Fenêtres sur cours


Toulouse, Musée des Augustins, du 10 décembre 2016 au 17 avril 2017

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1. Luigi Mussini (1813-1888)
L’Education à Sparte, 1869
Huile sur toile - 125 x 162 cm
Montauban, Musée Ingres
Photo : Musée Ingres
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Les méfaits de l’alcool – car il y a des méfaits – sont dénoncés par la première œuvre. En guise de leçon, un Spartiate montre à son fils la déchéance d’un esclave qu’il a forcé à boire. C’est moins l’histoire que le décor dans lequel celle-ci se déroule qui justifie la présence de ce tableau de Luigi Mussini au Musée des Augustins (ill. 1) : l’artiste place ses personnages dans un atrium, scandé de colonnes monumentales dont l’élan vertical ne fait que renforcer la bassesse rampante de l’homme ivre.

L’exposition du Musée des Augustins est à la fois inattendue et séduisante parce qu’elle met en exergue un motif, la cour, qui sans être un topos de l’histoire de l’art ni un genre pictural, traverse toute la peinture occidentale. Les 90 peintures réunies pour l’occasion vont du XVIe au XXe siècle, mais c’est le XIXe siècle qui domine. La cour, espace clos et ouvert à la fois, offre, comme une scène de théâtre, une unité de lieu pour peindre la comédie humaine ; elle est aussi un motif architectural représenté pour lui-même qui s’organise en effets d’ombre et de lumière, de jeux de perspectives aussi, avec des ouvertures plus ou moins cachées. C’est finalement une sorte de sous-rubrique au sein du paysage ou de la scène de genre.
Le sujet est pictural, mais également cinématographique et littéraire, des aspects qu’aborde Axel Hémery dans l’avant-propos du catalogue où sont par ailleurs reproduites des peintures qui n’ont pu être prêtées pour l’exposition. Chaque œuvre exposée est en outre accompagnée dans l’ouvrage d’une notice détaillée.

Le parcours thématique est parfois subjectif, certains tableaux pouvant figurer dans plusieurs sections. Il propose d’abord une typologie – atrium, patio, cloître, cour de ferme, de palais, cour urbaine... - puis décline diverses fonctions de la cour – caserne, manège, hôpital... Des types de cour sont plus spécifiquement liés à certains mouvements artistiques. L’atrium par exemple est un cadre idéal pour les peintres néo-grecs. Ainsi Boulanger imagine une scène antique de gynécée dans un lieu réel, la villa pompéienne du prince Napoléon. Bouguereau qui peint Ulysse reconnu par sa nourrice, place le héros dans une architecture complexe : on devine un péristyle, un vestibule, une porte, plusieurs chemins possibles pour entrer au palais.
Lieu de l’intimité domestique, le patio quant à lui se retrouve plus particulièrement dans la peinture orientaliste. L’ombre qu’il procure ne fait que renforcer la chaleur de l’atmosphère ambiante. Affalées sur le seuil d’une porte, entre intérieur et extérieur, Les Femmes d’Alger, pas celles de Delacroix, celles de Giraud, ont une langueur exotique. Quelques lignes et quatre couleurs suffisent à Dehodencq pour composer une Cour de maison marocaine, peinture dont la simplification géométrique en fait un petit bijou.

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2. Jean-Joseph Constant,
dit Benjamin-Constant (1845-1902)
Cour de l’Alhambra, 1880
Huile sur toile - 55 x 44 cm
Toulouse, Musée des Augustins
Photo : Galerie Mendès
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Le cloitre a la préférence des peintres troubadours comme Fleury Richard. La récurrence de sa représentation correspond aussi a une prise de conscience patrimoniale encouragée par la création du Musée des monuments français par Alexandre Lenoir en 1795. L’architecture gothique, parfois en ruines et envahie par la végétation, est propice au pittoresque et à l’histoire, grande ou petite. Auguste de Forbin dans sa Vue intérieure du cloître Saint-Sauveur, mêle l’approche documentaire d’un pinceau qui fixe un état archéologique du monument et la nostalgie du passé suggérée par un moine devant une tombe ouverte.
Il n’y a pas que le gothique bien sûr, Eckersberg a gardé le souvenir du Grand Cloître de Santa Maria Aracoeli dans une superbe composition minérale faite d’un camaïeu d’ocres et de contrastes lumineux.
Le commissaire n’a pas oublié son musée, cis dans le couvent des Augustins, dont les deux cloîtres, gothique et Renaissance ont été décrits notamment par Henri Rachou ou Georges François Castex. On ne pouvait pas trouver meilleur endroit pour une telle exposition.

Cours de palais ou cours de ferme, les peintures nous plongent dans des atmosphères contrastées, elles nous confrontent aussi à différents degrés de réalité : certains artistes s’attèlent à la description fidèle d’un monument, les autres préfèrent inventer de toutes pièces une architecture. Hans Vredeman de Vries et son fils Paul à sa suite peignent avec une rigueur d’architecte et une attention stricte aux règles de la perspective, des palais sortis de leur imagination. Ils confient à d’autres artistes le soin de réaliser les figures qui peuplent leurs palais, tirées notamment de l’histoire religieuse comme Salomon et la Reine de Saba. Les Italiens du XVIIIe développent quant à eux le capriccio d’un côté, les vedute de l’autre. Au XIXe, les peintres se font les témoins nostalgiques de la grandeur passée : le Palais des Doges, le château de Fontainebleau ou le Louvre sont représentés pour eux-mêmes ou pour les personnages historiques qu’ils ont vus passer. Les peintres orientalistes préfèrent les palais arabo-andalous, l’Alhambra est ainsi déclinée inlassablement. Parmi les œuvres exposées, une acquisition toute récente du Musée des Augustins, un tableau de Benjamin Constant acheté à la Galerie Mendès (ill. 2).


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3. Alessandro Magnasco (1667-1749)
Arrivée et interrogatoire des galériens dans la prison de Gênes
Huile sur toile - 116 x 143 cm
Bordeaux, Musée des Beaux-Arts
Photo : MBA Bordeaux
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4. Tony Robert-Fleury (1838-1911)
Le Docteur P. Pinel faisant tomber les chaînes des aliénés
à la Salpêtrière en 1795
, 1876
Huile sur toile - 355 x 490 cm
Paris, Hôpital de la Salpétrière
Photo : RMN-GP / Agence Bulloz
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De Bourdon à Bonnard, la cour de ferme traverse toute l’histoire de l’art. Elle peut même servir de décor à la grande histoire, en témoignent Abraham recevant les trois anges par Marienhof au XVIIe siècle, ou cette fascinante Annonciation de Luc-Olivier Merson au tout début du XXe siècle, bien loin de l’hortus conclusus (ou jardin clos) qui abrite la Vierge dans des tableaux du XVe. La cour de ferme est aussi et avant tout le cadre de scènes de genre, les Hollandais étant les maîtres en la matière. Les Bamboccianti également, et Sébastien Bourdon (mais l’attribution a été retirée par Jacques Thuillier) place le Repos des colporteurs dans un espace sombre et misérable. Au XIXe, les artistes scrutent moins les paysans et leur mode de vie que la poésie simple de leurs habitations au cœur de la nature. Decamps choisit un cadrage serré sur une ruelle étroite et encombrée où la lumière n’arrive qu’en diagonale, Corot opte pour la présentation frontale d’une bâtisse biscornue, Boudin décline les cour de ferme dans trois tableaux qui fonctionnent de manière complémentaire, le regard du peintre s’approchant peu à peu de son motif.

Les derniers tableaux du parcours sont particulièrement frappants, qui évoquent la cour comme un lieu d’enfermement, celle de l’hospice, ou celle des prisonniers. Magnasco met en scène l’arrivée et l’interrogatoire des galériens dans la prison de Gênes. La cour palatiale est rythmée de colonnades qui ferment totalement la composition à l’arrière-plan, comme des barreaux. Ça grouille. Les instruments de torture sont variés. Les êtres humains ont perdu toute humanité (ill. 3). Les femmes psychologiquement malades en revanche retrouvent leur dignité dans la toile monumentale de Tony Robert-Fleury qui montre Le Docteur Pinel libérant les aliénées à la Salpetrière, 1795 (ill. 4). On aurait pu ajouter à la suite de ces différents lieux clos le tableau d’Armand Désiré Gautier qui déploie La Promenade des sœurs, ribambelle de religieuses longeant un mur gris.


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5. Santiago Rusiñol (1861-1931)
Le Patio bleu, 1891
Huile sur toile - 112 x 79 cm
Montserrat, Museu de Montserrat
Photo : Museu de Montserrat
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6. Santiago Rusinol
Le Mont-de-piété, 1889
Huile sur toile - 98 x 130 cm
Sitges, Museo del Cau Ferrat
Photo : Museo del Cau Ferrat
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Un artiste, plus particulièrement, sort du lot dans cette exposition, le Catalan Santiago Rusiñol, connu d’abord pour ses liens avec Picasso qui fit de lui moult portraits. Quatre de ses toiles sont présentées à Toulouse, deux patios, un cloitre et une cour parisienne. Le peintre souvent travaillait en série, réalisant ainsi onze vues du Patio bleu de Sitges entre 1891 et 1893, dont il rend avec beaucoup de poésie l’humidité et la fraîcheur (ill. 5). L’atmosphère parisienne est bien différente, traduite dans une œuvre qui fut exposée au Salon de 1890, à Paris, Barcelone, Berlin, Chicago et Bilbao (ill. 6). Le titre fut changé et la Cour (Île de la Cité) devint Le Mont-de-piété ajoutant le poids de la misère sur les épaules de cette femme en noir qui traverse un espace aux murs décrépis, aux plantes un peu fanées mais aussi à la beauté mélancolique. On espère qu’une rétrospective sera un jour consacrée à l’artiste.

Commissaire : Axel Hémery


Collectif, Fenêtres sur cours, Liénart, 2017, 244 p., 29 €. ISBN : 9782359061864.


Informations pratiques : Musée des Augustins, 21 rue de Metz, 31000 Toulouse. Tél : +33 (0)5 61 22 21 82. Ouvert tous les jours sauf le mardi, de 10h à 18h, jusqu’à 21h le mercredi. Tarif : 8 € (réduit : 5 €)


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, dimanche 19 février 2017





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