Faux et acquisitions : ne pas se tromper de diagnostic


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Chaise et bergère dites de Madame Élisabeth
La bergère est probablement fausse
Photo : Didier Rykner

L’affaire de faux qui frappe de plein fouet le château de Versailles (voir les articles) pourrait avoir des conséquences désastreuses pour les musées. Le ministère de la Culture a en effet annoncé qu’il lançait une enquête administrative sur les procédures d’acquisition des musées nationaux. Si l’on comprend qu’il ne pouvait rester inactif, il faut absolument éviter que cette enquête ne débouche sur la conclusion qu’il faudrait encore moins acquérir ou rendre encore plus difficile les procédures d’acquisitions.

Celles-ci sont déjà complexes et longues. Elles sont soumises en outre à des règles de plus en plus contraignantes et souvent ridicules. Dans certains cas et pour certains musées, il n’est pratiquement plus possible d’acheter une œuvre dont on ne connaîtrait pas l’historique pendant la Seconde guerre mondiale car on a peur que l’œuvre provienne d’une spoliation1. Désormais, il est aussi pratiquement interdit d’acquérir un objet qui serait passé aux enchères ces dernières années, sous prétexte que les conservateurs n’avaient qu’à l’acheter lors de la vente. Sauf que les procédures elles-mêmes, par leur lourdeur, sans compter les budgets insuffisants, leur interdisent souvent d’être réactifs et de participer aux enchères. Sans compter qu’ils n’ont pas forcément eu connaissance de la vacation (qui peut s’être déroulée dans une petite maison de vente à l’étranger). Parfois encore, l’objet n’étant pas parfaitement identifié, il leur est également interdit d’agir, puisqu’on n’achète plus, ou presque plus, d’anonymes, et qu’ils ne peuvent courir le risque de se voir revendiquer une découverte.

Ces lourdeurs administratives, ces contraintes sur la provenance ne semblent d’ailleurs pas s’appliquer à tout le monde. Si, lors de son interview, Gérard Mabille nous a affirmé que les acquisitions étaient débattues par tous, d’autres témoignages que nous avons recueillis laissent penser qu’il n’en était rien et que les achats proposés par lui (en tant que chef du département du mobilier et des objets d’art) étaient décidés par Béatrix Saule, le reste de la conservation n’ayant pas réellement son mot à dire2. Or ni l’un, ni l’autre ne sont spécialistes de mobilier du XVIIIe siècle3, Gérard Mabille affirme qu’on ne peut être omniscient, il a raison sur ce point. Mais comme nous l’avons déjà écrit, de vrais experts existent dans les musées et ailleurs. On pourrait notamment citer Christian Baulez, grand spécialiste du mobilier XVIIIe, lui, prédécesseur de Gérard Mabille, qui bien qu’à la retraite aurait pu être consulté s’il n’était depuis devenu indésirable à Versailles ! Un conservateur de province nous confiait récemment qu’il avait l’impression que les petits musées étaient finalement plus contrôlés que les grands établissements. On ne peut lui donner tort lorsque la provenance d’un meuble royal, aussi vague que le paiement d’une dette, ne soulève pas la moindre question. Le maître mot, pour acquérir une œuvre, devrait être : « collégialité ».

Si la peur d’acheter des faux vient encore compliquer la tâche des conservateurs, même les plus dynamiques vont devoir renoncer à enrichir leur musée. Ce ne sont pas les procédures qu’il faut changer, c’est plutôt, dans bien des cas, les gens eux-mêmes. Quand une commission d’acquisition est présidée par un président d’établissement public ancien journaliste ou énarque, il est évident qu’on se prive délibérément d’une personne compétente. Quand on ne nomme pas à la direction d’un département ou d’une équipe de conservateurs les meilleurs spécialistes et connaisseurs, ceux qui sont reconnus internationalement dans leur domaine comme de grands professionnels, on se prive, nécessairement, de l’œil capable de choisir avec discernement. Quand ce sont les plus dociles ou ceux qui n’ont comme ambition que de monter dans la hiérarchie grâce à leur soumission envers les politiques qui sont choisis pour les postes importants, des nominations qui font parfois rire (jaune) toute la communauté des historiens de l’art, il ne faut pas s’étonner de la situation dans laquelle on se trouve et qui est loin de toucher seulement Versailles. Nous ne donnerons pas d’exemples de cas flagrants et récents qui laissent des musées entre les mains d’incapables, chacun les reconnaîtra.

C’est bien la déliquescence du ministère de la Culture, de la direction des Patrimoines et de l’ancien service des musées de France, garants du bon fonctionnement du système, qui est en cause. Privés de personnel et de moyens, dirigés par des gens sans aucune compétence particulière (on est bien loin de l’époque des Hubert Landais, des Jean Chatelain, des Françoise Cachin, ou des Olivier Chevrillon et Jacques Sallois, hauts fonctionnaires réellement au service des musées), cette administration traverse une crise profonde. L’enquête administrative devrait plutôt porter sur le fonctionnement global du ministère lui même.


Didier Rykner, lundi 27 juin 2016


P.-S.

Nous avons reçu le 3 août un mail de Gérard Mabille répondant à cet article. Nous lui avons proposé de l’inclure sous cet article, ce qu’il a accepté. Nous le portons donc à la connaissance de nos lecteurs :

Je prends tardivement connaissance de votre article du 27 juin dernier, après une longue absence.
Le moins que l’on puisse dire est que je suis consterné de ce que vous vous autorisez à insinuer sur l’étendue restreinte de mes compétences scientifiques.
Certes, durant les 40 années de ma carrière de conservateur, je me suis particulièrement consacré à l’étude de l’orfèvrerie, et j’en suis fier. Mais je n’ai pas fait que cela.
Vous oubliez ou ignorez que j’ai été conservateur de 1977 à 1992 au Musée des Arts décoratifs puis, de 1992 à 2005, au département des Objets d’art du musée du Louvre, sous l’autorité et la haute compétence de Daniel Alcouffe, avant de gagner Malmaison puis Versailles.
Vous n’ignorez pas l’importance des collections de meubles de ces deux grands musées parisiens ; aussi vous ne pouvez pas affirmer que je suis incompétent et inexpérimenté dans ce domaine. Comment pouvez-vous croire que durant ces 30 années je ne me suis ni intéresse ni occupé de ces collections ? Il y a là de votre part un discours particulièrement désobligeant, voire infamant.
J’ajouterai que j’ai créé de toute pièce puis dirigé l’atelier de restauration du mobilier au musée des Arts décoratifs ; j’ai enseigné durant de longues années l’histoire du mobilier français aux élèves de l’IFROA, en collaboration avec Daniel Alcouffe, Pierre Ramond, Michel Jamet…
J’ai durant de nombreuses années assuré avec Daniel Alcouffe et Amaury Lefébure les visites en douane à l’époque où les musées en étaient chargés.
J’ai dispensé divers enseignements à l’Ecole du Louvre : cours des techniques du mobilier, Architecture décor et ameublement des Grandes Demeures, succédant ainsi aux enseignements prestigieux de Colombe Samoyault-Verlet et Jean-Pierre Samoyault.
Enfin, à Versailles même, sans en toute bonne foi porter le moins du monde ombrage à mes collègues plus jeunes, qui, je crois, m’ont toujours trouvé ouvert à tout dialogue, j’ai œuvré à la tête du « département des Objets d’art », suivant le souhait de Béatrix Saule, qui prenait ainsi acte de mon expérience longue et multiple.
Je suis donc en droit de considérer que mes compétences valent bien celles de mon prédécesseur versaillais, dont vous faites, à juste titre l’éloge, et que je me garde bien de critiquer (lui-même eut été bien inspiré d’en faire autant à mon égard, mais ce n’est pas ici le lieu de faire état de vieilles jalousies…).
Vous comprendrez que je suis profondément peiné de lire sous votre plume des affirmations qui balayent d’un revers de main ce que j’ai vécu en 40 ans. Il est d’ailleurs bien triste que je sois obligé de dire tout cela moi-même.
En ce qui concerne l’affaire des faux meubles, dont certains ont du reste été publiés comme bons par mes collègues versaillais, ne vous trompez pas vous non plus de diagnostic. Ne mettez pas dans le même sac le malfrat et la victime. Si les faux meubles en question avaient été aussi aisément discernables en tant que tels, nous l’aurions aussi bien vu que d’aucuns. Le fonds du problème est le soin incroyable et sans égal avec lequel ils ont été réalisés tant dans le domaine de la construction, de la sculpture, de la dorure, jusqu’aux estampilles (dont il faudra bien identifier l’auteur des fers), tout cela par les meilleurs artisans parisiens, sous la houlette d’un redoutable et diabolique expert en sièges, qui, du reste, a largement profité et abusé de la bienveillance et de la confiance de grands musées, en se faisant une place éminente et confortable au sein de la communauté scientifique.

Voilà ce que je tenais à porter à votre connaissance ; faites-en ce que bon vous semblera.

Bien cordialement

Gérard Mabille
Conservateur général du Patrimoine

Nous mettons en ligne ci-dessous un courrier que nous avons reçu de Daniel Alcouffe, qui nous a demandé de le publier tel quel, ce que nous avons accepté (mis en ligne le 7 septembre 2016.

Cher ami,

Vous devinez combien je suis heureux que vous demandiez la simplification des procédures d’acquisition et que vous vous plaigniez de l’absence de qualification de certains responsables de musées. Je suis stupéfait en revanche que vous puissiez englober Gérard Mabille parmi les imposteurs. Je connais bien Gérard avec qui j’ai eu la chance et le plaisir de travailler au Louvre pendant douze ans. Il est bien un spécialiste du mobilier français du XVIIIe siècle comme il l’a prouvé depuis sa contribution au catalogue de l’exposition Louis XV en 1974 jusqu’à sa participation à la récente exposition 18e.Aux sources du design, en 2014, à Versailles. Je ne citerai qu’un exemple de sa compétence. C’est à lui que nous devons les boiseries et le mobilier du grand salon du château d’Abondant, que, grâce à ses connaissances, il pouvait seul immédiatement identifier quand ils sont passés en douane anonymement pour être vendus aux États-Unis dans les années 80. Or c’est un ensemble unique dont le département des Objets d’art du Louvre qui vient de rouvrir s’enorgueillit. J’aime à penser que La Tribune de l’Art, si elle avait existé à l’époque, aurait pris plaisir à signaler ce témoignage de l’activité bénéfique des conservateurs, à laquelle on rend rarement hommage.

En ce qui concerne les meubles que la rumeur publique déclare faux, il ne faut pas se laisser impressionner. J’estime que toute la preuve n’est pas faite : vous reconnaissez vous-même que la bergère de Madame Élisabeth a été confrontée avec celles du Louvre et analysée par le C2RMF « sans aucune conclusion , ni dans un sens , ni dans l’autre ».

Les conservateurs, vous le savez, ne prétendent pas être omniscients. Ils ont l’habitude de travailler collégialement, comme vous le préconisez, et de demander des conseils. Mais que faire quand un objet vous est présenté et garanti par le spécialiste incontournable, le savant reconnu dont il faut de toutes façons avoir l’aval ? Comment oser douter ?

Je vous remercie de votre attention et serais heureux que vous publiiez ma lettre.

Très amicalement.

Daniel Alcouffe, conservateur général honoraire au musée du Louvre


Notes

1Que l’on prenne des précautions sur ce sujet est normal. Mais présupposer sans preuve qu’une œuvre a fait l’objet d’une spoliation a priori est absurde. Et dans le cas où un objet acquis par un musée se révèlerait, par la suite, volé, le musée le rendrait, bien évidemment, et son achat par un musée français aurait été bénéfique en l’empêchant de disparaître dans une collection privée étrangère avec beaucoup moins de chances de restitution. Le risque zéro n’existe pas, et le rechercher revient à ne plus rien faire.

2Nous avons posé cette question à Versailles, qui n’a pas plus répondu que pour le reste.

3Gérard Mabille est spécialiste d’orfèvrerie, Béatrix Saule est spécialiste de Versailles...





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