Félix Vallotton. Critique d’art


Auteurs : Textes réunis par Rudolf Koella et Katia Poletti.

Le beau volume publié par la Fondation Félix Vallotton, en coédition avec l’Institut suisse pour l’étude de l’art (SIK-ISEA) et les éditions 5 Continents, est un de ces ouvrages qui viennent prendre place dans la bibliothèque de l’amateur ou de l’historien de l’art de la fin du XIXe siècle avec l’immédiat statut de « manuel ». En réunissant pour la première fois l’intégralité des textes critiques du peintre lausannois vivant à Paris, dans une édition scientifique et illustrée, les auteurs de ce travail, Katia Poletti, conservateur de la Fondation Vallotton, et Rudolf Koella, ancien directeur du Kunstmuseum de Winterthour et spécialiste du peintre, rendent un fier service, non seulement à Vallotton et à sa fortune actuelle et future, mais aussi à tous les chercheurs. Non que le corpus des textes critiques de l’artiste soit énorme : 23 critiques d’art dans la Gazette de Lausanne de 1890 à 1897 ; 2 autres critiques (La Revue blanche, La Grande revue) et deux pages de caricatures dans Le Rire ; 3 essais sur l’art ; 6 réponses à des enquêtes. Mais cet ensemble est en partie méconnu et ne disposait d’aucune édition exhaustive, rigoureuse, annotée, illustrée et accompagnée d’études poussées. Outre l’introduction générale des deux éditeurs quant à un Vallotton « artiste-critique », les deux riches études consacrées par Katia Poletti à Vallotton critique à la Gazette de Lauzanne (avec extraits de lettres) et à son regard sur ses contemporains, puis celui de Rudolf Koella dévolu au jugement de Vallotton sur ses prédécesseurs, chaque texte du peintre lui-même est non seulement annoté mais aussi introduit et remis dans son contexte (circonstances de la commande ou de la visite au Salon, autres écrits ou intérêts de l’artiste pour le sujet ou les peintres évoqués, contexte historique etc.). Cet appareil critique et documentaire poussé (augmenté d’une chronologie et d’une bibliographie) permet de tirer de chaque texte de Vallotton tout son suc : si l’on y ajoute plus de 150 illustrations qui permettent, en vignettes, de visualiser œuvres (parfois rares ou disparues), personnages ou publications d’époque, le tout mis en valeur par une maquette à la fois claire et élégante, on se plonge dans ces textes rendus très vivants et dans leur exégèse avec autant de plaisir que de profit scientifique. On y voit aussi confirmé le goût de l’artiste pour l’écriture, lui qui, s’en rappelle-t-on, écrivit plusieurs romans et pièces de théâtre.

Il est évident que la position d’ « artiste-critique » de Vallotton (selon ses propres mots), sa jeunesse et son statut un peu particulier de suisse de Paris lorsqu’il rend compte pour la Gazette de Lausanne des événements parisiens (cette première partie du corpus a été écrite entre 24 et 30 ans), comme, ensuite, son regard sur ses contemporains ou ses prédécesseurs forment, au-delà de la personnalité de Vallotton lui-même, un témoignage singulier sur l’activité artistique à la fin du siècle. Derrière la « modestie » du peintre, dont tous les témoignages attestent, se cache aussi une liberté de ton, de jugement et de pensée qui frappe : les critiques pour la Gazette de Lausanne, en particulier, révèlent une plume alerte et un regard sûr autant que mature et mesuré pour un si jeune artiste qui, il faut le signaler, à l’inverse d’un Maurice Denis ou d’un Emile Bernard, n’écrit jamais pour théoriser ni pour défendre sa propre pratique. La critique de Vallotton se situe majoritairement avant que sa notoriété ne soit éclatante : il cessera l’exercice en 1897 pour n’y revenir qu’à de rares occasions ; on doit certes voir là une motivation alimentaire tout à fait honorable mais aussi, peut-être, outre la ferveur de la jeunesse, une liberté de parole vis à vis de ses confrères qu’un peintre installé et au premier plan dix ou vingt ans plus tard aura plus de difficultés à assumer. De fait, si l’on retrouve dans les critiques du Salon, moment inévitable de la vie artistique, certains jugements sévères qu’il n’était pas le seul à proférer (contre l’académisme, l’art répétitif, le principe même du Salon et des concours, des récompenses, de l’École etc.), les prises de position de Vallotton ne sont pas manichéennes et il sait nuancer son jugement. S’il n’est pas adepte du réalisme, il fustige le symbolisme international ; l’honnêteté intellectuelle le guide toutefois et il sait varier son approche en fonction de ce qu’il voit. Ainsi, lorsqu’il annonce le premier Salon de la Rose+Croix, c’est avec une certaine ironie et beaucoup de scepticisme comme la plupart des commentateurs du moment : son second article, après la visite de l’exposition, revient en grande partie sur ce jugement et il sait percevoir avec subtilité, comme le fait un Remy de Gourmont, les aspects positifs de la manifestation et distinguer les artistes novateurs (Hodler, Delville, Filiger, Schwabe, Maurin) ; belges et suisses y tiennent une place d’honneur et, certes, Vallotton exposait lui-même : il n’en reste pas moins libre dans son appréciation qui n’épargne pas d’autres artistes. Un mois seulement avant la Rose+Croix, en février 1892, Vallotton recense les « petits salons » : la première édition des Impressionnistes et symbolistes de la galerie Le Barc de Boutteville ne lui suggère que vingt lignes dans lesquelles il ne sauve qu’un Anquetin et cite Lautrec. L’exposition comprenait pourtant Gauguin, Signac, Luce, Van Gogh et plusieurs des nabis, « groupe » dont il fera plus ou moins partie. Il écrit toutefois à propos des synthétistes que leurs audaces « ne sont pas neuves » et que « le père Ingres en a osé d’autrement puissantes […] et non pour le plaisir d’étonner le public ». En revanche, dans le même article, il s’attarde davantage au Cercle de l’Union artistique (les « Mirlitons ») dont il vante les tableaux d’Émile Friant, d’Albert Besnard et le Pygmalion et Galatée de Jean-Léon Gérôme qu’il apprécie manifestement. Rappelons qu’un an plus tôt, en février 1891, il avait été le premier à distinguer Henri Rousseau, alors parfait inconnu, parlant « d’Alpha et d’Oméga de la peinture ». Ces exemples confirment combien Vallotton n’est jamais prisonnier d’un parti-pris ou d’une idée préalable. Il juge en peintre une œuvre et non un nom ou une tendance.

Parmi les textes livrés à la Gazette de Lausanne, il faut mentionner deux sujets concernant l’art ancien (une exposition Holbein à Bâle et des « impressions de voyage » consacrées à Rembrandt) et quatre textes monographiques : Pissarro, Böcklin et deux évocations (positives) de Meissonnier qui vient de mourir. Là aussi, un libre éclectisme règne. Enfin, le jugement assez catégorique de Vallotton sur l’exposition des Femmes artistes reflète sans doute moins un parti-pris ou une misogynie d’époque qu’un regard sans concession sur la qualité des œuvres exposées : « les dames ambitionnent la « puissance », terme d’atelier, et tombent sans s’en douter dans le commun le plus noir ». Les trois essais sur l’art de Vallotton, plus tardifs, ne déçoivent pas : outre un bel hommage à Hodler (1920), le peintre livre en 1917 un texte ironique et plus que clairvoyant sur le système marchand-critique et la dérive commerciale de l’art. De la même année 1917 date aussi un article intitulé « Art et guerre » : avec une « désarmante » simplicité, le peintre, qui lui-même s’y essayait, désigne l’impossibilité de peindre la guerre, voire de la penser : c’est un texte magnifique.

Des quelques réponses à des « enquêtes » dont c’était alors la mode, on retiendra surtout celles à la démarche bien connue de Charles Morice dans le Mercure de France en 1905, à propos de « directions nouvelles que prendrait l’art », de la situation de l’impressionnisme, de l’héritage de Whistler, Gauguin, Fantin-Latour et Cézanne ou encore des relations de la nature et de la pensée dans la création d’une œuvre. La concision, voire le laconisme habile, avec lesquels Vallotton répond (et qui fâchèrent Maurice Denis pour partie à propos de Cézanne lorsque le peintre répondit : « Quant à Cézanne, j’en fais un état capital. Je l’évite, respectueusement ») révèlent un artiste à la fois sûr de lui sur certains sujets et modeste devant les grands mots (qui deviendront au XXe siècle de grand maux) et les grandes formules. « Je ne crois pas que l’art prenne jamais des directions nouvelles, ses fins étant immuables, perpétuelles, et depuis toujours » écrit-il non sans ajouter plus prosaïquement et savoureusement une vérité qui n’a pas perdu de sa force, bien au contraire : « ça continue. Seuls les « amateurs » soucieux de bons placements, peuvent prétendre à quelque trouble et n’y manquent pas, je présume ». S’agissant de la nature et des idées, le peintre répond : « On fait ce qu’on peut. Il faut bien, étant donné que les plus grandes idées sont courtes, aller souvent à la campagne, regarder l’eau couleur sous les ponts et coucher de belles femmes sur son canapé ». Enfin, confirmation éclatante de sa qualité de peintre, et de critique, et qui fait regretter qu’il n’ait pas plus écrit sur l’art, le peintre rend hommage respectueusement aux Whistler, Gauguin et Fantin-Latour à propos desquels on l’interroge, mais il ajoute aussitôt : « Pour moi, je songe plutôt à des œuvres qu’à des hommes. Aujourd’hui l’une, demain l’autre, suivant le temps. Il y a deux jours, j’ai goûté pleinement le Balthazar Castiglione de Raphaël et les Zurbaran du Louvre. Aussi le Romulus vainqueur d’Ingres, aux Beaux-Arts ». Tout est dit.

Félix Vallotton, Critique d’art, Textes réunis et présentés par Rudolf Koella et Katia Poletti, Lausanne, Fondation Félix Vallotton/Institut suisse pour l’étude de l’art (SIK-ISEA) – Milan 5 Continents Éditions, 2012, 255 pages, 49 €. ISBN 978-88-7439-577-4.


Jean-David Jumeau-Lafond, dimanche 23 décembre 2012




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