Françoise Nyssen veut « accompagner » la destruction du patrimoine


Françoise Nyssen qui aurait dû, compte tenu de son parcours professionnel, être une meilleure ministre de la Culture que ses prédécesseurs sous Sarkozy et Hollande, se révèle encore pire, ce qui est un exploit que nous ne pensions pas possible. Et chaque jour ou presque en apporte une preuve supplémentaire.
Deux prises de position de sa part, un courrier et un tweet, dépassent encore tout ce que l’on a connu, démontrant de façon éclatante que la protection du patrimoine n’est pas une priorité pour cette ministre - ce que l’on avait déjà pu constater - et admettant clairement qu’elle refusait ce rôle et qu’elle se soumettait à d’autres intérêts.


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1. Édouard Allar (1873-1936) et Étienne Bentz (1868-1942)
Halle de l’exposition coloniale de 1909
Acier bas carbone
Arles
Photo : Jonathan Dahan
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2. Courrier de Françoise Nyssen, daté
du 5 décembre, envoyé aux associations
de sauvegarde de la halle Eiffel
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Le premier, dans l’ordre chronologique - même si nous ne l’avons connu qu’aujourd’hui grâce à un tweet de David Coquille, le journaliste de La Marseillaise - est un courrier daté du 5 décembre envoyé au collectif d’associations qui défendent la halle Eiffel d’Arles (voir notre article). Nous avions interrogé le ministère à ce sujet et, bien entendu, celui-ci s’était bien gardé de nous parler de l’envoi de cette lettre.
On y lit cette chose effarante : « Je suis sensible à l’intérêt de cet édifice […]. Je souhaite toutefois, avant de prendre une décision plaçant ce bâtiment sous le régime de l’instance de classement au titre des monuments historiques, que tous les enjeux du dossier […] également du point de vue économique1, soient soigneusement étudiés. »
Cette simple phrase démontre que Françoise Nyssen n’a aucune conscience de ce qu’est son rôle et ne connaît pas la loi qui précise : « Les immeubles dont la conservation présente, au point de vue de l’histoire ou de l’art, un intérêt public sont classés comme monuments historiques en totalité ou en partie par les soins de l’autorité administrative. » Où lit-elle, dans cette phrase, une quelconque mention du « point de vue économique » ?
Par ailleurs, ce n’est pas à « une réunion avec les services du ministère de la Culture » de la DRAC considérée que la ministre doit demander son avis pour une instance de classement (en tout cas pas seulement), mais à la Commission nationale du patrimoine et de l’architecture, comme cela est également inscrit dans la loi.
L’intérêt public au point de vue de l’histoire ou de l’art n’est plus à démontrer, il a été énoncé par ses propres services, de puis longtemps, et on le trouve même sur cette page du site du ministère de la Culture, où il est écrit que la halle est « un objet patrimonial d’autant plus précieux qu’il est rare ».

Chacun sait bien désormais, en réalité, que la ministre ne joue finalement aucun rôle. Appelée à la dernière minute au gouvernement, elle n’avait de compétence dans pratiquement aucun domaine du ministère de la Culture et, ce qui est plus grave, aucune connaissance du fonctionnement d’un ministère ni des personnes qui auraient pu la conseiller au mieux. Elle est donc devenue une simple marionnette dont les fils sont tirés, en ce qui concerne le patrimoine, par le directeur des Patrimoines, Vincent Berjot. Venu du ministère de l’Économie et des Finances, il n’a pas pour objectif de s’occuper du patrimoine, mais de faire en sorte que celui-ci coûte le moins cher possible. La dimension économique qui ferait partie des critères de décision pour un classement, c’est évidemment lui qui la met en avant dans ce courrier qu’il a probablement écrit lui même en le faisant signer par la ministre.
On remarquera que prétexter l’aspect financier dans un domaine où il n’est pas prévu par la loi est la même technique utilisée pour refuser le statut de trésor national à des œuvres qui en présentent pourtant toutes les caractéristiques (voir par exemple cet article).

La deuxième prise de position de Françoise Nyssen éclaire encore davantage la politique du ministère qui consiste à faire le moins de peine possible aux aménageurs, aux promoteurs et à certains maires bétonneurs. Il s’agit d’un tweet daté du 14 décembre que nous reproduisons ci-dessous.

Le ministère de la Culture est donc un « accompagnateur », « à l’écoute des réalités du terrain ». Réalités qu’on devine donc politiques et économiques. Face à ces intérêts qui n’ont rien à voir avec la conservation du patrimoine, le ministère ne sera plus « donneur d’ordre ». Comment dire autrement et de manière plus policée que celui-ci n’est pas là pour faire respecter la loi ni pour sauver le patrimoine mais pour « accompagner » ceux qui voudraient la violer ou le détruire ? Alors que cette administration a toujours de moins en moins d’autorité face aux petits pouvoirs locaux, la ministre enfonce encore le clou. Il est temps, décidément, que celle-ci s’en aille avant que le ministère ait complètement disparu, ce qui n’est plus seulement une hypothèse d’école.


Didier Rykner, dimanche 17 décembre 2017


Notes

1C’est nous qui soulignons.





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