George Desvallières. La peinture corps et âme


Paris, Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, du 15 mars au 17 juillet 2016.

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1. George Desvallières (1861-1950)
Portrait de Georgina Desvallières, 1882
Huile sur toile - 196 x 108 cm
Collection particulière
Photo : Studio Sébert
© ADAGP

La rétrospective consacrée à George Desvallières n’a qu’un défaut. Elle est trop courte et l’on se retrouve un peu frustré en arrivant au bout, espérant voir encore quelques œuvres1… C’est dire combien cette exposition nous a plu, et surtout à quel point l’artiste nous a ébloui. Nous connaissions pourtant George Desvallières car ses œuvres ne peuvent laisser indifférent. Nous savions qu’il était un peintre d’histoire, et même un peintre religieux à une époque où, paraît-il, la peinture d’histoire était morte ou moribonde, n’étant plus pratiquée que par quelques artistes « retardataires », forcément réactionnaires car ne se pliant pas à la doxa de la « modernité ».

Il faut, décidément, se défaire de tous ces préjugés absurdes qui se basent, pour le XXe comme pour le XIXe, sur un combat des bons et des méchants, les méchants étant justement ces peintres travaillant dans une certaine tradition. Ainsi - nous y reviendrons dans un article à venir - le Musée national d’art moderne n’expose évidemment aucune œuvre de l’artiste, la seule qu’il possède (un portrait de femme) étant déposée depuis 1961 au Musée de Menton. Desvallières n’a pas la « carte », même s’il fut proche de Maurice Denis avec qui il fonda les Ateliers d’Art Sacré2, même s’il fut un des fondateurs du Salon d’Automne où les Fauves se révélèrent, même s’il fut un moment, autour de 1904, inspiré par Toulouse-Lautrec qui venait de disparaître… Mais qu’il soit ou non « moderne », on s’en moque, l’important est qu’il fut un grand peintre et cela, l’exposition le démontre sans ambiguïté.

Ses débuts furent marqués par deux maîtres, fort dissemblables : Jules-Élie Delaunay, qui était un ami de sa famille et qui lui donna une excellente formation académique (ill. 1), et Gustave Moreau qui lui inculqua un goût certain pour les compositions étranges et foisonnantes. S’il eut une période « classique » proche du premier, il fut ensuite le digne élève de Moreau, aux côtés d’un autre peintre, Georges Rouault. Celui-ci fut son ami même si l’orientation différente qu’il donna à sa peinture lui assura une célébrité plus importante.
Desvallières, après la proximité avec Moreau, trouva définitivement sa voie dans un genre : la peinture d’histoire, puis uniquement la peinture religieuse après la guerre de 14 qui le marqua profondément (il la fit et y perdit son fils) ; et dans un style directement issu de Moreau par les couleurs violentes et un expressionnisme exacerbé. Mais davantage qu’il ne se situe dans la suite d’un maître, la manière de Desvallières est profondément originale et on reconnaît immédiatement une peinture ou un dessin de sa main.


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2. George Desvallières (1861-1950)
Les Tireurs d’arc, 1895
Pastel - 137,5 x 227,5 cm
Paris, Musée d’Orsay
Photo : RMN-GP/H. Lewandowski
© ADAGP

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3. George Desvallières (1861-1950)
Un coin du Moulin-Rouge, 1904
Huile sur toile - 117 x 89 cm
Collection particulière
Photo : Studio Sébert
© ADAGP

L’exposition est à la fois chronologique et par thèmes, d’autant que ces derniers évoluent au cours de sa carrière. Après les œuvres sages de ses débuts encore empreintes de la marque de Delaunay, essentiellement des portraits, viennent les œuvres proches de Gustave Moreau dont on retiendra ici Narcisse (1893), présenté au Salon des Artistes Français et qui est presque un pastiche de son maître. L’œuvre est d’ailleurs très belle, mais on pourra lui préférer ses premières compositions vraiment originales, comme les grands pastels des Joueurs de boule (collection particulière) et des Tireurs d’arc du Musée d’Orsay (ill. 2).
En 1903-1904, après un séjour à Londres, Desvallières change radicalement d’inspiration, peignant des scènes montmartroises proches de Toulouse-Lautrec. Disons-le tout net : cette partie de son œuvre est la moins intéressante, la moins originale (ill. 3). Il est alors proche de bien des peintres de l’époque comme son ami Rouault ou même Picasso. C’est alors qu’il est le plus « moderne » que Desvallières est finalement le plus ennuyeux. Mais cela ne va pas durer : revenant soudain vers la foi chrétienne, il va progressivement se tourner vers la peinture religieuse qu’il pratiquera presque exclusivement après son retour de la guerre. C’est là que Desvallières touche parfois au sublime dans des œuvres profondément sombres, où le Christ souffre réellement dans sa chair (ill. 4) - il admirait Grünewald, et cela se voit -, où les saints sont exaltés, où la foi est un combat qui n’est pas gagné d’avance (ill. 5). Le catalogue et l’exposition compare fort justement Desvallières et Maurice Denis, peintres et amis, profondément chrétiens, mais dont l’art finalement est à l’opposé, l’un est « tout de flamme, de jaillissements lyriques, de plus en plus entraîné vers l’expression pathétique, vers les clairs-obscurs palpitants et les coloris chargés de mystère. [L’autre], tout charme et sérénité, maître d’une couleur virginale, tendre, limpide et souriante, mais réfléchi autant que sensible, raisonnant son art et disciplinant ses dons. »


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4. George Desvallières (1861-1950)
Christ à la colonne, 1910
Huile sur toile - 165,1 x 149 cm
Paris, Musée d’Orsay
Photo : RMN-GP/M. Beck-Coppola
© ADAGP
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5. George Desvallières (1861-1950)
L’Église douloureuse, 1882
Huile sur papier doublé
sur toile - 255 x 151 cm
Paris, Petit Palais
Photo : S. Piéra/Petit Palais/Roger-Viollet
© ADAGP

Un aspect que l’exposition ne peut cependant pas montrer de manière satisfaisante est son œuvre de décorateur, évoquée néanmoins grâce à la projection de photographies. Desvallières peint de nombreuses chapelles et églises, jusqu’aux États-Unis dans l’église Saint-Jean-Baptiste de Pawtucket qu’il décore entièrement et pour lequel il réalise des cartons de vitraux. Il est également l’auteur des vitraux pour l’ossuaire de Douaumont et réalise le chemin de Croix de l’église du Saint-Esprit à Paris, haut lieu de l’art religieux du XXe siècle. On peut voir également ses décors en Alsace, à l’église Sainte-Barbe de Wittenheim (1929) et dans le 14ème arrondissement parisien, à la chapelle Saint-Yves (1931).


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6. George Desvallières (1861-1950)
Portrait de Mademoiselle
Yvonne Robiquet
, 1911
Huile sur papier marouflé sur toile - 190 x 79,5 cm
Paris, Petit Palais
Photo : Françoise Cochennec/
Petit-Palais/Roger-Viollet
© ADAGP
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7. George Desvallières (1861-1950)
Ex-Voto à Sainte-Geneviève, 1918
Huile sur papier marouflé sur carton - 94 x 70 cm
Paris, Petit Palais
Photo : Stéphane Piéra/Petit Palais/Roger-Viollet
© ADAGP

Signalons enfin dans l’exposition deux dons récents d’œuvres de George Desvallières : le Portrait de Melle Yvonne Robiquet, offert par le fils du modèle, Pierre-Yves Trémois, en souvenir de sa mère (ill. 6) et l’Ex-voto à sainte Geneviève (ill. 7), exposé au Salon d’Automne en 1918, au retour de la guerre, offert par Jean-Christophe Baudequin.

L’exposition est accompagnée d’un catalogue qui constitue une excellente introduction à l’art de Desvallières. Mais on ne peut, évidemment, parler de cette exposition sans évoquer également le monumental catalogue raisonné de son œuvre complet que viennent de publier les éditions Somogy et qui est dû également à Catherine Ambroselli de Bayser.
On ne sait trop qu’admirer dans ce type de publication : la somme de travail de recherche que cela suppose (pas moins de 2675 numéros du catalogue raisonné, dont 600 peintures), la qualité de l’édition avec toutes les illustrations (sauf bien sûr les photographies anciennes) en couleur ou l’érudition du propos. Précisons néanmoins que nous n’avons pas pu lire entièrement le premier tome, consacré à l’étude de l’œuvre de l’artiste, faute de temps et parce que nous voulions écrire cet article avant la fin de l’exposition. Il s’agit à la fois d’une biographie et d’une étude de l’œuvre. La carrière de l’artiste est analysée précisément en s’attardant sur les événements ayant marqué sa vie (conversion, création du Salon d’Automne, participation à la Première guerre mondiale, etc.) et chaque commande est étudiée sous tous ses aspects (contexte, iconographie, réception…). Le tout est accompagné d’une riche iconographie, d’une chronologie détaillée et d’une bibliographie complète (incluant les sources directes). Un index complète l’ensemble.
Le catalogue lui-même est lui aussi absolument complet, la plupart des œuvres faisant l’objet d’un commentaire et bénéficiant de tout l’appareil critique attendu. Le nombre des illustrations a cependant nécessité, pour tout illustrer, d’accompagner l’ouvrage d’un DVD-Rom, un support qui sera probablement bientôt obsolète (nous conseillons à nos lecteurs de transférer son contenu sur un disque dur…). Outre les photographies complémentaires, on y trouve également une visite virtuelle (panoramique) de l’église Saint-Jean-Baptiste de Pawtucket et une vidéo. Ces volumes sont assez chers (380 €), mais ils constituent indéniablement une somme, l’ouvrage de référence qui ne risque pas d’être remplacé avant longtemps. L’artiste, c’est incontestable, le méritait.

Commissariat : Isabelle Collet et Catherine Ambroselli de Bayser (conseiller scientifique).

Collectif, George Desvallières, la peinture corps et âme, Éditions Paris Musée, 2016, 192 p., 35 €, ISBN : 978-2-7596-0317-6.


Sous la direction de Catherine Ambroselli de Bayser, George Desvallières, catalogue raisonné de l’œuvre complet, Somogy éditions d’Art, 3 volumes reliés sous coffret, avec couverture carton contrecollé, revêtement imitation toile, tranche-file tête et pied, fer à dorer, sous jaquettes, 1048 p., 380 €. ISBN : 9782757209486.


Informations pratiques : Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris
Avenue Winston Churchill, 75008 Paris. tél : +33 (0)1 53 43 40 00. Ouvert du mardi au dimanche de 10 h à 18 h, le vendredi jusqu’à 21 h. Tarif : 10 € (réduit : 7 €).
Site internet.


Didier Rykner, mardi 26 avril 2016


Notes

1Signalons tout de même l’exposition-dossier au rez-de-chaussée, salle 25, autour de Desvallières, avec quelques Maurice Denis et des Gustave Moreau.

2Maurice Denis, mort en 1943, s’il n’a pas davantage la carte au Centre Pompidou (deux œuvres de lui seulement sont conservées au Musée national d’art moderne, toutes deux déposées !) est largement représenté à Orsay ; Desvallières est également présent à Orsay mais pas au delà, alors qu’il est mort en 1950.





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