Gauguin l’alchimiste


Paris, Galeries Nationales du Grand Palais, du 11 octobre 2017 au 22 janvier 2018.
(Chicago, The Art Institute of Chicago, du 25 juin au 10 septembre 2017.)

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1. Paul Gauguin (1848-1903)
Te Rerioa (Le rêve), 1897
Huile sur toile - 95,1 x 130,2 cm
Londres, The Courtauld Gallery
Photo : The Samuel Courtauld Trust, The Courtauld Gallery
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« Gauguin l’alchimiste » n’est pas une rétrospective telle que l’exposition référence de 1989 au Grand Palais, ou celles plus récentes de la Tate Modern ou de la Fondation Beyeler en 2010 et en 2015. Il ne faut pas s’attendre à un parcours chronologique exhaustif et clairement segmenté, au risque d’être déçu voire un peu perdu. Les commissaires, Claire Bernardi et Ophélie Ferlier-Bouat, conservateurs au musée d’Orsay, comme avant elles Gloria Groom à l’Art Institute de Chicago où l’exposition fut présentée l’été dernier, ont privilégié une approche technique décloisonnant les disciplines. Si le constat d’un art total chez Gauguin où peinture, dessin, sculpture, gravure et céramique forment un ensemble indivisible, est loin d’être nouveau, puisque les contemporains de l’artiste l’observaient déjà, sa mise en exposition est, elle, inédite. En une progression globalement chronologique, six sections thématiques se succèdent et soulignent la grande perméabilité entre les divers medium expérimentés par l’artiste. C’est toute la force et la faiblesse de l’exposition, juxtaposer remarquablement des œuvres aux motifs récurrents et aux techniques complémentaires, éloignées parfois de plusieurs décennies, quitte à minimiser certaines périodes moins à propos mais pourtant déterminantes.


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2. Paul Gauguin (1848-1903)
Nave Nave Mahana (Jour délicieux), 1896
Huile sur toile - 95 x 130 cm
Lyon, musée des beaux-arts
Photo : MBA/Alain Basset
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3. Paul Gauguin (1848-1903)
Baigneuses à Tahiti, 1897
Huile sur toile - 73 x 92 cm
Birmingham, The Barber Institute of Fine Arts
Photo : The Barber Institute of Fine Arts, University of Birmingham
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Des débuts parisiens proches du milieu impressionniste aux dernières années aux Iles Marquises, aucune époque n’est exclue, de la Bretagne essentielle à La Martinique, d’Arles aux séjours tahitiens, mais leur présentation parcellaire peut-être quelque peu trompeuse. L’escale arlésienne déterminante auprès de Van Gogh en 1888 est à peine évoquée tout comme l’importance des toiles de très grand format du deuxième séjour tahitien (1895-1901) - prise en défaut entre un premier séjour (1891-1893) richement illustré et l’inédite reconstitution de la Maison du Jouir des dernières années à Atuona (1901-1903) - peut paraître minorée. Si l’on aimerait en admirer plus encore, la présence de Te Reoria de la Courtauld Gallery de Londres (ill. 1), de Nave Nave Mahana du musée des beaux-arts de Lyon (ill. 2), rarement prêtés, ou des peu connues Baigneuses à Tahiti (ill. 3) du Barber Institute of Fine Arts de Birmingham est évidemment très réjouissante.


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4. Paul Gauguin (1848-1903)
La Petite rêve, 1881
Huile sur toile - 60 x 74 cm
Charlottenlund, Ordrupgaard
Photo : Charlottenlund, Ordrupgaard/Pernille Klemp
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5. Paul Gauguin (1848-1903)
Mahana No Atua (Le Jour de Dieu)
Huile sur toile - 68,3 x 91,5 cm
Chicago, The Art Institute of Chicago
Photo : The Art Institute of Chicago
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6. Paul Gauguin (1848-1903)
Dans les vagues, 1889
Huile sur toile - 92,5 x 72,4 cm
Cleveland, The Cleveland Museum of Art
Photo : The Cleveland Museum of Art
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7. Paul Gauguin (1848-1903)
Soyez mystérieuses, 1890
Bas-relief en bois de tilleul polychrome
73 x 95 x 5 cm
Paris, musée d’Orsay
Photo : RMN-GP/Tony Querrec
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Des premières aux dernières salles, les commissaires s’attèlent à reconstituer des séries, illustrer des correspondances, souligner la circulation des formes entre les œuvres. La reprise des mêmes motifs, des mêmes inventions stylistiques appliqués, transformés, adaptés d’une œuvre à une autre est évidente et définitivement constitutive du processus créatif de Gauguin. La petite danseuse de Degas est déclinée de vases en cabinet tandis que ses Petites paysannes se baignant dans la mer deviennent la figure phare de la bretonne aux bras en croix elle-même à l’origine du motif de la ronde, tous deux modelés, peints et gravés. Nous pourrions multiplier les exemples, de la figure prostrée de La Petite rêve de 1881 (ill. 4) reprise toute sa carrière jusqu’aux tardifs Manao Tupapau et Mahana No Atua (ill. 5), à l’Ondine, cette femme se jetant dans les vagues de la très belle huile de Cleveland (ill. 6), du bas-relief polychrome Soyez mystérieuses (ill. 7) ou de la gravure Auti te Pape, ou bien encore à la femme mélancolique de La Vendange (ill. 8) reprise dans la Nature morte aux fruits d’été, dans l’Ève bretonne et réinterprétée dans le portrait sculpté de Jacob Meyer De Haan (ill. 9).


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8. Paul Gauguin (1848-1903)
La Vendange ou La Pauvresse,
dit aussi Misères humaines, 1888
Huile sur toile de jute - 73 x 92 cm
Charlottenlund, Ordrupgaard
Photo : Bridgeman-Giraudon
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9. Paul Gauguin (1848-1903)
Portrait de Jacob Meyer de Haan, 1889
Bois de chêne polychrome
58,4 x 29,8 x 22,8 cm
Ottawa, National Gallery of Canada
Photo : MBAC
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Entre ces recherches formelles et l’expérimentation des techniques, travaillées parallèlement avec le même enthousiasme par Gauguin, il existe une flagrante analogie. Comme son répertoire graphique, sa pratique est en perpétuelle évolution, sans cesse éprouvée, les matériaux sont associés, les techniques sont juxtaposées jusqu’à être réinventées. La pratique de la céramique apprise auprès d’Ernest Chaplet très vite maîtrisée, des oxydes métalliques aux divers décors et glaçures, est rapidement transcendée par une « sculpture céramique » délaissant le tournage pour le modelage, les usages fonctionnels pour formes totalement libres (ill. 10). On pense également au « dessin-empreinte » à mi-chemin entre le monotype et la gravure offrant une épreuve unique au rendu très pictural (ill. 11) ou bien encore aux gravures sur bois illustrant le récit Noa Noa, de très bas reliefs qui tiennent autant de la peinture que de la sculpture. Comme le souligne Dario Gamboni dans le catalogue, parmi les questions que soulève cette exposition, « il y a ce que la pratique d’un médium lui apprenait pour celle d’un autre médium ». Déjà en 1959, Bodelsen1, démontrait que la technique de la céramique conduit Gauguin à simplifier puis à cerner ses formes annonçant le cloisonnisme à venir dans sa peinture.


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10. Paul Gauguin (1848-1903)
Oviri, 1894
Grès - 75 x 19 x 27 cm
Paris, musée d’Orsay
Photo : RMN (musée d’Orsay)/Hervé Lewandowski
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11. Paul Gauguin (1848-1903)
Nativité, vers 1902
Dessin-empreinte à l’encre sur papier
24,4 x 22,1 cm
Chicago, The Art Institute of Chicago/dist. RMN-GP
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La muséographie de l’exposition est remarquable, déployant une lumière feutrée - contrainte par la présentation de nombreuses œuvres sur papier - n’invalidant aucunement la lisibilité du parcours. Nous oublions rapidement la légère déconvenue des premières salles où les cartels peinent à clairement distinguer les œuvres de Gauguin de celles de Degas, Pissarro et Chaplet et les céramiques lui ayant appartenu de celles qu’il a réalisées. Une grande attention a été portée à la présentation des sculptures et des céramiques que l’on peut observer sous toutes les faces. Le recours au numérique est pertinent, qu’il s’agisse des trois documentaires réalisés à la lumière des recherches récentes sur les techniques et les matériaux utilisés par Gauguin, ici dédiés à sa pratique de la céramique, de la peinture et de la gravure, ponctuant le parcours en des espaces réservés, ou de la projection de l’ensemble des pages illustrées du manuscrit de Noa Noa exposé seul dans une alcôve.

Nous sommes beaucoup plus réservé au sujet du catalogue de l’exposition – aux essais certes très intéressants - qui loin d’être scientifique transforme l’approche graphique de l’œuvre de Gauguin en un motif mercantile, faire un beau livre avec de belles reproductions absolument pas exhaustives. Le catalogue des œuvres ne reproduit qu’une partie de celles exposées et ce sans aucune notice détaillée, les œuvres étant tout au plus évoquées dans le texte global dédié à la section ou à la sous-section. La liste des œuvres en fin de catalogue ne nous aidera pas non plus à nous souvenir de chacune des œuvres exposées puisqu’elles ne sont plus présentées par sections mais en deux parties inégales absolument inadéquates et inutilisables « Peintures, sculptures, objets décoratifs et arts graphiques » et « Manuscrits et documents ». Il faudra donc avoir une excellente mémoire ou le dossier de presse pour se rappeler du détail précis des œuvres retenues pour chacune des sections. Il ne sera pas plus aisé de distinguer les œuvres réellement exposées dans la version parisienne de celles qui figuraient uniquement dans la première version de l’exposition à l’Art Institute de Chicago tels que le Christ jaune de l’Albright-Knox Art Gallery de Buffalo ou de La Vision du sermon de la Scottish National Gallery d’Edimbourgh.

Commissaires : Claire Bernardi et Ophélie Ferlier-Bouat.


Sous la direction de Claire Bernardi et Ophélie Ferlier-Bouat, Gauguin. L’alchimiste, Éditions Rmn-Grand Palais, 2017, 328 p., 45 €, ISBN : 9782711864355.


Informations pratiques Galeries nationales du Grand Palais, 3 avenue du Général Eisenhower, 75008 Paris. Tél : +33 (0)1 44 13 17 17. Ouvert lundi, jeudi, dimanche 10h à 20h, mercredi, vendredi et samedi jusqu’à 22h. Tarif : 14 € (réduit : 10 €). Fermetures anticipées à 18h les dimanches 24 et 31 décembre. Fermé le lundi 25 décembre 2017.


Julie Demarle, mardi 26 décembre 2017


Notes

1Bodelsen, Merete, « The Missing Link in Gauguin’s Cloisonism » , Gazette des Beaux-Arts, 6e ser., 53 (mai-juin 1959), 329-344.





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