
1. Carlo Dolci (1616-1687)
Allégorie de la Poésie
Huile sur panneau - 54 x 42 cm
Florence, Galleria Corsino
Photo : D. R.
La peinture florentine du Seicento, longtemps délaissée au profit des siècles précédents ou des autres écoles italiennes du XVIIe, est l’objet depuis quelques dizaines d’années d’un regain de faveur dont le point d’orgue fut la grande exposition de 1986 au Palazzo Strozzi et son catalogue en trois volumes. Mina Gregori, qui fut l’un des acteurs de ce revival, explique dans un essai introductif comment celui-ci s’est développé, notamment grâce à des collectionneurs et à une poignée d’historiens de l’art passionnés.
En France pourtant, si l’on excepte une exposition de dessins baroques florentins au Louvre en 1981-1982 sous la direction de Catherine Goguel, aucune rétrospective de l’art toscan de cette époque n’avait jusqu’ici été organisée.
Il est logique que ce soit le Musée Fesch, le deuxième de France pour la peinture italienne, qui se penche aujourd’hui sur ce sujet. Il ne s’agit cependant pas de montrer toute la production florentine du XVIIe siècle, mais de s’attacher essentiellement aux rapports très forts que celle-ci entretenait avec la littérature.
D’Ovide au Tasse et à l’Arioste, en passant par Dante et Pétrarque, les grands écrivains furent en effet une source d’inspiration permanente pour les artistes italiens, et tout particulièrement pour les Toscans comme le démontre cette exposition et son catalogue. De ce dernier, on soulignera le caractère complet (essais et notices) qui lui permet de traiter le sujet de façon très claire. On regrettera cependant l’absence d’historique1.
Si les principaux peintres de la période sont représentés, il est néanmoins dommage que le thème choisi n’ait pas permis d’y inclure un tableau de Giovanni da San Giovanni, et que Carlo Dolci ne soit présent qu’à travers une œuvre, certes très importante, la belle Allégorie de la Poésie (ill. 1) mais qui aurait gagné à être accompagnée par d’autres tableaux de cet artiste, l’un des meilleurs de cette école.

2. Cesare Dandini (1596-1657)
Renaud empêche Armide de mettre fin à ses jours
Huile sur toile - 185 x 203 cm
Florence, Galleria degli Uffizi
Photo : D. R.

3. Giovanni Biliverti (1576-1644)
La Tentation de Charles et Ubalde
Huile sur toile - 269 x 235 cm
Florence, collection Giovanni Pratesi
Photo : D. R.
Les peintres florentins utilisaient pour certains une manière un peu vaporeuse, non loin de ce qui se pratiquait au même moment à Venise, comme on peut le voir chez Cecco Bravo, Sebastiano Mazzoni ou Simone Pignoni, et pour d’autres, tels Lorenzo Lippi ou Carlo Dolci des coloris plus froids et un style plus classicisant. La plupart, néanmoins, conservent des traces de maniérisme, avec des figures élégantes et gracieuses, presque dansantes, qui permettent en général d’identifier facilement l’appartenance d’un tableau à l’école florentine. C’est, d’une manière particulièrement frappante, le cas d’une peinture de Cesare Dandini exposée ici et montrant Renaud empêche Armide de mettre fin à ses jours (ill. 2) ou encore d’une composition bien connue du public français puisqu’il s’agit d’un très joli petit tableau de Giovanni Biliverti acquis par le Louvre en 1986 (l’année même de la grande exposition de Florence) que l’on peut voir non loin du grand format, passé en vente à l’Hôtel Drouot en 2000 et acquis par Giovanni Pratesi (ill. 3). Quant à l’influence des grands Florentins du siècle précédent, elle est particulièrement visible dans La Vierge intercède en faveur de Dante pour qu’il puisse s’élever à la contemplation du mystère divin de Jacopo da Empoli.
Aux artistes florentins, l’exposition ajoute quelques Siennois tels que Rutilio Manetti ou Bernardino Mei. De ce dernier on retiendra la figure particulièrement marquante de Ghismonde, pressant au dessus d’une coupe où elle boira le poison le cœur de son amant Guiscard (ill. 4), une histoire tragique illustrant un conte du Décaméron de Boccace.

4. Bernardino Mei (1612-1676)
Ghismonde
Huile sur toile - 67 x 48 cm
Sienne, Pinacoteca Nazionale
Photo : D. R.

5. Exposition Florence au Grand Siècle au Musée Fesch
Salle des tableaux du Casino San Marco
Photo : Didier Rykner
Le parcours de l’exposition est essentiellement iconographique, à l’exception de la deuxième salle où sont réunis, de manière exceptionnelle, une grande partie des tableaux peints vers 1630 pour le cardinal Carlo de Médicis pour sa demeure florentine, le Casino de San Marco, aujourd’hui dispersés dans plusieurs collections publiques et privées (ill. 5). Cette commande réunissait plusieurs artistes qui interprétèrent trois auteurs : le Tasse et l’Arioste associés sans surprise pour leurs poèmes respectifs, La Jérusalem délivrée et Roland furieux, mais aussi Ovide dont certains épisodes des Métamorphoses pouvaient sans difficultés être assimilés aux histoires amoureuses formant la trame des deux épopées.
Outre le Cesare Dandini cité plus haut (ill. 2), conservé dans les réserves des Offices, on admirera particulièrement Roger secouru par Léon et la magicienne Mélisse de Jacopo Vignali (Galleria Palatina), Angélique se rend invisible à Roger par Giovanni Biliverti (Prato, Banca Popolare di Vicenza) ou Le Jugement de Midas de Jacopo da Empoli.
On découvrira également les œuvres d’artistes moins connus, comme Bartolomeo Salvestrini, un élève de Biliverti ou, dans la section suivante consacrée à Dante, Donato Mascagni, dit Fra Arsenio, qui manifestait apparemment le même goût pour l’étrange que son maître Jacopo Ligozzi, et dont La Mort du comte Ugolino (ill. 6) est traitée d’une manière morbide qui s’accorde d’ailleurs parfaitement avec le sujet.

6. Donato Mascagni dit Fra Arsenio (1579-1636)
La Mort du comte Ugolino
Huile sur toile - 140 x 206 cm
Collection particulière
Photo : D. R.
Dans cette partie dédiée à Dante, on pourra admirer un célèbre dessin de Ludovico Cari conservé au Louvre, Dante dans la forêt, ainsi qu’une toile de Rutilio Manetti, Dante et Virgile franchissent la porte de l’Enfer (ill. 7), dont les coloris et le clair-obscur détonnent dans cette exposition, montrant les différences assez nettes qui peuvent exister entre l’école florentine et l’école siennoise.
Le dialogue entre la peinture et la littérature s’étend, un peu plus loin, à une conversation incluant tous les arts, qui démontre à quel point la Toscane du XVIIe siècle était un repaire de savants lettrés. Dès le début de l’exposition, la peinture et la poésie s’embrassaient sous le pinceau de Francesco Furini (ill. 8). On voit aussi l’Architecture et la Peinture en pleine discussion, un sujet peu fréquent traité par le Siennois Francesco Rustici ainsi que de multiples allégories ou portraits imaginés de poètes antiques.

7. Francesco Furini (1603-1646)
Peinture et Poésie
Huile sur toile - 180 x 143 cm
Florence, Galleria Palatina
Photo : D. R.

8. Rutilio Manetti (1571-1639)
Dante et Virgile franchissant la porte de l’Enfer
Huile sur toile - 278 x 218 cm
Sienne, Pinacoteca Nazionale
Au sous-sol est présenté dans le cabinet des dessins un ensemble de feuilles figurant des caricatures ou des scènes drolatiques, un thème un peu hors sujet par rapport à celui traité ici mais qui donne l’occasion de voir des œuvres savoureuses comme celles de Biaccio del Bianco illustrant la Satire des Cornus.
Dans la même salle est accroché un tableau de Cecco del Bravo, L’Ivresse d’Alcibiade appartenant à la galerie Canesso (ill. 9) et dont Philippe Costamagna, conservateur du Musée Fesch, ne fait pas mystère qu’il aimerait bien la voir rejoindre ses collections fort pauvres en toiles florentines du XVIIe siècle.

9. Francesco Montelatici dit Cecco Bravo (1601-1661)
L’Ivresse d’Alcibiade
Huile sur toile - 73,5 x 96,5 cm
Paris, Galerie Canesso
Photo : Galerie Canesso

10. Bertozzi & Casoni (nés en 1957 et 1961)
Réflexion sur la mort au bar, 2008
Céramique
Collection particulière
A l’arrière-plan, Giovanni Martinelli (1600 ou 1604-1659)
La Mort s’invite à table
Huile sur toile - 114,2 x 158 cm
Paris, Galerie G. Sarti
Photo : Didier Rykner
Mais l’exposition ne se conclut pas tout à fait ici. Dans les salles du musée, un autre tableau florentin, hors catalogue, est accroché. Il s’agit d’une des version de La Mort s’invite à table de Giovanni Martinelli (Paris, Galerie Sarti). Celle-ci est mise en regard d’une sculpture spectaculaire des Italiens Bertozzi & Casoni Riflessione sulla morte al bar (ill. 10)2 où l’on voit la Mort représentée par un squelette d’argent avec une faux, l’air las, assis à une table de bistro, chercher ses prochaines victimes dans un annuaire téléphonique. Un perroquet perché sur une table jonchée de détritus le regarde. L’ensemble est fait de céramique. Rarement une installation d’art contemporain dans un musée d’art ancien aura eu autant de sens que celle-ci, le squelette de Martinelli répondant à celui de Bertozzi & Casoni dans un dialogue renouvelé sur la brièveté et la vanité de la vie.
Commissaires : Elena Fumagalli et Massimiliano Rosssi avec l’assistance de Catherine Monbeig-Goguel pour la section graphique.
Sous la direction de Elena Fumagalli et Massimiliano Rossi, Florence au Grand Siècle entre peinture et littérature, 2011, 300 p., 32 €. ISBN : 9782913043312.
Informations pratiques : Palais Fesch-Musée des Beaux-Arts, 50-52, rue du Cardinal Fesch, 20000 Ajaccio. Tél : + 33 (0)4 95 21 48 17. Jusqu’au 30 septembre : lundi, mercredi et samedi de 10 h à 18 h ; jeudi et dimanche de 12 h à 18 h ; vendredi de 12 h à 18 h, jusqu’à 20 h 30 en juillet et août ; fermé le mardi. Du 1er octobre au 30 avril : lundi, mercredi et samedi de 10 h à 17 h ; jeudi et vendredi de 12 h à 17 h ; dimanche de 12 h à 17 h. Tarif : 8 € (réduit : 5 €).
Site du Palais Fesch-Musée des Beaux-Arts.
