Flèche de Saint-Denis : Audrey Azoulay désavouera-t-elle la commission nationale des monuments historiques ?


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La basilique Saint-Denis au début du XXe siècle
Carte postale ancienne
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Nous avions indiqué, dans un précédent article, que la ministre de la Culture était favorable au projet de reconstruction de la flèche de Saint-Denis. Cette position, elle l’a confirmée en posant à la Commission nationale des monuments historiques non pas la question de l’opportunité, ou non, de mener ce projet à grand frais, mais celle de sa faisabilité ! Il ne faut cependant pas toujours désespérer des commissions lorsque celles-ci décident de jouer leur rôle sans faiblir.
Celle-ci a en effet décidé de voter sur ce qu’on ne lui demandait pas. Et elle s’est exprimée, à huit voix contre six et deux abstentions, contre le principe même de cette reconstruction absurde qui reviendrait en réalité à édifier à grand frais un faux moderne.

Précisons deux points. Comme nous l’avions affirmé, et contrairement à ce que disaient ses promoteurs, toutes les pierres de la reconstruction, si elle devait avoir lieu, seraient neuves. En revanche, et à la différence de ce que nous avions écrit, le projet proposé à la commission est bien l’état d’origine démonté par Debret qui en avait réalisé des relevés très précis. Signalons que sur ces deux points nous avions interrogé et le ministère de la Culture, et l’architecte des monuments historiques Jacques Moulin, qui ont choisi de ne pas nous répondre. Remarquons aussi qu’on peut difficilement croire les affirmations des responsables qui expliquent des choses différentes en fonction des circonstances1.

Que le chantier consiste à remonter l’état d’origine ou, comme cela était également envisagé, qu’il prévoit d’édifier un projet alternatif de Debret ne change rien à notre position : on ne dépense pas 13 millions d’euros (chiffre officiellement annoncé lors de cette commission) pour reconstruire de toutes pièces un monument détruit au milieu du XIXe siècle. Remarquons là encore une fluctuation du simple au double du coût prévisionnel : en 2013, le chiffre avancé était 25 millions (voir cet article), contre aujourd’hui 13 ; il est évident qu’ils ont intérêt à minimiser le coût du chantier pour obtenir l’autorisation : après tout, les dépassements de budget sont un grand classique des chantiers du BTP.
Si certains représentants de l’administration ont fait preuve d’un vrai courage, alors que le vote n’était pas à bulletin secret, en se déclarant contre le projet, signalons aussi que des personnalités qualifiées ont voté pour. Nous avons pu joindre Philippe Toussaint, président des Vieilles Maisons Françaises, qui en fait partie. Ses principaux arguments sont les suivants : le prix ne lui semble pas astronomique par rapport aux 19 millions d’euros engagés pour la restauration de la basilique ; Saint-Denis et les communes environnantes se sont engagées devant la commission à mener à bonne fin, en complétant le financement si le mécénat n’était pas suffisant ; et enfin, symboliquement, la réappropriation de ce patrimoine par ces municipalités, signe de reconnaissance envers un monument fondamental de l’art français.

Une fois n’est pas coutume, nous sommes en profond désaccord avec lui. Qu’il s’agisse de 13 ou de 25 millions d’euros, le coût nous semble au contraire astronomique dans un contexte de disette budgétaire. Nous pensons que cette « réappropriation » n’est qu’une opération de patrimoine-spectacle et que l’engagement pour les monuments historiques devrait se faire au profit de ceux qui menacent de s’écrouler, faute de budget. Enfin, l’engagement des communes - un engagement d’argent public donc - sur une telle dépense démontre clairement que l’argument du financement « entièrement privé » n’est pas crédible une seconde. Non seulement le mécénat donnera lieu à des déductions fiscales, mais l’argent public sera bien sollicité si les fonds venaient à manquer, comme c’est probable. D’une façon ou d’une autre, ce sont bien les contribuables qui paieront cette absurdité.

Une question se pose désormais : Audrey Azoulay suivra-t-elle cet avis qui n’est que consultatif, ou osera-t-elle, pour des raisons politiques dont nous avons déjà parlé ici, donner son accord ? On peut, en réalité, tout craindre, d’autant que la ministre recevra dans les prochains jours le maire de Saint-Denis et le président de la communauté d’agglomération Plaine-Commune mais n’a pas prévu de recevoir les opposants au projet comme l’association Sites et Monuments. Et la communication du ministère consiste d’ores et déjà à affirmer que l’avis de la Commission n’est pas vraiment négatif, mais conditionnel, celle-ci ayant demandé des études complémentaires sur la faisabilité technique, financière et sur la possibilité de substituer une entreprise classique du bâtiment au chantier école. Sauf que ces études complémentaires n’ont été préconisées que pour répondre à la question initiale de la ministre, et que l’opposition au principe même de la reconstruction a été clairement affirmée. Il n’y a là aucune ambiguïté.


Didier Rykner, mercredi 1er février 2017


Notes

1Il est fascinant d’observer les contre-vérités que certains n’ont cessé de proférer pour essayer de convaincre. Sur la réutilisation des pierres d’origine, Jacques Moulin affirmait encore en novembre 2015 « on a encore un tiers des pierres de la flèche ». Aujourd’hui, ce ne sont plus que 300 pierres (la flèche aurait donc été constituée de seulement 900 pierres !) et il n’est plus question d’en réutiliser une seule, contrairement à ce qu’on nous disait.





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