Family Affairs. Frères et sœurs dans l’art


Bruxelles, Palais des Beaux-Arts (BOZAR). Du14 juin au 10 septembre 2006

1. Jan Brueghel l’Ancien (1568-1625)
Danse de noces, vers 1597
Huile sur cuivre - 40 x 50 cm
Bordeaux, Musée des Beaux-Arts
© M.B.A. Bordeaux / Lysiane Gauthier

L’exposition Family Affairs – Frères et sœurs dans l’art, présentée actuellement au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, est une version remaniée et élargie de celle qui a eu lieu à la Haus der Kunst de Munich en 2005, intitulée Künstlerbrüder – Von den Dürers zu den Duchamps. Sont exposées, sur le thème des fratries d’artistes, des œuvres dont les dates de création s’échelonnent du XVe siècle à aujourd’hui. L’exposition a le mérite d’évoquer un sujet peu documenté et de couvrir un large panorama chronologique. Cependant, peu de conclusions en sont tirées, puisque l’on se rend compte ici que chaque cas est différent et ne peut donner lieu à un raisonnement systématique, d’où parfois une certaine artificialité du propos. Le commissaire de l’exposition, Léon Krempel, part du principe que plusieurs éléments, déterminant dans le processus de création artistique, comme les modes de transmission du savoir, ou la plus ou moins grande liberté d’expression de l’artiste, peuvent particulièrement se refléter dans l’œuvre des frères et sœurs artistes.

2. Paul Flandrin (1811-1902)
Portraits d’Hippolyte et de Paul Flandrin, 1842
Huile sur toile - 38 x 30 cm
Nantes, Musée des Beaux-Arts
Photo : Service de presse

Avant le XIXe siècle, la tradition prévaut. Dans une muséographie claire et aérée sont disposées des œuvres de fratries légendaires, telles celles, au XVe siècle, des frères Limbourg, Van Eyck (grâce à une copie moderne d’un panneau latéral gauche du retable de L’Agneau mystique) ou Schongauer. Une toile des frères Francesco et Girolamo Bassano, L’Elévation de la croix (1590, musée de Bassano del Grappa), illustre la tradition des ateliers familiaux qui rend parfois difficile l’attribution des œuvres à une personnalité précise. Est également évoquée la dynastie Brueghel, fondée par Pieter Brueghel l’Ancien au XVIe siècle, et qui se maintient jusqu’au XVIIIe siècle : une toile de chaque fils, Pieter le Jeune et Jan, reprend un thème privilégié du père, La Danse de noces (ill. 1). Au XVIIe siècle, plusieurs familles de peintres se spécialisent dans un genre particulier, dont ils font en quelque sorte un « label » : les Bosschaert sont peintres de fleurs, les Koninck se spécialisent dans le paysage, les Wouwerman peignent des chevaux. Le cas étonnant de la famille Dietzsch de Nuremberg est rappelé : sept enfants, dont deux filles, tous peintres, produisent tout au long du XVIIIe siècle des études méticuleuses à l’aquarelle et à la gouache de fleurs, coquillages et légumes dans la tradition de la nature morte hollandaise.

Avec le romantisme est prônée l’expression personnelle de l’artiste, phénomène qui provoque des tensions dans les familles où l’on apprend son métier de père en fils. Un beau double Portrait d’Hippolyte et Paul Flandrin (ill.2), où chacun a représenté l’autre, montre l’intimité des deux frères, représentés comme fondus l’un dans l’autre. Ainsi est reprise entre frères la tradition du portrait d’amis, partageant une vision commune de l’art : à l’instar des Nazaréens, adeptes d’un véritable culte de la fraternité au sein de leur « confrérie », l’harmonisation de l’écriture permet de promouvoir un style collectif.

3. Giorgio de Chirico (1811-1902)
Trois chevaux, 1937-1938
Huile sur toile - 62 x 50 cm
Udine, Galleria d’Arte Moderna
Photo : Service de presse

Le XXe siècle prolonge par divers exemples la tradition des fratries d’artistes. Les frères Giacometti, Alberto et Diego, fils du peintre néo-impressionniste Giovanni, se distinguent par le choix de leur pratique et semblent vouloir surtout se démarquer de celle de leur père : le premier opte pour la sculpture, le second a du mal à trouver sa voie, se fait l’assistant de son frère, avant de prendre son essor artistique en se consacrant aux arts décoratifs. D’autres exemples de familles d’artistes tout aussi prestigieuses ponctuent le parcours : les Duchamp (Marcel, Suzanne et Raymond notamment) mènent des carrières diverses, mais montent des expositions communes ; Giorgio de Chirico (ill. 3) et son frère Alberto Savinio, surnommés les Dioscures, confondent pendant un temps leur sources d’inspiration et leur style, tout comme les frères Klossowski (Pierre et « Balthus »), les sculpteurs constructivistes Antoine Pevsner et Naum Gabo, ou les peintres abstraits Bram et Geer Van Velde. Est notée par ailleurs la recrudescence des collaborations entre artistes dans l’art contemporain, parallèle à la fin de la conception romantique de l’artiste comme génie individuel (en écho au concept de « mort de l’auteur » de Barthes). Dans les œuvres actuelles, l’apport individuel est parfois non identifiable, a fortiori dans les travaux de frères ou sœurs, comme c’est le cas dans le magnifique ensemble Insult to Injury (2003) des frères Chapman, réalisé à partir de la série des Désastres de la guerre de Goya. A ce titre est frappant le nombre d’artistes jumeaux homozygotes dans la génération actuelle, dont plusieurs sont présents dans l’exposition : les sœurs Raeven, Hohenbüchler ou Martin travaillent en commun, souvent sur des thèmes ayant trait à leur gémellité, comme le double ou l’identité.

Dans le catalogue, un long essai de Rainer Zuch évoque par une approche psychologique une histoire des fratries d’artistes, du XVIIIe siècle à aujourd’hui. L’auteur aborde les théories d’Alfred Adler sur l’importance de la place (ou « niche ») que l’individu occupe dans la fratrie et le phénomène de différenciation lié à l’ordre de naissance : l’aîné serait chargé de transmettre ordre et tradition, tandis que le cadet serait plus « léger », voire rebelle. Ces données psychiques permettraient de comprendre le rôle de chacun dans la « dyade », où l’autre est le miroir de son propre moi, et ses répercussions dans l’expression artistique.

Sous la direction de Léon Krempel, Family Affairs. Frères et sœurs dans l’art, Editions BOZARBOOKS et Fonds Mercator, Bruxelles, 2006, 208 p., 30 €. I.S.B.N. : 90-6153-644-8.


Magali Lesauvage, samedi 24 juin 2006



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