Folie textile. Mode et décoration sous le Second Empire


Compiègne, Musée national du Palais impérial, du 7 juin au 14 octobre 2013.
Mulhouse, musée de l’Impression sur Étoffes, du 8 novembre 2013 au 12 octobre 2014.

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1. Lamy et Giraud
Beuchot, dessinateur
Lé à motif néo-Renaissance
dit « Tête de Mélusine »
pour l’hôtel Cail

Lyon, 1865
Soie - 193 x 75 cm
Paris, manufacture Prelle
Photo : Paris, manufacture Prelle

Avec « Folie textile », le musée du palais de Compiègne fait d’un domaine technique le témoin privilégié d’un régime politique. Les textiles du Second Empire, dans leur essor sans précédent, révèlent l’essentiel du contexte économique, social et artistique en pleine mutation de l’époque. Les presque deux cents œuvres de l’exposition, vêtements, tissus d’ameublement, mobilier, peintures et photographies forment un répertoire quasi exhaustif – à l’exception des textiles liturgiques - des différents textiles et de leurs applications dans la mode et dans la décoration sous le Second Empire. Toujours évoqués parallèlement, ces deux domaines principaux d’application structurent le parcours thématique de la première à la troisième et dernière section. Fil conducteur évident tant le décor intérieur semble conçu comme l’écrin des tenues féminines, les podiums qui se succèdent dans les salles en enfilade mettent en scène les similitudes de motifs, de couleurs et de formes. Aux cerceaux des crinolines répondent les ressorts des fauteuils capitonnés tandis que la même profusion florale se développe des murs aux robes. Le ton neutre des cimaises comme la mise en lumière, pourtant contrainte pour des raisons de conservation évidentes, mettent remarquablement en valeur la profusion et la vivacité des œuvres présentées. Grâce à la collaboration établie entre Compiègne et son partenaire le Musée de l’Impression sur Etoffes de Mulhouse – où l’exposition prendra place à l’automne prochain1 - et aux nombreux prêts consentis notamment par le musée des Tissus de Lyon, le Mobilier National, le musée du costume de Château-Chinon et les maisons Prelle et Tassinari & Chatel, beaucoup d’œuvres sont exposées à titre exceptionnel et certaines pour la première fois.


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2. Manufacture Thierry-Mieg & Cie
Échantillon avec oiseaux, coraux, coquillages et flore
Coton, toile imprimée à la planche
Mulhouse, Musée de l’Impression sur Étoffes
Photo : Musée de l’Impression sur Étoffes/David Soyer
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3. Lé à motifs de palmes et fleurs composites
sur fond noir, 1869
Toile de coton imprimée à la planche
Mulhouse, Musée de l’Impression sur Étoffes
Photo : Musée de l’Impression sur Étoffes/David Soyer

La section inaugurale, intitulée « L’Abc du textile », se veut une introduction didactique au domaine textile sous le Second Empire et propose, en trois sous-parties thématiques – « La soie », « Le coton et le lin », « La laine » - et une sous-partie documentaire – « Les techniques du textile » -, un panel des matières textiles à l’état brut, de leurs transformations manufacturées et de leurs applications matérielles à l’heure de la Révolution industrielle. Les trois premières obéissent au même schéma, chacune fait l’objet d’un podium qui met en scène le type de tissu en question, ses déclinaisons et ses usages dans la mode et dans la décoration tandis que la sous-partie finale explicite les mécanismes techniques et scientifiques à l’origine de cette diversité textile croissante. La mécanisation de la production qui passe, entre autres, par l’invention de la peigneuse mécanique et de la machine à imprimer, par l’adoption des métiers à filer automatiques comme par la mise au point des teintures artificielles – moins coûteuses que les teintures naturelles – conduit à une grande profusion de couleurs et de motifs que synthétise très bien le grand « mur de motifs » qui clôt la section. Soieries, cotonnades et lainages sont juxtaposés, la profusion décorative est évidente, l’éclectisme domine désormais une part importante de la production. Au goût pour les styles du passé, appelé « historicisme », se mêlent de nouvelles inspirations aux couleurs souvent très vives et aux accords très francs. Les grotesques et rinceaux Renaissants (ill. 1) se combinent aux putti à la Boucher, aux paniers fleuris Louis XV comme aux nouvelles fantaisies exotiques, grues et éventails japonais, coraux, hibiscus et cactus. Cet assemblage de citations met particulièrement à l’honneur les motifs floraux, aussi divers qu’exubérants et parfaits prétextes à l’expérimentation des nombreuses nouvelles couleurs. Jaune, violet et vert d’eau s’expriment allègrement sur fond crème et noir alors à la mode (ill. 2 et 3). Le Second Empire, par la production de masse, porte à son apogée l’art du textile et par là même sa démocratisation. L’art de la décoration intérieure et l’art de la mode deviennent progressivement accessibles à toutes les classes sociales.


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4. Anonyme
Vue de la chambre à coucher de la comtesse de Castiglione
1864-1867
Huile sur toile - 21,5 x 27 cm
Paris, collection Thierry et Pierrette Bodin
Photo : Roland Dreyfus
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5. Fauteuil capitonné dit « confortable genre anglais »
Vers 1856 -1860
Hêtre, soie, lampas fond satin à motif de roses,
passementerie - 68 x 66 x 57 cm
Compiègne, musées nationaux du palais
Photo : RMN-GP/Stéphane Maréchalle

Ce sont précisément les répercussions de cette révolution de la production textile sur la vie quotidienne bourgeoise qui intéresse la deuxième section de l’exposition « Du textile à l’objet ». La capacité d’innovation et la démultiplication de la production transforment la consommation, et les acteurs directs de la mise en forme des textiles, que sont les couturières et les tapissiers, voient leur métier considérablement évolué. A l’inverse de la première section, puis de la suivante, la mode et la décoration ne sont pas ici réunies en de mêmes podiums mais présentées face à face séparément. La partie droite du parcours est dédiée à « L’art du tapissier et du passementier » tandis que la partie gauche est consacrée à « L’art de la couturière et du tailleur ». Chacune s’attache d’abord à retracer l’évolution de la mode entre 1852 et 1870 à travers quelques exemples représentatifs. Les similitudes sont grandes. Le goût très prononcé pour le volume des années 1850 déclinant petit à petit à partir des années 1860, la circonférence des robes à crinoline se réduit tout comme les capitons des garnitures des fauteuils dits « confortables » se font plus menus. Le goût pour l’ornement reste lui un point commun constant entre les deux domaines, on chérit la passementerie des sièges comme les dentelles, rubans et broderies des robes. Et comme l’on se couvre d’étoffes l’intérieur se fait « tout textile » (ill. 4), les tissus sont partout, du sol au plafond, ils habillent, les murs, les portes, les fenêtres, les dessus de cheminées, les meubles – dits « à bois recouvert » (ill. 5) -, ils encadrent les miroirs et modulent les espaces.


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6. Robe de jour avec châle ayant appartenu
à la princesse Mathilde
, vers 1867
Soie, faille, mousseline tuyautée
Compiègne, musées nationaux du palais
Photo : RMN-GP/Stéphane Maréchalle
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7. Robe du soir, vers 1860
Soie, reps de soie, taffetas imprimé sur chaîne
Château-Chinon, musée du costume
Photo : Conseil Général de la Nièvre

La partie dédiée à la mode s’attache ensuite à expliciter la confection des vêtements à l’aide de vitrines pédagogiques. La première évoque « le comptoir de la couturière » où trône la machine à coudre, inventée dans les années 1830 mais réellement diffusée sous le Second Empire par Singer, tandis que la deuxième se concentre sur la « robe à disposition » et l’apparition des premiers grands magasins dont elle était l’apanage. Cette robe en kit qui se présentait sous la forme d’un métrage de tissu à découper et à coudre selon un patron marque les tous débuts du prêt à porter. Cette démocratisation du vêtement pousse l’aristocratie à se distinguer davantage et mène très rapidement au concept de la robe unique particulièrement raffinée et aux prémisses de la haute couture. L’engouement pour le textile se fait ambivalent, il est aussi populaire qu’élitiste. Et comme l’on doit posséder une série de robes pour parer aux différentes occasions (ill. 6 et 7) l’on doit meubler et décorer chacune des pièces de son appartement selon sa fonction. Il n’existe un style unique ni pour l’un ni pour l’autre. Les aquarelles du XIXe siècle représentant l’intérieur des résidences de la princesse Mathilde, cousine de Napoléon III, en témoignent parfaitement. Dans son hôtel particulier de la rue de Courcelles, la salle à manger néo-renaissance (ill. 8) avoisine le salon Louis XVI tandis que la résidence de campagne à Saint Gratien, moins formelle, se pare de cotonnades plus libres (ill. 9).


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8. Charles Giraud (1819-1892)
Salle à manger de la princesse Mathilde dans son
hôtel particulier parisien, rue de Courcelles
, vers 1867
Aquarelle - 39 x 53 cm
Paris, Les Arts Décoratifs
Photo : Jean Tholance
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9. Charles Giraud (1819-1892)
Salon de la princesse Mathilde à Saint-Gratien, vers 1867
Aquarelle - 62 x 42,5 cm
Paris, collection François Fabius
Photo : Paris, François et Amélie Fabius

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10. Écran de cheminée provenant
d’un appartement d’invité

Acajou, toile de coton imprimée et glacée
dite perse - 124 x 71 x 47 cm
Compiègne, musées nationaux du palais
Photo : RMN-GP/ Thierry Ollivier

Cet usage du textile comme vecteur des codes sociaux et du protocole occupe toute la troisième partie de l’exposition intitulée « Le textile à la cour impériale ». La première salle dédiée aux résidences impériales met en vis-à-vis les fastueux appartements des souverains et les appartements d’invités de la cour, autrement dit les appartements d’apparat ornés de soieries luxueuses et les appartements plus ordinaires parés de cotonnades imprimées appelées « perses » ou « percale glacée ». Si l’exposition évoque différents palais, Élysée, Fontainebleau, Saint-Cloud et les Tuileries – tous deux détruits dès la fin du XIXe siècle – le palais impérial de Compiègne tient évidemment une place d’honneur. Chaque automne des « séries d’invités » - une soixantaine de convives – s’y succédaient par roulement d’une semaine. Ils avaient à disposition de nombreux logements aussi confortables que modestes, très comparables aux intérieurs bourgeois vus précédemment où la même percale se décline des rideaux au linge de lit et aux sièges. Un de ces appartements, dont la percale d’origine à motifs floraux sur fond vert d’eau (ill. 10) a été redécouverte, sera prochainement ouvert à la visite. Dans le cadre de la préparation de l’exposition, une garniture de lit à la polonaise à motif de lilas a également été retrouvée, jamais utilisée elle est pour la première fois présentée au public dans son éclat original (ill. 11). Un essai de Marc Desti complète ce panel par l’évocation des appartements d’invités 33 et 34, situés au second étage du palais, dont la restitution des papiers peints et textiles a commencé en 2003. Plusieurs lés et sièges évoquent parallèlement le grand luxe des appartements impériaux de Compiègne. La visite du Salon des Cartes, du Salon de Famille et du Salon de Musique qui ont « conservé l’aspect qu’ils présentaient lors des séjours de la cour au Second Empire »2, à savoir leurs tapisseries de Beauvais, leurs damas de soie jaune ou vert émeraude, apparaissent comme une suite logique et parlante du parcours temporaire. La salle suivante, qui clôt la section et l’exposition, est entièrement dédiée à l’Impératrice Eugénie, à son mobilier sur la droite et à sa garde-robe sur la gauche. Elle évoque l’influence du goût de la souveraine sur son époque et de l’apparition du très caractéristique « style Louis XVI impératrice ». Il est illustré à la perfection par la présentation du monumental lit à colonnes des appartements de l’impératrice au palais de Élysée, chef d’œuvre des collections du Palais de Compiègne dévoilé ici pour la première fois après une campagne de restauration de plusieurs années (ill. 12). Le cadre en bois blanc et doré typiquement Louis XVI est recouvert d’une housse de lit en damas de soie vert émeraude et de passementeries vertes et or d’une très grande modernité. Un essai de Laure Chabanne3 en détaille la restauration entreprise en 2007. L’exposition s’achève sur différentes tenues et dessous de l’Impératrice qui fournissent au visiteur les clés de compréhension des règles de l’apparence à la cour. Au sortir de cette salle le visiteur est invité à visionner un montage d’extraits de films sur le Second Empire où les pièces exposées précédemment prennent vie. L’attention pédagogique est un point fort de l’exposition qui salles après salles permet de toucher un échantillonnage de matières, d’en comprendre la fabrication et la transformation. Si le catalogue enrichit lui aussi la visite par ses essais, organisés selon le même découpage tripartite, ses notices sont malheureusement très sommaires et leur présentation sélective à contre pied du parcours séparant habillement, ameublement, iconographie et objets est quelque peu confuse. L’exposition n’en reste pas moins splendide et le déploiement exceptionnel des tissus totalement fascinant pour les amateurs comme pour les néophytes. Il y a fort à parier que la déambulation sera contemplative et que beaucoup, à l’instar de Denise Baudu face aux vitrines du Bonheur des Dames chez Zola, resteront « [cloués] sur le trottoir ».


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11. Atelier de tapisserie du Garde-Meuble impérial
Lit à la polonaise et garniture destinés
à un appartement d’invité

Lit en métal, garniture en toile de coton imprimée
et glacée dite « perse » grise à motifs de lilas
260 x 190 x 100 cm
Compiègne, musées nationaux du palais
Photo : RMN-GP/Thierry Ollivier
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12. Atelier de menuiserie et de tapisserie
du Mobilier impérial
Maison Mathevon et Bouvard, Lyon
(pour le damas d’origine)
Lit à colonnes de l’impératrice Eugénie
au palais de l’Élysée
, 1867
Bois laqué blanc, sculpté et doré, soie,
damas de Lyon vert émeraude
440 x 230 x 212 cm
Compiègne, musées nationaux du palais
Photo : RMN-GP/Christophe Chavan

Commissaires : Emmanuel Starcky, Isabelle Dubois-Brinkmann, Laure Chabanne, Brigitte Hedel-Samson et Marie-Amélie Tharaud.


Collectif, Folie textile. Mode et décoration sous le Second Empire, Editions RMN-Grand Palais, 2013, 144 p., 25 €. ISBN : 9782711860876.


Informations pratiques : Musées et domaine nationaux du Palais impérial de Compiègne, place du Général de Gaulle, 60 200 Compiègne. tél : +33 (0)3 44 38 47 00. Ouvert tous les jours, sauf le mardi de 10 h à 18 h. Tarif : 8,50 € (réduit : 6,50 €).
Site internet du palais.


Julie Demarle, mardi 23 juillet 2013


Notes

1Du 8 novembre 2013 au 12 octobre 2014. Elle se concentrera logiquement davantage sur les productions textiles du « Haut-Rhin ».

2p.77.

3p.78-81.





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