Des peintres comme Luc-Olivier Merson, Paul Baudry ou Jean-Paul Laurens, s’ils se situent résolument dans une voie poursuivant la tradition de la peinture d’histoire, opposée à celle conduisant à la « modernité », ont un style pictural parfaitement identifiable, qui permet de les situer immédiatement dans leur époque et dans leur génération, celle des artistes nés dans les années 1840-1850.
Lecomte du Nouÿ (1842-1923), leur exact contemporain, est né vingt ans trop tard. On a pu dire de lui [1] que c’était « Ingres qui fait du Gérôme », remarque perspicace qui définit assez justement sa manière, plus proche de celle des élèves d’Ingres ou des peintres « académiques » nés dans les années 1820, dont certains furent ses maîtres (Gérôme, Charles Gleyre, Bouguereau, ...). Même si l’on considère Lecomte du Nouÿ comme un néo-grec, classification exacte mais réductrice, il vient vingt ans après les peintres représentatifs de cette tendance.
Roger Diederen, à qui l’on doit ce beau catalogue, remarquablement documenté, de l’exposition qui s’est tenue récemment au Dahesh Museum of Art [2] où il est conservateur, n’ignore rien des paradoxes de cette carrière. Il est également conscient que Lecomte du Nouÿ n’a de nos jours pas bonne réputation, son art étant considéré comme une quintessence de l’art improprement appelé pompier. Mais il traite son sujet en historien de l’art, comme s’il s’agissait de n’importe quel artiste reconnu, sans condamnation injustifiée ni réhabilitation excessive. En procédant ainsi, en analysant la vie et les œuvres, dont beaucoup sont détruites, perdues ou peu visibles, il rend à Lecomte du Nouÿ, malgré ses faiblesses, le statut d’un peintre dont la production montre parfois de grandes qualités formelles ou imaginatives.
L’ouvrage est divisé en deux grandes parties, outre le catalogue sommaire. La première résume la vie de l’artiste et analyse les œuvres, la seconde approfondit les thèmes principaux, la peinture d’histoire et la peinture orientaliste, « de Homère au harem ».
En insistant sur l’accueil des critiques, Roger Diederen replace le peintre dans son temps et au cœur des débats qui agitaient alors la vie artistique. Il faut oublier son archaïsme pour retrouver ce qui fait sa force. Le triptyque d’Homère, dont deux versions sont connues (seule la deuxième est conservée) introduit dans le néo-classicisme de Lecomte du Nouÿ des éléments de romantisme et de réalisme. La comparaison avec Bonnat, et à travers lui, avec Ribera, est juste et prouve une fois de plus que les catégorisations systématiques appauvrissent l’analyse au moins autant qu’elles l’aident. On retrouve dans ce tableau l’un des caractères les plus originaux de Lecomte du Nouÿ : la dramatisation des sujets. Il cherche l’étrange, dans l’iconographie comme dans le traitement grâce au jeu de la lumière et de l’ombre. C’est le cas, par exemple, d’un tableau que l’on peut à loisir moquer comme particulièrement kitsch, mais qui n’en recèle pas moins de belles qualités picturales, Le songe d’un eunuque (Cleveland), ou de tableaux disparus, qui ne sont plus connus qu’à travers la gravure, comme Les porteurs de mauvaise nouvelles, scène d’une sauvagerie rare où un pharaon se perd dans une contemplation mélancolique pendant que les messagers qu’il vient de faire mettre à mort agonisent au premier plan.
Une recherche volontaire de vérité archéologique est l’autre caractéristique de l’artiste. En témoignent des tableaux comme L’invocation à Neptune, loué par Théophile Gautier ou Les chrétiennes au tombeau de la Vierge, faux tableau religieux et véritable évocation de la vie quotidienne en terre sainte. Ses scènes orientalistes oscillent ainsi entre l’érotisme un peu vulgaire des pensionnaires de harem (L’esclave blanche, Nantes, musée des Beaux-Arts) et la dignité de figures ancestrales représentant la sagesse orientale (Le Marabout prophète Sidna-Aissa, collection privée).
On connaît peu de compositions religieuses de Lecomte du Nouÿ. Celles peintes pour les églises roumaines, pays où son frère fut architecte, ne sont pas réellement étudiées par Roger Diederen [3], seuls les cartons préparatoires au décor de l’église Saint-Nicolas de Iassy étant reproduits en petites vignettes noir et blanc, sans que l’on comprenne vraiment si les peintures existent encore. Celles pour la chapelle Saint-Vincent-de-Paul de l’église de la Trinité, à Paris, réalisées en 1876, montrent tout le caractère anachronique du style de Lecomte du Nouÿ.
Cela n’empêche pas l’artiste d’y créer de belles images, où l’influence d’Ingres est très forte, jusque dans les études préparatoires isolant et juxtaposant des détails de mains et de têtes, comparables aux esquisses pour le Martyre de saint Symphorien. Lecomte du Nouÿ est peut-être, bien que n’ayant pas été son élève, le dernier ingriste.
Roger Diederen, From Homer to the Harem. The Art of Jean Lecomte du Nouÿ, Dahesh Museum of Art, New York, 2004, 232 p. ISBN : 0-9654793-2-3. 50 $
