’une guirlande végétale, symbolise la docilité et la fidélité. Inquiétant, dans l’ombre à droite à ses pieds, un carlin s’apparente aux turpitudes de monde des adultes qu’elle s’apprête à aborder. Entre la vertu et le vice, quel est le camp que choisira la jeune fille ? Telle paraît être la question que nous pose le peintre. Toujours du même artiste, notons un autre portrait d’enfant, celui dit de Nicolas Jean-Baptiste Hallé en saint Jean-Baptiste. Il est courant, depuis le XVIe siècle, de se faire portraiturer à l’effigie de son saint patron, se plaçant ainsi directement sous sa protection. Mais dans cette œuvre le propos religieux n’est que prétexte à un portrait magistral dont l’efficacité tient dans une grande économie de moyen.

2. Hyacinthe Rigaud (1659-1743)
Louise-Marie du Bouchet de Sourches, comtesse de Lignières, 1696
Huile sur toile - 81,5 x 64,5 cm
Collection Georges de Lastic
Photo : David Bordes
François Desportes est bien entendu très présent dans l’accrochage de Senlis. Outre Beagles chassant un lièvre et Chasse au cerf qui s’inscrivent dans la lignée du corpus du peintre des chasses de Louis XIV, une étonnante Etude de fleurs retient l’attention. Cette toile rassemble tulipes, jacinthes, boules-de-neige, pivoines, giroflées, lilas et narcisses. L’ensemble peut faire penser aux études sur papier réalisées par le maître pour servir de modèle à ses grands tableaux, mais le caractère abouti de la composition nous oriente plutôt vers une œuvre à part entière.
Hyacinthe Rigaud signe de son côté une majestueuse composition avec le Portrait de la Comtesse de Lignières (ill. 2). Fils d’un tailleur, il maîtrise admirablement la technique du rendu des matières. Coloriste d’exception, il jongle entre la carnation de la peau et le soyeux des étoffes jouant ainsi des contrastes entre le lilas d’une étole en soie et le corset broché d’or.
Remarquons enfin trois incises du XIXe siècle dans l’ensemble, sous la forme de portraits d’enfants. Les portraits d’Adolphe et de Blanche par Léon Bénouville et La Petite fille en bleu de Léopold Horovitz ornent habituellement le salon de la maison de Senlis. Le raffinement des matières, la volonté d’apparat, même si elle n’est que bourgeoise, raisonnent pleinement avec la collection des portraits Grand Siècle de la collection Lastic.

3. Jean-Marc Nattier (1685-1766)
Portrait dit de Louise-Anne de Bourbon-Condé,
surnommée mademoiselle de Charolais
Huile sur toile - 64 x 53 cm
Collection Georges de Lastic
Photo : David Bordes
A Paris, à l’inverse, la muséographie joue sur la reconstitution, à partir d’une aquarelle et gouache d’Anatoly Stolnikoff dit « Garneroff », du salon du quai de Bourbon des Lastic en 1987. Le damas rouge au mur, la reproduction en impression de la cheminée et le respect de l’emplacement des œuvres recréent une atmosphère aujourd’hui disparue. Dès l’entrée du premier salon vert, trois portraits d’artiste, dont le point commun est Hyacinthe Rigaud, saisissent le regard. Le portraitiste de Louis XIV s’attache ici à représenter trois de ses confrères, le sculpteur Antoine Coysevox, le peintre Gabriel Blanchard et un artiste inconnu.
Deux morceaux de bravoure de Nicolas de Largillierre ornent le salon rouge, le Portrait d’un gentilhomme inconnu et La Marquise de la Tour Maubourg et ses deux filles. Ce dernier fait écho avec le Portrait de Mademoiselle de la Fayette à Senlis. Un bien curieux moine au regard pétillant et aux pommettes rosées de Jean-Marc Nattier nous attire comme un aimant. Le portrait est considéré comme étant celui de Louise-Anne de Bourbon-Condé, surnommée mademoiselle de Charolais (ill. 3). La jeune fille aux traits enfantins porte la robe de bure des Franciscains en référence aux deux célèbres quatrains de Voltaire : « Frère ange de Charolais / Dis-moi par quelle aventure / Le cordon de Saint François / Sert à Vénus de ceinture – Beau Saint François, ne souffrez pas / Qu’on perce vos mains délicates / Dites à l’ange : c’est plus bas / Qu’il faut appliquer les stigmates. » Ce poème stigmatise les mœurs dissolues et la vie toute entière tournée vers l’amour de la jeune princesse, fille du duc Louis III de Bourbon-Condé. Le charme et la grâce du modèle donnent à penser que nous sommes en présence de mademoiselle de Charolais dont la beauté est légendaire, même si rien ne l’atteste formellement. Enfin, l’exposition hébergée dans l’hôtel du Marais accueille également un exceptionnel ensemble de sculptures, principalement des terres cuites, qui mériteraient un article complet.
Toutes ces merveilles offertes au public retrouveront prochainement leur domicile privé, mais il restera le catalogue de l’exposition. Les notices de cet ouvrage, sous la direction de Pierre Rosenberg, font appel aux meilleurs spécialistes de chacun des artistes présentés. Conservateurs, universitaires, historiens ou chercheurs, chacun dans leur domaine compose un hymne à la gloire de la peinture française du Grand Siècle et au goût raffiné de Georges de Lastic.
Le passage dans le Marais, au musée de la Chasse et de la Nature, fait partie du parcours habituel de l’amateur d’art. A cette étape classique, il convient absolument d’ajouter le déplacement à Senlis pour comprendre toute l’étendue et la qualité de la collection Lastic. Cette excursion peut de surcroît permettre de (re)découvrir le musée de la Vénerie, dont la valeur de la collection et la qualité de la muséographie dépassent largement le cadre faussement réducteur de son objet et une ville historique au charme pleinement conservé.
Commissariat général : Claude d’Anthenaise, Marie-Christine Prestat, Bénédicte Pradié-Ottinger, Anne-Charlotte Cathelineau.
Directeur scientifique du catalogue : Pierre Rosenberg ; coordination scientifique : Karen Chastagnol.
Collectif, Georges de Lastic (1927-1988), le cabinet d’un amateur, collectionneur et conservateur, Nicolas Chaudun, 2010, 240 p., 42 €. ISBN : 9782350391021
Informations pratiques : Musée de la Chasse et de la Nature, 62, rue des Archives, 75003 Paris. Tél : +31 (0)1 53 01 92 40. Ouvert tous les jours de 11h à 18h sauf le lundi. Tarifs : 6 € ; 4,50 € (réduit).
Senlis, Musée de la Vénerie, Château Royal, Place du Parvis, 60300 Senlis. Tél : + 33 (0)3 44 53 00 81. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 10h à 12h et de 14h à 18h, samedi et dimanche : de 11h à 13h et de 14h à 18h. Tarifs : 2 € ; 1 € (réduit).
