Fra Angelico, Botticelli... Chefs-d’œuvre retrouvés


Chantilly, Musée Condé, du 6 septembre 2014 au 4 janvier 2015.

L’Orangerie du Musée Condé, récemment aménagée, se trouve sur le domaine et ne déroge donc pas à l’interdiction de prêter que le duc d’Aumale avait mise comme condition à sa donation ; cela lui permet désormais de disposer d’une vraie salle d’exposition.

Cette impossibilité de prêter rend plus difficile pour Chantilly d’obtenir en retour des œuvres des musées internationaux. Il privilégie donc les manifestations organisées autour de ses collections. Celle qu’il propose actuellement, petite mais de belle qualité, est consacrée à des œuvres italiennes des Tre et Quattrocento, tableaux et dessins. Quelques peintures provenant d’autres musées complètent heureusement cet accrochage avec un objectif : tenter, lorsque cela est possible, de reconstituer des ensembles dispersés. On sait, en effet, que tout au long du XIXe siècle, alors que les primitifs commencent à être redécouverts par le marché, les polyptyques ont été souvent démembrés pour vendre les panneaux séparément. Certaines œuvres ont même été découpées, comme un panneau de Fra Angelico dont nous avons déjà eu ici l’occasion de dire l’histoire lors de la vente d’un fragment retrouvé (voir la brève du 6/9/12). Le tableau entier représentait une Thébaïde, soit une juxtaposition de scènes érémitiques regroupées dans un même paysage.
Par une chance extraordinaire, les commissaires, Nathalie Volle et Michel Laclotte, ont réussi à obtenir le prêt des quatre autres morceaux connus, leur permettant ainsi de reconstituer l’ensemble auquel ne manque qu’une seule scène qu’on retrouvera peut-être un jour (ill. 1). Les éléments sont dispersés entre le Philadelphia Museum of Art (Saint Grégoire le Grand (à moins qu’il ne s’agisse de Célestin V), le Musée des Beaux-Arts d’Anvers (Saint Romuald, le Musée Thomas-Henry de Cherbourg (Saint Augustin) et la collection particulière française qui a acquis la scène qui formait autrefois la partie centrale inférieure de l’œuvre découpée.


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1. Reconstitution de la Thébaïde de Fra Angelico
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2. Giovanni dal Ponte (1385-1437/1438)
Cassone
Bois - 67,6 x 175,4 x 59,1 cm
Paris, Musée Jacquemart-André
Photo : Musée Jacquemart-André

Reconstitution réelle donc, qui se double étrangement d’une reconstitution virtuelle très envahissante. S’il était parfaitement légitime et utile de montrer, par des photos grandeur nature, les polyptyques recomposés, il s’agit ici de films montrant successivement les panneaux puis la reconstitution. Comme ces vidéos sont très bien faites et d’une excellente définition, le visiteur est inévitablement davantage attiré par elles que par les œuvres originales ! Lors de la visite de presse, nous avons vu Michel Laclotte, le plus grand spécialiste français des primitifs italiens et co-commissaire de l’exposition, se montrer d’abord agacé par ce système pour, arrivé devant le sublime panneau de Sassetta Le Mariage mystique de saint François d’Assise, admirer plutôt (avec les journalistes) l’animation qui lui fait face et reformant le polyptyque de Borgo San Sepolcro ! Nul doute que les simples visiteurs passeront davantage de temps à regarder les reproductions que les originaux. Et, dans le cas du Fra Angelico déjà cité, il n’y a même pas l’excuse de voir ce qu’on n’a pu regrouper ici puisque tous les fragments connus sont exposés… Nous ne sommes pas opposé à ce type de dispositifs multimédia qui forment souvent un complément très utile, mais ils ne doivent pas concurrencer les originaux1.
Le visiteur néophyte pourra néanmoins comprendre sans multimédia ce qu’étaient ces ensembles avant qu’ils ne soient dispersés, grâce deux objets conservés intacts ou à peu près, tous deux dus au peintre Giovanni del Ponte. L’un est un cassone (ill. 2), coffre de mariage peint qui montre ici sur son grand côté quatre couples d’amoureux entourés de deux figures tenant un écusson, l’autre est un polyptyque conservé à Chantilly, Le Couronnement de la Vierge, néanmoins privé de sa prédelle (à moins qu’il n’en ait jamais eu).


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3. Benozzo Gozzoli (vers 1420-1497)
Moine vu en buste
Plume, encre brune, lavis
d’encre brune - 24,7 x 14,9 cm
Chantilly, Musée Condé
Photo : RMN-GP/R.-G. Ojéda
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4. Sassetta (vers 1400-1450)
Le Mariage mystiquede saint François d’Assise
Panneau - 94,3 x 56,5 cm
Chantilly, Musée Condé
Photo : RMN-GP/H. Bréjat

Du Trecento, le Musée Condé ne peut montrer qu’un ravissant petit tableau de Maso di Banco, faisant autrefois partie d’un triptyque. Il retrouve à l’occasion de l’exposition le panneau de droite aujourd’hui conservé à Budapest, tandis que la partie centrale, à Berlin, n’a pas été prêtée. Pour le Quattrocento florentin, outre les œuvres déjà citées, le duc d’Aumale avait également acheté des dessins de Benozzo Gozzoli (ill. 3), des miniatures et deux petits saints de Fra Angelico provenant d’un retable toujours conservé à Fiesole à l’église San Domenico. Sa prédelle appartient à la National Gallery de Londres et les éléments de son tabernacle se partagent aujourd’hui entre le Louvre et la galleria Sabauda de Turin. Il est dommage que ces Saint Marc et Saint Matthieu aient perdu, au cours d’une histoire mouvementée, leurs fonds d’or aujourd’hui entièrement grattés, ce qui leur donne un aspect pas très heureux.
Manifestement féru d’art toscan, le fils de Louis-Philippe a également donné au Musée Condé deux chefs-d’œuvre, là encore fragmentaires, des siennois Sassetta (le Saint François d’Assise - ill. 4 - dont nous parlions plus haut) et de Giovanni di Paolo (ill. 5).


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5. Giovanni di Paolo (vers 1399-vers 1482)
Anges dansant
Huile et or sur panneau - 54 x 66 cm
Chantilly, Musée Condé
Photo : Jebulon
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6. Sandro Botticelli (1445-1510)
Filippino Lippi (vers 1457-1504)
L’Évanouissement d’Esther devant Assuérus
Panneau - 48 x 32,5 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : Musée du Louvre/A. Dequier-M. Bard

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6. Atelier de Léonard de Vinci ?
Femme nue, dite La Joconde nue
Pierre noire et rehauts de blanc - 74,1 x 55,5 cm
Chantilly, Musée Condé
Photo : RMN-GP/G. Blot

Pour le siècle suivant, la collection s’avère plus riche mais aussi plus inégale : l’Allégorie de l’Automne notamment, par Sandro Botticelli et son atelier, assez médiocre, est sans doute davantage due à l’atelier qu’au maître (il n’y a pas d’unanimité sur la question). La Vierge et l’Enfant, donné entièrement à l’atelier, n’est pas non plus très séduisante.
Plus tôt dans le siècle, on appréciera deux panneaux dont l’attribution hésite entre Fra Carnevale ou Giovanni da Rovezzano, dit Maestro di Pratovecchio. Quant à Botticelli, on lui préférera clairement les éléments de deux cassoni racontant l’histoire d’Esther peints en collaboration avec Filippino Lippi : Chantilly en possède un, le Louvre deux (ill. 6) qu’il a prêtés à cette occasion (les quatre panneaux provenant des petits côtés, conservés à Florence, Rome et Ottawa, sont absents).
L’exposition, qui montre aussi quelques dessins de la fin du XVe siècle se conclut sur le très intéressant carton Femme nue également connu sous le nom de La Joconde nue (ill. 7), acheté fort cher par le duc d’Aumale comme une œuvre authentique de Léonard. Vincent Delieuvin, dans le catalogue, résume tout ce que l’on sait (ou plutôt ce qu’on ne sait pas) sur cette œuvre dont il estime qu’elle est née dans l’atelier du maître et qu’il n’est pas impossible que celui-ci ait pu y mettre la main.

Même lorsqu’elles montrent des œuvres visibles d’habitude dans le château (ce qui est le cas ici à l’exception des dessins et des prêts des autres musées), les expositions du Musée Condé permettent de les redécouvrir sous un autre jour (et souvent sous un autre angle car certains tableaux sont accrochés très haut dans les salles). Elles sont utiles également par les catalogues qui les accompagnent. Ici, les reproductions sont excellentes et les notices très détaillées font le point sur ce que l’on connaît déjà. Remarquons cependant quelques études techniques (la Dormition de la Vierge de Maso di Banco et le Portrait de Simonetta Vespucci dePiero di Cosimo) qui auraient mérité d’être plus développées.
Les chefs-d’œuvre ne sont pas vraiment « retrouvés » comme le promettait le titre de l’exposition, mais ils sont mis en valeur. C’est déjà très bien.


Commissaires : Nathalie Volle et Michel Laclotte.



Informations pratiques : Domaine de Chantilly, 
7, rue du Connétable, 
60500 Chantilly. Tél :+33 (0)3 44 27 31 80. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 10 h à 18 h (novembre), 10 h 30 à 17 h à partir de décembre. Tarifs : 10 € (adulte), 5 € (enfant).


Didier Rykner, samedi 1er novembre 2014


Notes

1Un exemple inverse où ils s’intègrent très bien dans le parcours se trouve dans l’exposition Saint Louis à la Conciergerie, dont nous parlerons bientôt.





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